Loc. cit., p, 188: cf. p
l88 LA MORALE DU BONHEUR.
inaccessible aux humains. Impossible de l'atteindre par des excitations extérieures. Elle « est tout à fait insaisissable pour nous; c'est un absolu et l'on n'a pas prise sur l'absolu ». Par suite, « ses résolutions en elles-mêmes sont irréparables j inexpiables. On les a comparées à des éclairs, et, en effet, elles éblouissent et disparaissent; l'action bonne ou coupable descend mystérieusement de la volonté dans le domaine des sens, mais ensuite il est impossible de remonter de ce domaine en celui du libre arbitre pour l'y saisir et l'y punir : l'éclair descend et ne remonte pas ». Comment procéder alors, quand ce « César irresponsable » a méfait? Il n'y a qu'un parti raisonnable, c'est d'attendre qu'il veuille bien se convertir. Mais, si de fait il se convertit, la peine vient trop tard; elle n'a plus de fondement. Bref, le libre arbitre, avant son retour à l'ordre, ne peut être exécuté qu'e« effigie; et après, il ne doit plus l'être du tout, car ce serait de la cruauté que de frapper un repenti. Envisagé du point de la raison, le châtiment ne trouve de place imlle part.
Qu'on pousse jusqu'au bout la distinction des facultés de notre âme; que l'on ne se borne pas à considérer le libre arbitre et la sensibilité comme deux personnes; que l'on en fasse encore deux entités métaphysiques assez profondément séparées, pour que la première ne s'intéresse plus à notre sort quand même on nous brûlerait la plante des pieds. Et du fait le tour est accompli; les criminels pourront se donner libre carrière : ils auront conquis leur brevet d'inviolabilité personnelle.
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Mais M. Guyau ne s'en tient pas là dans son bel élan de générosité. A son sens, les coupables ne méritent que de « la pitié », parce qu'ils ne sont que malheureux. Bien plus, la raison, quand on s'y tient jusqu'au bout, veut qu'on les absolve totalement. Car que cherchent-ils au fond? Rien autre chose que leur bonheur. Or le droit au bonheur est imprescriptible et reste toujours tel, de quelque manière qu'on l'entende et quelque usage que l'on en fasse. « Les coupables gardent aujourd'hui même devant nos lois un certain nombre de droits; ils conservent tous les droits dans l'absolu... : de même qu'un homme ne peut pas lui-même se vendre comme esclave, il ne peut s'enlever lui-même cette sorte de titre naturel que tout être sentant croit avoir au bonheur final. Tant que les êtres librement ou fatalement mauvais persévéreront à vouloir le bonheur, je ne vois pas quelle raison on peut invoquer pour le leur retirer. « Le tigre a le droit de dévorer ses victimes, puisqu'il ne peut être heureux qu'à cette condition; et, par suite, on n'a point celui de se défendre contre son instinct sanguinaire : le tout consiste à ne pas en faire la rencontre. « On sait la légende hindoue suivant laquelle Bouddha donna son propre corps en nourriture à une bête féroce qui mourait de faim. C'est là la pitié suprême, la seule qui ne renferme pas quelque injustice cachée ' . »
Assurément, je ne ferai pas à de telles considérations l'honneur d'une critique. C'est assez de les avoir tirées au clair, pour montrer ce qu'elles valent. Le lecteur impar-