‹ La Morale du bonheurChapitre 76 sur 106 · I . Loc. cit., p · texte numérisé non relu

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l'homme fera le bien sans effort, à peu près comme l'abeille construit ses alvéoles ; on conclut de là que le rapport du châtiment et de la loi n'est qu'accidentel, puisque, dans cette autre terre promise, la connaissance de Tordre entraînera d'elle-même sa réalisation ' .

Mais, en attendant que ce beau rêve s'accomplisse, nous sommes dans la période du combat : il nous faut lutter contre le débordement des appétits; c'est l'instinct myope et brutal qui domine encore. Or la raison toute seule ne suffit pas à le réduire ; besoin s'impose de recourir à la contrainte pour maintenir l'ordre. Le châtiment est juste, dans les conditions actuelles, puisqu'il est nécessaire au présent et, par le présent, à l'avenir.

Imaginez d'ailleurs que l'idéal du progrès vienne à se réaliser pleinement, la loi n'en aura rien perdu de son droit de légitime défense. A qui commandera-t-elle, dans cette vie paradisiaque? à des hommes encore. Mais qui ne voit que la libertc', dans l'homme, peut toujours subir un assaut dont elle sorte vaincue? L'homme, si parfait qu'il soit, reste capable de transgresser l'ordre; et, par conséquent, il faut que la loi conserve de quoi l'y ramener. Il en est de son pouvoir contraignant comme de la foudre qui sommeille dans les nuages : il n'apparaît que par moments, mais il existe toujours.

Supposez même des esprits purs et infailliblement fixés dans le bien, tels que les anges dont parle le christianisme. Le droit de punir ne s'exercera jamais à leur égard; mais il demeure et tout entier. Ces esprits conservent une cer-

I . V. M. Guyau, loc. cit., p. a43 : cf. Id., L'irréligion de l'avenir, p. 358, F. Alcan, Paris, 1887.

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taine capacité fondamentale de déchoir; or à toute possibilité de déchoir répond dans la loi une possibilité de contraindre. Le droitde punir est corrélatif à la loi, parce que la loi est corrélative à la liberté.

L'unique hypothèse où le concept de châtiment puisse se séparer du concept de loi, c'est celle de l'universelle nécessité. Mais alors il ne s'agit plus d'éthique; il n'est plus question que de dynamique. Par là même, le mot de loi perd son sens moral, vuqu'iln'y a de liberté nulle part. Ilnedésigneplus, en définitive, qu'une relation toute scientifique de phénomènes, analogue à celle que soutient une bielle avec le piston qui la meut.

Récompense ou châtiment, la sanction est un corollaire du concept de justice : voilà notre principe de solution. Regardons maintenant aux difficultés que l'on oppose à ce principe. Car elles ont eu trop d'action, elles en ont encore trop, pour qu'il soit possible de les passer sous silence.

M. Guyau s'évertue à subtiliser sur l'idée de sanction, afin d'en établir l'illégitimité. J'ai cherché dans son livre, dont la logique d'ailleurs n'est pas toujours facile à saisir ; et voici un premier lot des preuves sur lesquelles il essaie de fonder sa critique.

On croit généralement que la sensibilité et la volonté, bien que distinctes d'une certaine manière, ne sont pourtant que deux facultés d'une seule et même personne :

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c'est ce que tout le monde suppose, et parce que tout le monde se figure en avoir quelque sentiment. M. Guyau ne se range pas à cette façon simpliste de voir les choses.

D'après lui, « les diverses facultés de l'homme ne sont pas vraiment liées et déterminées les unes par les autres ' » ; elles constituent autant de centres d'imputabilité. Dès lors, ajoute-t-il, on ne comprend plus comment « [la sensibilité] peut répondre pour la volonté » . « Si celle-ci a librement voulu le mal, ce n'est pas la faute de la sensibilité, qui n'a joué que le rôle de mobile et non de cause". » C'est dans Molière seulement qu'on bat sa femme sur le dos de Martine.

On croit aussi d'ordinaiie que notre volonté n'est pas tellement enfouie dans sa retraite profonde, que l'on ne puisse la provoquer du dehors. Et l'on en donne une preuve qui, pour être banale, ne paraît pas moins convaincante. Est-ce que le plaisir et la douleur n'entrent pas toujours pour quelque chose, sinon dans nos déterminations libres, du moins dans nos délibérations? Et même, ne suffit-il pas d'approcher un peu trop la main d'une lampe allumée, pour qu'immédiatement notre volonté se mette en exercice? M. Guvau n'a point de ces idées qui sont communes à tous les hommes. C'est un délicat qui ne vit que de mets finement quintessenciés.

A son gré, la volonté, en tant que libre, habite un ciel

1. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il met cette singulière conception au compte des partisans du libre arbitre.

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