‹ La Morale du bonheurChapitre 97 sur 106 · Marc, m · texte numérisé non relu

Marc, m

4. Matth., xii, 5o ; xix, 29; xxv, 33 et suiv. — Luc, \i, 46-4;; Jean, xiv, 20-21-, xv, 9-12.

tienne prend ses racines, et qui est d'aimer Dieu pardessus tout. Or ce précepte fondamental n'indique pas autre chose que l'obligation de vouloir l'ordre pour l'ordre, ou, si l'on veut, de réaliser le bien en vue du bien : c'est la formule théologique de la moralité ' .

Le ciel 1 Oui, voilà le but. Et, quand on l'a manqué, c'est que l'on a tout perdu. Mais ce but ne s'atteint que par l'accomplissement désintéressé du devoir. Il n'est point le mobile dominant de notre conduite; il n'en est que la récompense. La chose est si vraie que, dès que le chrétien l'entend d'une autre manière, il perd du même coup sa « robe nuptiale ». Il doit toujours y avoir de l'amour pur dans son amour; par le fait que le charme de la rétribution l'emporte dans son cœur, il s'exclut luimême de la cité des élus.

Le vrai, c'est que le christianisme donne au problème moral la seule solution qui soit satisfaisante.

La grande pierre d'achoppement des éthiques naturalistes, c'est que la vie, pour elles, ne peut se terminer que dans l'injustice. Quelque effort que l'on y fasse pour concilier rintérct individuel avec le bien général, le conflit ne se laisse réduire qu'en apparence, parce qu'ainsi le veut la nature même des choses. La loi de réversibilité sociale est si superficielle, si incomplète et si lente à s'appliquer, que le dévouement y perd presque toujours le montant de sa créance. L'homme, dans les systèmes de morale naturalistes, demeure la dupe de sa vertu.

I , Ce point délicat, M-'' d'Hulst l'expose à souliait dans son Carcnw (le 1891, p. nj((-.ioi ; notes, p. ^ii-.\i^^ Cli. Pc»ussielf,'ue. Paris, 1891.

LES SA]NCTIO>S. 289

C'est donc que ces systèmes présentent une lacune essentielle, c'est qu'ils ne peuvent s'accomplir qu'en s'ouvrant une perspective sur l'éternité. Or voilà, précisément, le bénéfice incomparable que vient leur offrir la religion chrétienne. « Vous qui avez faim et soif de vertu, nous dit-elle; vous qui souffrez persécution pour la justice ; vous que l'on méprise, que l'on charge d'injures et de calomnies à cause de votre amour pour la vérité et la bonté, ne perdez point courage dans vos nobles efforts. Il y a un « Père céleste ». Il vous accueillera au sortir de cette vie; il essuiera vos larmes de ses propres mains. » C'est par la religion seulement que se réalise cette finalité de la vie morale qui s'appelle la justice; et, du même coup, c'est par la religion seulement que la loi du devoir peut acquérir quelque efficacité pratique.

Mais l'enfer! L'enfer! N'est-ce pas le triomphe de la barbarie ? N'est-ce pas en même temps l'une des plus graves injures à l'adresse de la divinité? Ne faut-il pas confondre de tous points la justice avec la vengeance, pour arriver à concevoir le supplice éternel des damnés' ?

I. V. sur FEnfer, M. Guyau, Esquisse crune morale sans oblig..., p. 227 el suiv. ; Id., L'irréligion de l'avenir^ p. 89, i53, i58-i59. F. Alcan, Paris. iSgS; — J. Stuvet Miix, La philosophie de Hamilton, p. 567; Id., Essais sur la Religion, p. 82-83, F. Alcaii, Paris, 1884; — William Hurrel Mallock. f ivre. p. 263-267.

Je crois que, si les raffinés se scandalisent à tel point, c'est surtout parce qu'ils ne se font pas une idée très juste de la question. La notion de l'enfer ressemble à ces vieux arbres de nos forêts qui se sont recouverts avec le temps de mousse, de lierres et de lichens. Elle nous arrive tout enveloppée de légendes et d'interprétations humaines; et nous la confondons, comme malgré nous, avec ce qui la décore ou la défigure. La notion de l'enfer n'est pas à supprimer; il suffit de la purifier.

Voici, me semble-t-il, à quoi se ramène la difficulté de fond. Je la trouve dans M. Guyau; et, vu la vigueur avec laquelle il a su la formuler, je crois que le meilleur est de citer ses propres paroles. « De deux choses l'une, nous dit-il : ou les coupables peuvent être ramenés au bien; alors l'enfer prétendu ne sera pas autre chose qu'une immense école où l'on tâchera de dessiller les yeux de tous les réprouvés et de les faire remonter le plus rapidement au ciel; ou les coupables sont incorrigibles comme des maniaques inguérissables (ce qui est absurde; ; alors ils seront éternellement à plaindre, et une bonté suprême devra tâcher de compenser leur misère par tous les moyens imaginables, par la somme de tous les bonheurs sensibles. De quelque façon qu'on l'entende, le dogme de l'enfer apparaît ainsi comme le contraire même de la vérité'. » Car Dieu ne quitte point son essence. Il se conforme infailliblement à l'idée du meilleur; il fait toujours le plus de bien possible. Par suite, il travaille éternellement et toujours avec la mémo

I. Esquisse d'une morale...^ p. aSo; — cf. Id., L'irréligion de l'avenir^ p. 139; — V. aussi ibid.. p. 89.

force à tout ce qui peut diminuer la souffrance de ses créatures ' .

Là réside la question; or il suffît, pour la résoudre, de préciser les principales notions qu'elle enveloppe.

Sans doute, il faut que le dogme de l'enfer s'accorde avec la bonté de Dieu. ]Mais il convient d'ajouter que cette bonté ne ressemble pas à la nôtre, qui n'est souvent que de la faiblesse. « Il faut au moins, nous dit-on, que le « Père céleste w ait cette supériorité sur les pères d'ici-bas, de ne point fouetter ses enfants. » Symbole inexact et dangereux, image entachée d'anthropomorphisme et qui ne tend à rien moins qu'à faire de Dieu le complice débonnaire de tous les crimes ! Dieu est l'être parfait ; et donc sa bonté ne renferme rien de maladif. Elle a sa règle dans la raison et ne s'en écarte jamais; par suite, elle a sa mesure dans la justice. « Dieu, suivant l'antique tradition,... marche toujours en ligne droite, conformément à sa nature, en même temps qu'il circule à travers le monde. Et sur ses pas s'avance la justice, vengeresse inflexible des infractions faites à sa loi". »

Pitié ! Pitié ! — 11 n'est pas douteux que la pitié d'un Marc-Aurèle ait contribué à l'affaiblissement des légions romaines, et que celle d'un Louis XVI ait facilité la grande révolution, le plus sanguinaire des spectacles qui fût jamais. Le meilleur ne domine que par une pensée

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