Loc. cit.^ p. i83-i8-i
ig6 LA MORALE DU BONHEUR.
Yoilà le fait, d'après M. Guyau. Et, s'il nous paraît inique, c'est simplement parce que nous établissons entre la volonté et la sensibilité un rapport de justice qui n'existe pas.
La moralité n'exige pas de sanction ; bien plus, elle en repousse jusqu'aux derniers vestiges, vu qu'elle n'existe qu'à condition d'être désintéressée. D'où vient donc que nous nous arrogeons des titres à une récompense, pour les sacrifices que nous avons faits au profit du devoir? De notre sensibilité, et rien que de là : cette prétention tient à ce que toute souffrance nous apparaît toujours « comme appelant une compensation ». Mais quel droit la sensibilité a-t-elle à réclamer, au nom d'un bien que le vouloir seul a pu faire et dont elle n'est que l'instrument ? Est-ce qu'on paie le manœuvre des calculs qu'a opérés l'arcbitecte? on a déjà vu que la sensibilité ne saurait être punie pour les méfaits du libre arbitre ; la conséquence n'est- elle pas qu'elle n'a rien à voir non plus dans les bonnes actions qui procèdent de cette puissance mystérieuse ' ? Désir et moralité sont comme deux mondes radicalement séparés : il s'élève entre eux comme une cloison étanche, et de l'un à l'autre rien ne se propage.
Que reste-t-il donc de l'idée de sanction naturelle? l'aspiration vers un idéal dévie où la souffrance ait enfin disparu, vers un idéal où les lois physiques, pleinement harmonisées avec notre sensibilité, ne se traduisent plus en nous que par la joie. Mais une telle aspiration ne con-