‹ La Morale du bonheurChapitre 84 sur 106 · I. V. plus haut, p. 169 et suiv · texte numérisé non relu

I. V. plus haut, p. 169 et suiv

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on peut dire sans exagération qu'il est un mécanisme inflexible et qu'il broie indifféremment a tout ce qui tombe dans ses engrenages ». [Mais on comprend cet état de choses : il est nécessaire qu'il soit, au moins dans une certaine mesure. Si le monde purement physique dépendait de nos intentions, il ressemblerait à ces pays imaginaires où régnent les fées : sa marche n'aurait plus de constance; on ne pourrait plus compter sur rien, et la vie deviendrait intenable. Il y a une nature, parce qu'il doit y en avoir une. Et la seule conséquence qui s'ensuive, c'est qu'il faut compter avec elle; c'est que, si l'on va par exemple s'établir sur les pentes d'un volcan, il devient difficile d'éviter à l'indéfini le péril auquel on s'expose. « Cavete, Posteri, vestra res agitur. »

Il s'agit seulement de savoir comment nos actions d'espèce morale se répercutent soit dans notre émotivité soit dans notre organisme; et la question, ramenée à ces limites, laisse déjà voir la manière dont il faut la résoudre.

Qu'est-ce en définitive que la tempérance, lorsqu'on la considère en elle-même, c'est-à-dire comme vertu personnelle? L'habitude de respecter, dans les plaisirs du tact', la mesure qui convient à notre organisme. Or une telle disposition ne peut produire que la santé, la vigueur et la joie continue qui accompagne naturellement ces deux biens. D'autre part, en quoi consiste l'intempé-

I. Pour Aristote^ la tempérance a pour objet les plaisirs de la table: ceux de Ve'nus,ceux du goût et de l'odorat. Il ramène tous ces plaisir à celui du tact. Ici, nous faisons nôtre le re'sultat de son analyse.

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rance? Sa marque distinctive est de se traduire par un excès. Elle tend donc d'elle-même à éprouver nos forces, à les désagréger, à les diminuer de plus en plus : elle a pour cortège la douleur, la tristesse et la maladie; elle est par-dessus tout un principe d'anéantissement pour l'être moral. « Quand on prend l'habitude de jouir toujours un peu plus qu'il ne faut, me disait un psychologue très fin et qui avait une longue expérience de la vie, on finit régulièrement par devenir abruti. » On peut nous objecter, il est vrai, que la tempérance ainsi comprise est chose bien variable. — Eh, sans doute. Mais quel mal v a-t-il à ce fait? quel mal va-t-il, par exemple, à ce que « le juste milieu » dans l'usage de la boisson ne soit pas le même pour un Socrate que pour un dyspeptique ? L'inégalité des estomacs est-elle donc un crime?

Considérée dans son action directe sur le sujet moral, la tempérance a naturellement des suites agréables, tandis que l'intempérance, envisagée sous le même aspect, n'en peut avoir que de fâcheuses. On retrouve la même loi, lorsqu'on se place au point de vue social. Supposez un homme qui sait commander à ses appétits sensuels : il est pour les siens un gage d'économie, de paix et d'estime publique. Le viveur, au contraire, travaille chaque jour à tisser de sa propre main le malheur de ceux qui l'entourent. Qu'il le veuille ounon, il s'engagesur une voie de dépenses et d'intrigues qui vont toujours croissant. Les affections familiales y subissent une atteinte de plus en plus cruelle. Puis, à la longue, tout se complique, tout s'enténêbre pour de bon; ce qui sombre enfin, ce sont la substance même et l'honneur du fover. Il peut arriver que l'on soit

assez heureux pour éviter une partie de ces infortunes. Mais la vie en est pleine, plus encore que les romans; et c'est assez pour prouver qu'elles ont leur principe dans la nature des choses.

Outre leurs effets directs sur l'agent moral, la tempérance et l'intempérance exercent à son égard une sorte d'action en retour^ qui est bonne quand il pratique celleci, mauvaise quand il pratique celle-là. La justice immanente est déjà plus qu'un vain mot.

Les passions de l'esprit ont un rapport moins intime avec l'organisme et la sensibilité physique. Elles ne laissent pas de se traduire par un surplus de mal chez ceux qui se laissent séduire à leur attrait. Grande est la joie de propager le bonheur autour de soi-même, mais sombre est le cœur de l'avare. Les Harpagons se torturent de leurs propres mains; et le public des honnêtes gens les accable de sa haine et de son mépris. L'ambitieux se montre sous des apparences plus brillantes, surtout quand il a réussi et qu'il sait faire son métier. Mais, même dans ce cas, il ne parvient pas à oublier les injustices, les hontes et les platitudes sans nombre à travers lesquelles il s'est élevé jusqu'aux honneurs. De plus, son désir trop longtemps aiguisé demeure inassouvi ; il en est tourmenté plus que jamais, dans son âme d'homme. J'ajoute que la conscience publique ne se fait pas illusion sur sa valeur, comme on le croit trop souvent : on le salue au passage, mais on méprise sa personne. Il n'y a que les fous et les pervers à respecter le mal, parce qu'il est couronné.

Quel que soit le mobile d'où dépendent nos actions, elles trouvent un écho dans cette partie profonde de notre

être qui s'appelle la conscience morale. Et c'est là que se révèle le principal indice de l'accord de notre nature avec le règne des intentions.

Il y a une loie de l'ordre librement accompli; et cette joie est d'autant plus vive que l'on devient meilleur : elle grandit avec la moralité. Par contre, il existe une tristesse de l'ordre librement violé; et ce mode de la sensibilité s'affine à mesure que l'on avance dans le bien : il grandit aussi avec la moralité. Yoilà le fait, dans sa substance. Or il témoigne d'une harmonie frappante entre l'exercice du libre arbitre et l'émotivité. Qu'est-ce donc qu'une sanction ? un appel en haut, comme l'a déjà dit quelqu'un. Cet appel, la conscience nous le jette h chaque instant et par les jouissances qu'elle nous procure, et par les regrets qu'elle nous inspire. Elle parle sans cesse au cœur du juste, et d'une manière de plus en plus délicate, jusqu'à ce qu'elle l'ait affermi dans le bien. Son rôle est celui d'un père qui récompense ou gourmande suivant le cas, mais toujours dans la n^ême intention qui est de faire le bonheur de ses enfants.

Je sais bien qu'il y a des circonstances où l'impératif moral nous tient un langage très austère : je sais qu'il se produit des événements tragiques où le devoir nous demande tout, jusqu'à notre propre vie; et je comprends qu'alors la joie de se dévouer devienne très minime, si, derrière laformuleabstraitedu bien, nes'enlr'ouvre aucune perspective sur l'éternité. Mais ces crises sont des exceptions, dans letrain de la vie humaine. Elles ne suppriment pas la loi de corrélation que l'on vient d'établir entre le bien et la sensibilité; elles montrent seulement que celte

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loi, quand on la confine au monde sublunaire, ne suffit pas à remplir l'idéal de justice auquel nous aspirons.

On nous réplique que le sujet n'est pas épuisé par notre analyse; on prétend que la question présente d'autres aspects par où elle s'embrouille à nouveau.

Les uns nous disent que, si le devoir nous fait jouira la pointe de notre esprit, il nous fait en môme temps souffrir dans nos instincts, qu'il nous enlève d'un coté ce qu'il nous donne de l'autre et que, par suite, ses effets sur la sensibilité équivalent à zéro. C'était une objection de ce genre que le sopbiste Anliphon opposait à l'eudémonisme de Socrale. « Je croyais, Socrate, que la philosophie devait rendre les hommes plus heureux; et, à ce que je vois, tu en as retiré tout le contraire. Ton existence est telle qu'un esclave ne voudrait pas rester avec un maître qui le ferait vivre comme toi... si tu fais comme les autres philosophes, qui forment leurs disciples à leur ressemblance, tu peux te considérer comme un maître de malheur '. »

D'autres allèguent qu'on peut échapper, dans une certaine mesure, aux suites fâcheuses de ses mauvaises actions et que par là même les prétendues sanctions de la nature n'existent presque pas. « Vous avez cédé à un excès d'intempérance, nous dit M. Guyau; vous attendez avec inquiétude la « sanction de la nature » ; quelques gouttes d'une teinture médicale la détournera en changeant les termes de l'équation qui se pose dans votre

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