‹ La Morale du bonheurChapitre 90 sur 106 · I. T. III, p. 377, éd. Em. Saisset,Charp., Paris · texte numérisé non relu

I. T. III, p. 377, éd. Em. Saisset,Charp., Paris

LES SA>CÏI0>S. 211

J'ose dire que cette opinion est erronée et même qu'elle est dangereuse.

Pourquoi les hommes se mettent-ils en société ? c'est afin d'obtenir une autorité qui puisse assigner à chacun ses droits et les défendre efficacement. Et que cherchentils par là ? une sorte de barrière inviolable derrière laquelle tout individu soit libre de poursuivre l'œuvre de son bonheur comme il lui plaît. Otez ce désir de leur cœur ; et la société, pour eux, ne gardera plus aucun sens. Supposez que tous les hommes aient assez d'intelligence et de bonté pour s'accorder sur le départ de leurs droits et respecter ensuite leurs propres conventions : ils ne songeront jamais à se créer un pouvoir collectif; une institution de ce genre leur semblera plutôt inutile et même nuisible. Elle est nécessaire, dans les conditions actuelles : il la faut pour réduire la brutalité des appétits. jVIais avec quelle joie l'on y renoncerait, si l'homme cessait d'être un danger pour l'homme!

Il y a donc, dans la vie individuelle, une zone que l'autorité sociale a le devoir de protéger, mais qu'elle n'a pas le droit d'envahir. Et cette zone comprend avant tout ce qu'on appelle le for intérieur : elle comprend avant tout la conscience morale. Les Coréens ont une loi qui défend aux passants de regarder dans les maisons. Cette prohibition d'ordre positif devient naturelle, quand il s'agit de l'exercice interne de notre libre arbitre. Considérée en elle-même, notre âme ne relève que de nous et de Dieu; c'est un sanctuaire où nul de nos semblables n'a le droit de pénétrer sans notre assentiment. On peut nous éclairer du dehors, on peut nous suggérer des motifs d'agir autre-

ment que nous agissons. Mais, en fin de compte, c'est à nous de décider; et, quelque parli qu'il nous arrive de prendre, personne au monde n'a le droit de nous inquiéter, aussi longtemps que notre état moral ne devient pas socialement répréhensible ' .

Par suite, la justice légale peut bien nous contraindre en tant que notre conduite devient un danger pour l'ordre public. Mais c'est l'unique point de vue auquel elle doive se placer, soit pour en apprécier la malice, soit pour la frapper d'une peine. Directement, son droit de punir ne porte que sur la nocivité civile de nos actes; et, s'il va plus loin, ce n'est que par voie de conséquences : c'est dans la mesure où le demande la culpabilité sociale de l'accusé. Quand l'Etat dépasse cette limite, il commet deux fautes à la fois : il usurpe la place de Dieu et renie sa propre mission, qui n'est point d'absorber l'individu, mais de défendre sa liberté.

Voilà l'idée directrice; et il importe de la proclamer très haut, afin que le « Léviathan » n'en vienne pas un jour à s'emparer de tout. Mais ce n'est pas assez de la connaître et de la faire connaître; pour dissiper les préjugés qui pèsent encore sur elle, il convient aussi de déterminer son mode d'application.

La première règle qui doit présider à l'exercice du droit pénal, c'est de respecter l'homme dans le criminel.

I. M. G. FoNSEORivE a dit à cet égard des choses très fortes et très judicieuses, dans son Essai sur le libre arbitre (p. 544-554, F. Alcan, Paris, 1887)-, cf. Ad. VuxTicu., P/dlosophie tlu droit pénal, p. ii5-i28, G. Baiilière, Paris, 1864.

LES SANCTIONS. ai3

Notre personnalité morale a une excellence naturelle qu'elle ne perd jamais, si profondément qu'elle soit dégradée. Un ange déchu, c'est encore un ange; un homme qui a failli à son devoir, c'est encore un homme : et, par suite, il mérite toujours certains égards qui ne sont dus qu'aux êtres de son espèce.

Je n'ignore pas l'objection que font ici certains juristes et même quelques philosophes. Vous êtes en contradiction avec vous-même, nous répondent- ils. Vous voulez que la justice sociale ne pénètre pas dans la conscience des accusés; c'est donc qu'elle n'a plus à les traiter comme des personnes. Et, dès lors, il ne reste qu'à raisonner, comme le font la plupart des déterministes. « La punition, d'après Stuart Mill, est juste dans la mesure où elle est nécessaire pour atteindre le but social, de même qu'il est juste de mettre une bête féroce à mort. » « Quand une vipère... me mord, écrit M. le D"^ Le Bon, je ne me soucie pas de savoir si l'animal est responsable ou non de son méfait. » « Quand un chien est enragé, dit de son côté Francisque Sarcey, il ne m'importe guère de savoir d'où lui vient sa rage, je l'enferme et je l'abats. » C'est en des termes analogues que vous devez parler vous-même pour rester conforme à votre principe; et l'humanité proteste en chacun de nous contre un pareil langage. Le criminel est plus qu'un fauve et le juge plus qu'un dompteur. — Vaine argutie, bien que très répandue. Pour savoir si l'accusé est une personne, il n'est pas nécessaire que je me promène dans son îîme comme dans un jardin public ; je n'ai pas besoin de le confesser. Il v a des signes extérieurs

2l4 LA MORALE DU BOSHEUR.

qui suffisent à trancher cette question préalable, et qui suffiront toujours, aussi longtemps que les ours n'auront pas pris la forme humaine. Encore pourrait-on, dans ce cas, recourir à l'épreuve du langage, afin de ne pas se tromper d'espèce.

La seconde règle à suivre est de déterminer autant que possible le degré de nocivité sociale que présente l'accusé. Sans doute, la justice humaine ne doit se placer qu'au point de vue légal; par suite, elle n'a rien à voir dans ce qui le dépasse. Mais cette manière de prendre les choses, pour extérieure qu'elle paraisse au premier abord conduit beaucoup plus loin que ne le pensent certains psychologues de nos jours.

Il ne suffit pas que la justice sociale considère les actes incriminés à l'état brut et comme détachés de tout élément intentionnel. Car alors elle procéderait à la façon d'un ingénieur qui, pour endiguer un fleuve, « se préoccuperait uniquement du volume de ses eaux, sans faire entrer en ligne de compte la force du courant qui les entraîne » : elle deviendrait impuissante à remplir sa fonction de défense sociale. Il faut donc qu'elle tienne un certain compte de la volonté des coupables : il faut ([u'elle s'ouvre une fenêtre sur leur conscience, afin de démêler ce qu'il y a d'antisocial soit dans les mobiles auxquels ils ont cédé, soit dans la faiblesse de leur attention, soit dans la malice de leurs intentions, soit même dans les tendances profondes qui les meuvent d'ordinaire.

Ce point délicat, M. Guyau l'a bien mis en lumière dans sa discussion des théories de Lombroso, d'E. Ferri

LES SANCTIOKS. 2l5

et deGarofalo'. Je crois pourtant que sa critique n'est pas exempte de toute exagération. A son sens, « il faudra toujours juger plus ou moins, non seulement \es motifs ou mobiles, mais les personnes... L'individu n'a pas seulement à répondre de tel ou tel acte antisocial et des mobiles passagers qui ont pu le pousser à cet acte : il doit répondre de son caractère même, et c'est surtout ce caractère que la pénalité doit cherchera réformer - ». Raisonner ainsi, c'est revenir au sentiment d'après lequel la justice légale atteint l'homme tout entier ; c'est oublier qu'elle ne peut enquêter sur le caractère des coupables que dans la mesure où ce caractère contient des tendances antisociales.

Du moment qu'il s'agit d'apprécier la nocivité sociale des accusés et en vue d'y mettre obstacle, la médecine devient utile à la justice. Car on ne se défend pas des criminels comme des fous. Ceux-ci ne se possèdent plus; ceux là raisonnent encore : ils sont capables de réflexion, " et par là même susceptibles d'intimidation. C'est ce qu'a bien vu M. Proal dans son ouvrage sur Le crime et la peine. « Le bon sens, dit-il, ne suffit pas pour distinguer dans les cas difficiles la santé de l'esprit de l'insanité; sans études spéciales, on peut voir la folie où elle n'est pas et ne pas la voir où elle est. Que de personnes s'imaginent que la folie ne peut pas se concilier avec la préméditation, avec la ruse, avec une défense habile ! Combien croient à tort que le discernement du bien et du mal prouve toujours lasantéde l'esprit ! . . . Longue est la liste des erreurs

Page 1