Loc. cit.^ p
iga LA MORALE DU BONHEUR.
bien dans le bien ; ce n'est pas non plus d'éviter notre mal en nous abstenant de mauvaises actions. Car où trouver un manque à pareille conduite, quand on la considère en elle-même? Quel désordre y a-t-il à vouloir que la vertu se traduise par la joie et l'absence de faute par l'absence de douleur ? La finalité des choses ne sera consommée, la justice n'aura satisfaction, et parla même l'ordre n'existera que le jour où cette concordance deviendra complète et définitive : le bien parfait ne peut être que la réconciliation du devoir avec la sensibilité meurtrie. Tout le monde s'accorde à le reconnaître, même l'impitoyable moraliste de Kônigsberg. Est-ce donc parce qu'il s'agit de mon bien, que le bien devient le mal? Mais c'est absurde, tout simplement. Le bien est toujours celui de quelqu'un; et le mien doit valoir celui des autres.
11 n'y a d'immoralité qu'à partir du moment où l'on s'aime soi-même comme il faut aimer le devoir, suivant la pensée de saint François de Sales. Il n'y a d'immoralité que lorsque l'on se dit au fond du cœur : « Périsse la cause sacrée du bien, pourvu que j'évite la souffrance et que je fasse mon bonheur! » L'immoralité consiste à se considérer soi-même comme la fin de l'univers.
En conséquence, la sanction morale ne s'oppose point par nature à la moralité. Elle ne la vicie que quand elle devient un but qui se subordonne tout le reste. Or il ne tient qu'à nous de ne point lui donner cette prédominance. Elle n'est illégitime, comme les autres choses, que par l'abus que nous en faisons.
Cet abus ne se produit d'ailleurs que chez ceux qui ne
LES SAKCTIOjNS. IqS
compreuiietit pas le vrai rôle de la sanction morale. Que cherchent, en effet, les individus qui l'élèvent à l'état de fin suprême? leur intérêt, et rien que cela. Or c'est précisément ce qu'ils fuient par leur préférence sacrilège ; puisque, en n'accomplissant pas la loi pour la loi, ils la violent du même coup et méritent ainsi d'être châtiés. Ceux qui mettent leur bien personnel au-dessus du bien, se contredisent dans leurs propres actions; et le moyen de remédier à leur état d'âme n'est point de supprimer la sanction morale; c'est simplement de les éclairer sur leur mauvais calcul.
La sanction morale est inoffensive de sa nature; elle ne présente par elle-même aucune espèce de danger. On peut ajouter qu'une fois bien comprise, elle devient tout naturellement un auxiliaire de la vertu : on peut dire qu'elle est comme la discipline par laquelle l'idéal immaculé du devoir nous élève jusqu'à son niveau. Penser aux sanctions de la loi morale, c'est penser à cette loi, c'est se familiariser avec elle, c'est prendre une conscience toujours plus vive de sa valeur souveraine, de sa bonté et de sa beauté, c'est se purifier soi-même sous l'influence d'un spectacle divin. D'autre part, l'action qu'exerce la sanction morale soit sur notre cœur soit sur nos sens, tend a créer en nous des habitudes d'ordre : elle plie peu à peu ce que Pascal appelle « l'automate » ; et la raison en acquiert d'autant plus de clairvoyance et de force pour établir sa suzeraineté. C'est de deux manières à la fois que la sanction morale nous bonifie • elle nous améliore en évoquant l'idée de « la loi sainte » : elle nous améliore aussi par l'influence réductrice qu'elle
a sur la partie sensible de notre nature. « Initium sapientiae timor Domini » : Celte parole demeure; les progrès de la psychologie n'en ont pas diminué la justesse.
Sanction naturelle.
L'idée de sanction est fondée sur des raisons qui ne laissent pas de place à la réplique. Mais trouve-t-elle son application dans les lois qui président au cours des choses? Y a-t-il, entre l'activité morale et son ambiance, une sorte de dépendance secrète en vertu de laquelle on trouve son bien dans le bien et son mal dans le mal ? existe-t-il une sanction naturelle ?
M. Guyau nous répond que la nature ne récompense ni ne punit personne. Et de cette assertion décevante il donne deux preuves principales : l'une se fonde sur l'amoralité des lois physiques; l'autre sur la distinction radicale qu'il faut établir, à son sens, entre les droits de la raison et ceux de la sensibilité.
« La nature est un grand mécanisme... que rien ne saurait entraver : elle broie tranquillement celui qui tombe dans ses engrenages; être ou ne pas être, elle ne connaît guère d'autre châtiment ni d'autre récompense. Si l'on prétend violer la loi de la pesanteur en se penchant trop par-dessus la tour Saint-Jacques, on sera réduit aussitôt à présenter la vérification sensible de cette
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loi en se brisant sur le sol. Si l'on veut, comme certain personnage d'un romancier moderne, arrêter une locomotive lancée à toute vitesse en lui présentant une lance de fer, on prouvera à ses propres dépens l'infériorité de la force humaine sur celle de la vapeur ' . »
La nature ne tient nul compte du vouloir des individus; et cette loi ne souffre pas d'exception : elle s'étend à nos actions morales aussi bien qu'aux autres. I^a nature se plie aux désirs du meurtrier comme à ceux du saint, dont le rêve est de réaliser sur la terre l'idéal de la justice et de la bonté. « Jetez-vous à l'eau sans savoir nager : que ce soit par dévouement ou par désespoir, vous serez noyé tout aussi vite. » Consacrez votre vie à soulager les pauvres; et vos forces n'en souffriront pas moins que si vous les dépensiez dans la débauche. Avezvous (c l'estomac de l'empereur Maximin », « vous pourrez presque impunément manger à l'excès; si vous êtes dyspeptique^ au contraire, « vous serez condamné à souffrir sans cesse le supplice de l'inanition relative ». Le tout consiste à savoir ce que l'on peut porter : c'est M une équation mathématique » qui se pose, rien de plus.
Quelles que soient nos intentions, qu'on s'v propose le bien ou le mal, la nature n'en prend nul souci : elle demeure toujours également impassible, également indifférente à tout ce qu'on appelle du nom de « bonne volonté ». Ses lois ont « une valeur scientifique, nullement morale» -.