‹ La Morale du bonheurChapitre 96 sur 106 · MaTTH., V · texte numérisé non relu

MaTTH., V

rentes reprises : « Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer votre corps et qui, après cela, n'ont plus de mal à vous faire. Je vais vous montrer qui vous devez craindre. Craignez celui qui, après avoir tué le corps, peut jeter l'âme en enfer. Oui, je vous le dis : craignez celuilà' ».

Vie, plénitude de la vie, possession de Dieu, bonheur sans ombre ni déclin : tels sont les mots enivrants qui circulent comme un motivleid à travers les quatre Evangiles. Gagner le paradis : tout est là, d'après la doctrine du Christ. « Le royaume du ciel est semblable à un marchand qui cherche de belles perles. Dès qu'il en a trouvé une de grand prix, il va vendre tout ce qu'il a, et l'achète". »

Conception d'ordre inférieur, répliquent la plupart des moralistes de notre temps. Jésus, « le plus pur des génies religieux », ne s'est pourtant pas élevé jusqu'à la vraie notion du bien moral. Sauver son âme, ne désirer que le ciel et travailler uniquement en vue de l'obtenir, c'est encore mettre l'intérêt personnel au-dessus de tout le reste, c'est s'ériger en fin et rabaisser le devoir à l'état de moyen, c'est exclure la moralité de sa propre conduite. En fin de compte, le chrétien fait une sorte de marché avec Dieu : Donne-moi le ciel, lui dit-il, et je te donnerai mes souffrances. Son abnégation, si loin qu'elle puisse aller, « n'est, après tout, qu'un calcul habile, un placement en vue du royaume de Dieu » . Vivre pour autrui » : telle est la devise de l'honnête homme. Le chrétien ré-

I. Luc^ xir, 4-5 ; cf. Mvtth., x, 28. 1, Matth., XIII, 45-46.

LES SAINCTIOINS. l'^"]

pond : « Je vis pour moi ». C'est l'égoïsme qui constitue le mobile de ses actions * .

Le coup paraît décisif; il n'en porte pas moins à côté du but. C'est assez, pour le faire voir, de prendre la morale chrétienne dans son ensemble, au lieu d'en détacher un fragment et de raisonner ensuite comme s'il s'agissait du tout.

Comment sauve-t-on son âme? En accomplissant la volonté de Dieu. Sur cet autre point, il ne reste pas plus de doute que sur le premier. « Celui qui fait la volonté de mou Père, qui est dans le ciel, voilà celui qui entrera dans le royaume du ciel". » « Mon frère, ma sœur, ma mère, ce sont ceux qui font la volonté de Dieu^ » Des paroles de ce genre reviennent sans cesse sur les lèvres du Sauveur. Et avec quelle netteté, avec quel accent d'intime conviction il les prononce! Comme on sent que, d'après le fond même de sa pensée, il ne peut y avoir de salut qu'à ce prix^.

D'autre part, qu'est-ce qu'accomplir la volonté de Dieu ? C'est pratiquer ses commandements, c'est observer la loi morale; bien plus, c'est l'observer pour elle-même. Car il ne faut jamais oublier le précepte oii la doctrine chré-

I. V. Ern. Resan, MarcJurèle, p. 567, Calmann Lévy, Paris, i883; AuG. Comte, Système de politique positive, l, p. 339; H, p. 8-1 1 , 17-18, 45, 65-66; III, pn'/., xxxii, Paris, i85i-54; Id., Catéchisme positiviste, p. i-i3, 219, 226, Paris, 1890; — M. Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, p. 229-240, p. 194; — P- Ja>et, loc, cit., p. 5y5. Berthelot, loc. cit., p. 29-30. — Voir aussi plus liaut ce que nous avons dit de Kant, à propos du mobile de la moralité (p. i5o-i55).

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