‹ La Morale du bonheurChapitre 86 sur 106 · I. Loc. cit., p. i · texte numérisé non relu

I. Loc. cit., p. i

•>.. The Works of Lord Byron., Chilci-Harold, c. IV, st. loo et sqq., Paris, 1823.

LES SAINCTIONS. ^o5

de savoir, pour le moment, si la nature eu nous s'intéresse de quelque manière aux efforts de notre bonne volonté; il s'agit de savoir si elle commence dès cette vie à nous compenser du mal que nous prenons pour faire triompher la cause de l'ordre. Or je crois avoir établi que ce problème ne peut avoir qu'une réponse affirmative.

Il se cache également une équivoque dans la seconde observation que l'on nous oppose. Sans doute, l'homme est assez pervers pour travailler à détruire les lois de sa nature les plus favorables au maintien de l'ordre moral. La contrebande ne s'exerce pas seulement en matière de douanes. Mais ce n'est pas parce qu'on peut violer une loi, qu'elle cesse d'exister. On ne supprime pas la pesanteur, en dressant une digue contre un torrent; on ne fait que neutraliser l'un de ses effets. Un ressort ne perd point sa tendance à se débander, lorsqu'on l'emprisonne dans les mâchoires d'un étau; elle demeure tout entière sous l'étreinte qu'elle subit. De même, si savamment que procèdent certains hommes pour se détraquer, il reste que dans toute nature droite ' le bien sympathise avec le bien et le mal avec le mal. C'est plus qu'une erreur, c'est un blasphème, d'imputer aux choses un désordre qui ne vient que de nous.

Ce désordre d'ailleurs va moins avant qu'on ne le pense. Le débauché qui se drogue ne fait par là que précipiter la ruine de son organisme. L'avare qui vole et le tyran qui guette ne sont pas seulement rongés par leurs

I. J'entends par nature droite ou normale celle où domine Tamour de l'ordre.

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passions ; ils vivent aussi dans une inquiétude perpétuelle. Et, s'ils parviennent à supprimer Taiguillon du remords, ils n'en deviennent que plus malheureux : ils le sont alors d'une manière absolue. Ces hommes ont fermé sur eux la source d'où découlent les joies les plus profondes et les plus pures, celles du bien et du beau ; ils ont par là même lâché la bride aux instincts redoutables qui s'agitent dans leur âme. Tourmentés plus que jamais par ces ennemis intérieurs, ils sont préparés en outre, et sans le savoir, aux pires défaillances de la volonté ' .

« Il existe deux modèles dans la nature, 6 mon ami : l'un divin et bienheureux, l'autre sans Dieu et misérable. » La récompense du juste consiste à se rapprocher du premier; et la peine du méchant à se rapprocher du second. Car, à mesure qu'on s'élève vers le divin, on a plus d'être dans l'harmonie et par là même de félicité; à mesure au contraire qu'on s'en éloigne, on descend par sa propre dégradation vers l'abîme du malheur. Et moins on le sait, plus on est à plaindre. Le comble du châtiment est de n'en avoir aucune conscience'*

La thèse traditionnelle n'est ébranlée qu'en apparence : elle l'est pour ceux qui veulent qu'elle le soit. On y découvre, en l'examinant de près, des fondements qui ré-

I. CeUe extinction du remords est d'ailleurs un cas très rare. C'est ce qu'a constaté M. H. Joly. dans son livre sur Le crime (p. 243-249- Léop. Cerf, 1888, Paris). Ce sentiment se re'veille, et assez vite, à peu près chez tous les prisonniers.

a. Plat., T/ieœf., p. i'j6"-i'j-^.

sistent. Il y a véritablement « une sorte de secrète harmonie... entre la marche de la nature et celle de la volonté morale' ».

Mais cette harmonie se traduit-elle par des sanctions proprement dites ? Faut-il voir, dans les suites qu'entraînent nos actions libres, non plus de simples corollaires des lois naturelles, mais un système de récompenses et de châtiments? C'est la seconde des questions que l'on s'est posées ; et quelques mots vont suffire à la résoudre.

Evidemment, cette question ne peut se trancher que par la négative, dans la théorie de l'universelle nécessité. De quelque coté que l'on prenne cette théorie et si bien qu'on l'affine, elle se ramène toujours à tout concevoir sous le type de la cause efficiente. Par suite, elle nous permet bien de dire que ceci est fait par cela, mais non que ceci est fait pour cela. Elle n'admet que des conséquences, elle ne supporte que des équations. C'est dans la philosophie de la finalité seulement, que les suites naturelles de nos actions libres revêtent un caractère moral et deviennent de véritables sanctions. Car c'est alors seulement qu'elles ont un but : c'est alors seulement qu'elles sont faites pour récompenser et punir, comme l'œil pour jouir de la lumière ou le goût pour savourer les mets.

La notion du prix de la vie et celle de l'obligation morale s'achèvent dans l'idée d'une Providence divine; c'est aussi sur cette cime de la pensée que le concept de sanction naturel acquiert enfin la plénitudedesa signification.

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