‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 17 sur 71 · INDIVIDUELLE ET SOCIALE · texte numérisé non relu

INDIVIDUELLE ET SOCIALE

Par les considérations que nous avons développées au sujet de la théorie du progrès, on a pu se convaincre combien il est difficile de séparer l'individu de la société, et que les distinctions faites à cet égard ne constituent qu'une délimitation arbitraire. Point de différence tranchée, point de ligne de dé-

(1) iMlé, 11, l;lfiohée, IV, 1.

348 PUEMIÈRE PARTIE.

marcalioD radicale entre la sphère de Taclivilé personnelle et celle du labear collectif. L*Ëcrilure n'en connaît point ; du moins nous ne sachions pas qu'elle en établisse une bien nette entre ces deux aspects généraux de la morale. Peut-être même les confond-elle à dessein, ne voulant pas prêter à des comparaisons qui finiraient par tourner au préjudice de Tun ou de Tautre des deux principes de direction, faits pour s'entr'aider et non pas pour se jalouser. L'accord parfait et nécessaire ne saurait résulter de leur antinomie, mais de leur fusion ; ensemble ils doivent concourir à la réalisation de la perfectibilité humaine. Les divisions de ce genre sont d'ailleurs antipathiques au génie de la révélation primitive qui, nous l'avons constaté bien des fois déjà, nous a livré la Loi à l'élat d'extraclion, nullement à celui de décomposition analytique. La morale sociale et la morale individuelle sont sorties du même moule que le culte, la foi, la doctrine et la pratique. Il ne saurait donc être question ici d'une division de matières, fondée sur des éléments bien distincts, mais seulement d'une division d'ordre. Ainsi comprise, elle peut nous servir de point de départ, de plan général, d'autant plus qu'elle a pour elle la Tradition et ses interprètes.

§ 1'^''. Les textes qui servent de fondement à cette division.

Voici le passage ayant trait à notre sujet : « Aux yeux de (( Ben Azaï, la base fondamentale de toute la Loi, c'est l'afflra malion inscrite en tête de la première généalogie biblique, « en vertu de laquelle l'homme n'a pas été fait seulement à « l'image de Dieu, mais encore a transmis cette image à toute a sa postérité. Dans l'opinion de Rabbi Akiba, cette base ne « serait autre que le commandement d'aimer son prochain « comme soi-même (1). » Scholiastes et théologiens se sont évertués à découvrir le sens d'une discussion oiseuse en apparence (2). A notre avis, elle a pour objet la supériorité relative

(1) Beréschilh Rabba, teci. S4. (S) Cf. Ikarlo, !'• partie, ohap. XXIV.

de la morale individuelle sur la morale sociale, et vice versa. Bea Aial s'en tient à la première : il lui décerne la priorité d'abord en sa qualité de révélation primordiale, ensuite comme porteur du type qui doit servir de modèle à tous les humains, indépendamment des conditions et des milieux où ils peuvent être appelés à vivre. Oui, en nous annonçant que Dieu créa Tbomme, qu'il le fit à sa ressemblance et à son image, que cette image fut transmise, identique et inaltérable, d'abord à Seth, puis à ses descendants à perpétuité (1), en gravant la formule de cette transmission au fronton de l'arbre généalogique de Thumanité, la Genèse a eu soin de nous dévoiler, dès Torigine, notre but et noire destinée ici-bas. Cette image impérissable, cette ressemblance divine, elle les recommande à nos respects, elle semble nous inviter à leur prodiguer les plus nobles gages de notre sollicitude, à les conserver pures de toute souillure, à les préserver de la moindre altération, qu'elle vienne du dedans ou du dehors, du moi ou du non-moi. Notre devoir est donc bien tracé : il consiste avant tout dans une vigilance qui ne se relâche jamais, jalouse de défendre avec autant de vigueur que de constance cette émanation de la substance divine contre les excitations des appétits, des passions du cœur ou des aberrations de Tâme. Ce respect de Timage de Dieu est-il une fiction purement théologique, répudiée soit par la philosophie, soit par le sens commun? Aucunement; il n'est pas autre chose, en définitive, que ce que Ton appelle dans notre langage raisonné la dignité humaine. Que nous dit à cet égard la morale usuelle? Le voici en deux mots : tant que ce sentiment conserve ses attaches au sein de notre conscience, l'homme est dans sa voie naturelle. Mais le jour où il en sort, chassé par la convoitise, par la concupiscence, par les suggestions de l'intérêt, ou bien par les incitations de l'égoïsme, l'individu qui l'a sacrifié ou méconnu perd avec lui les titres de sa céleste origine. Or, c'est là précisément le sens de la proposition Ben Azaï. A l'en croire, l'homme déchu, tombé au niveau et parfois au-dessous de

(1) GeaèM, V, 1-3.

la brute, aura son nom effacé du livre d^Âdam (o^k niniin ^ifio), lequel ne contienl que les noms de ceux qui n'auront pas passé radicalement Téponge sur leurs traits de ressemblance avec rÉlre suprême.

Quant àRabbi Âkiba, il part, lui, d'un autre principe. Sans s'inscrire en faux contre Topinion de son contradicteur, contre la notion de la dignité humaine, placée si haut parce dernier, il croit devoir donner à la morale une base moins spéculative, plus en harmonie avec le génie pratique de Thumanité. Pour la mettre à la portée de tous, il ne trouve rien de mieux que Tamour du prochain, cet amour qui, fait de solidarité et de réciprocité, est le ciment du monde. On voudra bien convenir que cette règle d'une application universelle, égale pour toutes les intelligences, est plus apte à remuer la libre populaire. Le commun des martyrs, attaché à la glèbe, préoccupé des besoins les plus urgents de l'existence matérielle, obligé d'y satisfaire dans une plus ou moins large mesure, n'a ni le. temps ni la volonté de méditçr sur les cas de la dignité personnelle ; il ne peut, dès lors, songer qu'exceptionnellement à la ressemblance de l'homme avec la Divinité. 11 en laisse le soin aux penseurs de profession, aux esprits d'élite, habitués à se mouvoir avec aisance dans ces régions sereines qui restent fermées pour le vulgaire. Intelligence méditative, absorbé par les études les plus abstraites, vivant éloigné du monde et de ses agitations, Ben Âzaï était dans son rôle (i), de même que R. Akiba était dans le sien en n'oubliant jamais sa fonction de directeur et de guide de la dispersion d'Israël (2). Les conséquences de l'amour du prochain sont trop évidentes pour ne pas être saisies par tous, revêtues de tous les insignes de la spontanéité. Il n'est pas besoin davantage de longues réflexions ni de préparations idéologiques pour les accomplir. Le cœur, la bienveillance, la sympathie humaine, les sentiments les plus naturels et les moins recherchés y suffisent amplement. Ajoutons que l'opinion de R. Akiba s'appuie sur l'autorité du grand Hillel, dont tout le monde connaît la réponse faite au païen

(1) Talmod, Hagniga, 15; Ycbamolb, 63. (S) Talnod, ibid,, et pauim.

IHTRODUCTIOR GÉNÉRALE. 251

qui lai demandait d*apprendre la Thora pendant le court moment où il se tiendrait deboat sur un seul pied, c'est-à-dire d'en connaître la base unique et fondamentale : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudras pas qu'on te fasse ; voilà toute la Loi, le reste n'en est que le commentaire (1). » On n'ignore pas davantage que ce principe devint le fondement de la morale évangélique, de cette morale éminemment pratique et populaire (2). Notons, toutefois, un point de dissemblance entre la morale évangélique et la morale hillélique. La première fait mine de sacrilier la morale individuelle au proOt de la morale sociale. Mieux inspirée, la dernière rend un éclatant hommage, par la bouche de ce môme R. Akiba, à la thèse de Ben Azaï. Voici les termes dans lesquels il s'exprime à ce sujet dans le traité d'Aboth : « C'est une marque d'affection (de Dieu pour l'homme) que de l'avoir créé à son image; mais c'est une marque d'une affection toute spéciale de sa part que de ravoir informé de l'octroi de cette faveur, de l'avoir hautement proclamé au début de la Genèse, en disant : C'est à son image que Dieu créa l'homme (3).» Quelle conclusion tirerons-nous de cette solennelle et double affirmation, inscrite au fronton du livre saint? Que la morale n'est solidement assise qu'à la condition de reposer sur la double fondation de la dignité personnelle et de l'amour du prochain.

§ 2. Rapports mutuels des deux parties de la morale.

Les deux morales que nous venons de voir jaillir des profondeurs de la source de la Révélation ont chacune son domaine propre. Pureté, perfectibilité, lutte avec les mauvaises passions, subordination du temporel au spirituel, acceptation courageuse des épreuves de la vie, expulsion des pensées et des sentiments vicieux qui souillent l'imagination, troublent la raison, oblitèrent la conscience, tout cela n'a sa véritable raison d'être que dans la ressemblance de l'homme avec Dieu.

(1) Talmad, Schabbalb, 16. (3) Abolh, IH, 18.

(i) NaUi., XXII, 37-39.

S*il en fallait une nouvelle preuve, nous la trouverions encore dans cette mine inépuisable du récit de la Genèse. La théologie rabbinique, à la sagacité de laquelle rien ne semble échapper, nous fait remarquer que la formule « enfanter à sa ressemblance et à son image (1) « n'accompagne pas Tannonce de la naissance de Caîn et d'Abel. Pourquoi? Par ce motif que le type d'Adam, dans sa partie divine, avait été altéré, dénaturé par la conduite criminelle de Gain, de même qu'il avait été méconnu dans Abel, tombé victime d'un fratricide. La transmission régulière du type adamique ne commence qu'avec Scheth, troisième fils d'Adam et son vrai continuateur, comme son nom même l'indique (2). Il s'ensuit clairement que la morale individuelle a ses racines dans la conscience, et notamment dans le respect de la dignité humaine en soi-même non moins que dans autrui. Quant au domaine de la morale sociale, il est partout où il s'agit de la réalisation de l'amour du prochain, de la solidarité collective, de l'amélioration de la condition générale, de la charité guidée et éclairée par le sentiment de la justice, de la philanthropie allant toujours en grandissant, montant les degrés successifs de l'échelle sympathique, de la famille à la cité, de la cité à la patrie, de la patrie à l'humanité, suprême expression de la fraternité, lien de vie de toutes les existences partielles.

Mais cette distinction des limites respectives, appliquée au domaine de la morale individuelle et de la morale sociale, est loin d'impliquer leur séparation et leur isolement. Nous n'avons qu'à rappeler les intimes relations que nous avons constatées entre ces deux expressions de la morale dans les différentes phases du progrès. Elles comprennent trop bien les services qu'elles sont appelées à se rendre tour à tour pour se traiter en rivales. Assurément l'amour du prochain ne peut que gagner en largeur et en profondeur si nous savons reconnaître en celui-ci non-seulement notre égal au point de vue physiologique, mais aussi notre semblable en dignité, en

(i) Genèic.v, 3, wi^sn iniiD^n ih*^^.

(2) Genèse, IV, 25, nnx 5*1T DVlix 'i nt5 "^3. Cf. Ikarim, I" pirtie, ebap. IV.

INTRODCCTIO!! GÉNÉRALE. 233

noblesse originelleY émanant comme nous du souffle de la di- Tinitë. De son côté, la conscience de notre dignité personnelle et des obligations qui en découlent doit puiser de nouvelles forces dans les inspirations de Tamour du prochain. Quel stimulant pour elle dans le spectacle de tant de traits de dévouement, â*abnégation, de générosité, de noble bienfaisance, de Tictoires remportées par la notion du droit sur la fougue des passions, de la force venant au secours de la faiblesse, de Tintelligence se consacrant au préceptorat des simples et des pau- Tres d^esprit! Contemplée seulement au dedans, Timage divine ne nous apparaît souvent que sous des traits à demi effacés, une sorte d*ombre, de fantôme, de spectre. Aperçue du dehors, saisie au vif, au grand jour de l'action publique si multiple et si variée, au milieu du nimbe glorieux de toutes les vertus sensibles et tangibles, elle vient se revêtir sous nos yeux de toutes les couleurs de la réalité, brillant de tous les reflets de la transfiguration spirituelle. Il ressort donc avec la dernière évidence que si, d*un côté, la morale sociale contribuée Famélioration de notre être intime, de notre personnalité propre, la morale individuelle nous offre, de Taulre, son puissant concours dans la lutte inévitable avec les épreuves et les tentations de la vie commune. En les séparant théoriquement, dans rintérét de Tordre méthodique et de la clarté de Texposition, il importe donc de ne jamais perdre de vue leur union pratique, ce qui ne doit ni ne peut nous empêcher de les étudier consciencieusement chacune dans sa sphère spéciale, ainsi que dans les différentes parties dé leur mécanisme particulier. Aux termes de la proposition traditionnelle dont nous avons déduit la division même de la morale, nous devrions commencer notre exposé par la morale sociale à laquelle Rabbi Akiba, suivant la tradition du grand Hillel, décerne la priorité en la proclamant la base fondamentale de la Loi. Tel est aussi , nous ne faisons aucune difficulté de le reconnaître, Tordre habituellement suivi par les moralistes. Nous suivrons néanmoins Tordre inverse et nous nous occuperons d'abord de la morale individuelle. Voici les motifs qui nous engagent à opé-

rer celte interversion : D'abord, le principe de Ben Azaï nonseulement a pour lui la priorité chronologique, ce qui ne constituerait pas un titre suffisant, mais encore se trouve trois fois répété dans les récits de la Genèse (1), irrécusable témoignage de l'importance que lui attribue la doctrine révélée. Ce n'est pas sans motif apparent qu'elle revient tant de fois sur cette vérité : « L'homme a été créé à l'image de Dieu. » Elle préside, cette pensée, à la création de l'homme, puis à son passage de l'état virtuel à l'état réel, puis à la reconstitution du genre humain, solennellement annoncée à Noé après sa sortie de l'arche. Est-ce émettre une assertion hasardeuse que de reconnaître dans cette formule réitérée l'indice d'une idée capitale, le précepte régulateur du développement de Thumanité? Habitués à puiser nos inspirations à la source sacrée, nous ne pouvons pas ne pas tenir compte d'un avertissement aussi significatif. Notons ensuite que R. Akiba lui-même rend hommage à l'opinion de Ben Âzaï dans la remarquable interprétation qu'il en donne dans le traité d'Aboth (2). Constatons enfin que la raison logique confirme plus qu'elle ne contredit l'ordre que nous adoptons. Bien que dans la vie usuelle la morale sociale devance la morale individuelle, notamment au sein des masses gouvernées par le principe de la mutualité, il n'en est pas moins vrai que, dans la voie du perfectionnement régulier et continu, celle-là doit emboîter le pas sur celle-ci. Les chances du combat extérieur ne dépendent pas peu du résultat de la lutte intérieure. Mieux on aura su, dans les profondeurs du moi^ faire prévaloir les bons sur les mauvais instincts, subordonner, comme dit la Tradition, le Yetzer Barâa au Yetzer Tob^ plus on sera fort contre les attaques et les périls du monde. «Tant vaut l'individu, tant vaut la société », dit la sagesse des nations. <c Fais-toi beau, et puis tu pourras faire beaux les autres », nous disent les organes de la Révélation (3).

(I) Genèie, f, 96 et S7; V, I; IX, 6. {?>) ZephanU,n.l;TalffiodSyiihé(lru»f8,

(«) Abolh,III,8; T0y.cl-deMM,p.«5l, 5"nît1 ya^L'S D^^R 1«1p1 IttJWJpnn noie 8. Qi-inx OIÇR.

CONSIDËRATIONS GÉNÉRALES

§ l*'. Du rôle assigné à Vindividu considéré comme

être moral.

(r»"D '» >icp) D^i3> niD'] pi'n:^';

Le juste est le fondement du monde.

(Prov., X. 25.)

Le texte du traité d'Àbolh que nous avons invoqué à propos de la diTisioQ de la morale (1) contient une double proposition. II nous signale, en effet, une double marque de Taffeclion divine, consistant d'abord dans le fait même de la création de Thomme à l'image de Dieu, ensuite dans la communication qui en est donnée aux hommes. Après avoir fait notre profit de la première partie, essayons de pénétrer le sens, le sens profond de la seconde partie, qui, si nous ne nous trompons, vient déterminer le rôle de la morale révélée et le caractère de

(l) VoT. p. 95flf ci-desias.

256 DErilÈME PARTIE.

son inflaence sur rindividn. Il esl cerlain qae, même en dehors de la Révélation, avec les seules ressources de son intelligence et de sa raison, Tbomme n'est pas dépourva de toute notion, si vague, si confuse qu'elle soit, d'une origine supernaturelle. On peut l'obscurcir, la ternir, l'altérer, la dénaturer et puis la repousser; jamais on ne parvient à l'étouffer. C'est une de ces idées innées contre lesquelles viennent se briser toutes les attaques systématiques, qu'elles s'appellent matérialisme, sensualisme ou nibilisme. Comme Galilée, elle répond à ses contradicteurs par son éternel e pur si muove. Est-il un seul peuple qui n'en ait conservé et consacré le souvenir, un siècle qui ait manqué d'y rendre hommage, une génération qui se soit inscrite en faux contre ses afflrmations? Est-il môme une personne, si dégradée, si incrédule qu'elle soit, qui ne la confesse mainte et mainte fois dans le cours de sa vie agitée? Mais, grâces en soient rendues à la Révélation, nous n'en sommes pas réduits à une simple conjecture. Dans une matière aussi grave, d'où dépendent en quelque sorte nos destinées et notre salut, la sagesse inflnie a jugé à propos de nous prêter un appui moins fragile que le pressentiment ou la réminiscence, et c'est pourquoi elle a fait de cette vérité l'objet d'une communication directe, gravée en ineffaçables caractères au fronton de la Genèse : v Et Dieu créa l'homme à son image, il le fit à l'image de Dieu. »

A cette proclamation de la quasi-divinité de l'homme vient s'ajouter celle de son individualité. Parmi les différences d'expressions dont la Genèse se sert à l'égard de l'homme comparé aux autres catégories de la création, et qui ont été notées par l'exégèse biblique, il en est deux qui méritent d'être particulièrement citées. C'est d'abord en faveur de l'homme seul que s'accuse l'intervention immédiate de Dieu : « Faisons l'homme », dit-il, tandis que nul autre produit de la cosmogénie n'a eu les honneurs du discours direct. S'agit-il des végétaux et des animaux, c'est la terre et l'eau qui sont chargées de les mettre au jour. Est-il question des luminaires du firmament et même de la lumière primitive, Dieu veut bien dire — qu'ils soient- —

LA MOKALE INDIVIDUELLE. 237

mais sans aller jusqu'à en faire son affaire propre. On peut en conclure queThomme est une créature à part, radicalement différente de tous les genres comme de toutes les espèces. Nous remarquons ensuite Tabsence, par rapport à Thomme, du terme esp^ (Lemino la'^b, et Leminehou ina^^sb), appliqué à la production végétale et animale (1). On nous objectera qu'il n*est pas mentionné davantage pour les corps planétaires; mais ces derniers nous sont présentés comme faisant partie de la mécanique céleste : « Dieu, est-il dit, les plaça dans le firmament du ciel, pour éclairer à la terre (2). » Quant à Tbomme, il est créé et il reste seul (3), jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de le gratifier d'une compagne tirée de lui-même. Ainsi l'émanation divine et la personnalité de l'bomme sont hors de conteste, objet d'une affirmation précise. Dans leur genre, ce sont aussi des luminaires, venant en droite ligne de la source de toute lumière, projetant leur rayonnement sur les innombrables individus disséminés dans le temps et dans l'espace.

Lorsque la philosophie religieuse et mystique veut bien reconnaître dans chaque homme un monde en miniature, ce microcosme dont la Tradition se perpétue de Platon à la Kabbale, elle ne fait pas autre chose que se conformer à la donnée de la Genèse. Or l'influence de cette vérité dogmatique sur la morale est des plus évidentes : si la créature intelligente n'était qu'une cheville de cette machine complexe qui s'appelle l'humanité, si elle devait s'occuper exclusivement du bien-être de la colleclivité, se laisser absorber par legrand tout, elle finira par se soucier fort peu de sa perfectibilité personnelle, en tant qu'elle ne touche pas à l'existence sociale, ne se considérant plus que comme un instrument, un rouage de la machine, une note apportant son imperceptible écho dans le concert universel. Mais si l'homme est cet être doué d'identité que nous annonce la Révélation, s'il est réellement ce moi que la psychologie observe, étudie et analyse depuis tant de siècles, s'il porte sur son front comme dans son cœur les marques de son origine

(I) G«ièic, 1, 11, IS, SI, t4 et S5. (5) Genèse, l\, 18.

(t) G«ièie, 1, 17 et 18.

258 DEUXIÈME PÂftTIE.

distincte, si, iodépeDdamment de sa tâche publique, il en a une antre qni le suit comme son ombre depuis le berceau jusqn*au tombeau, oh! alors il y a place pour une morale indiTidnelle.

Tonte théorie vraie devant s'appuyer sur des faits patents, rhistoire sainte ne se montre pas avare de témoignages en faveur de la puissance de Tindividu. Ces témoignages sont aussi nombreux qu'éclatants : c*est Noé faisant à lui seul contre-poids au genre hnmain perverti et condamné; c'est Abraham prédestiné à devenir la souche d'une race bénie de Dieu ; c'est Moïse à qui Dieu propose de le substituer à tout Israël s'il veut cesser dé défendre sa cause (i); c'est Israël lui-même, compté comme unité vis-à-vis du monde profane, qui doit faire exception à la fragilité, condition générale des peuples comme des particuliers (2). Il importe d'ailleurs de remarquer que celte grandeur assurée à certains individus est loin de se réaliser aux dépens de la scciëté. C'est, au contraire, l'individu qui doit refaire la société à son image; il porte en lui le germe de la renaissance collective, ainsi que les matériaux nécessaires à l'œuvre de reconstruction. Tel est assurément le sens des exemples que nous venons de citer : Noé refait le genre humain ; Abraham refait la société religieuse; Moïse refait la foi ei la loi d'un peuple modèle ; Israël doit refaire à l'image de Dieu le monde païen et chrétien. Noble doctrine, généreux enseignement que celui qui attribue à tout fils d'Adam la faculté créatrice et, comme le dit la Tradition, faisant d'un seul juste la colonne de l'univers (3) !

(I) Exode, XXXn, 10. (3) Prof., X, 95; Talmod, Hagaiga, 12.

(i) Jérémie, XXX, II.

LA MORALE iriDIYIDUELLE. 259

§ 2. De Vimage et de la ressemblance divines^ considérées comme base de la morale individuelle.

(i*r 'b n>cf>-)3) ^anîra'Ta wçisa D'jk nipra .

Faisons Thomme k notre image et k notre ressemblance.

(Genèse, I, 26.)

Nous n^aYons pas à chercher péniblement la direction qu'il convient d'imprimer à la morale individuelle; elle découle de la façon la plus directe de cette qualilication d'image de Dieu annonçant la création de l'homme. Notre premier devoir est de la conserver pure et sans tache, de la préserver des souillures et des altérations auxquelles l'exposent les différentes manières de s'en servir. Mais encore faut-il savoir au juste ce que c'est que cette image et cette ressemblance. S'agit-il d'une simili lude matérielle, d'une parilé corporelle? On sait que Maîmonide a fait justice de cette hypothèse sacrilège, revendiquant pour Dieu, au nom de TËcriture et de la Tradition, la spiritualité absolue (1).

Mais il a été moins heureux, ce nous semble, dans la distinction peu claire qu'il essaye d'établir entre les deux termes : image (nbst) et ressemblance (nîiian) : il les applique tous deux à Tintelligence, sans nous dire en quoi ils se différencient. Nous allons donc reprendre en sous-œuvre la méthode étymologique dont il se sert lui-même si avantageusement, et nous arriverons peut-être à quelque chose de plus précis. Apparemment le terme Tzelem est un augmentatif de Tzel bsç), ombre, nous révélant que l'homme est comme l'ombre de la Divinité, ou, si Ton aime mieux, qu'il est à Dieu ce que l'ombre est à la réalité. Seulement, au rebours de la réalité physique, c'est elle qui est insaisissable, et c'est l'ombre qui s'offre à nous visible et tangible. Celte loi n'est ni moins sûre ni moins infaillible que celle qui régit la matière : toute la différence,

(t) Guide des Égarés y première partie, ohtp. l''^.

c*est qu'elle esl en raison inverse de celle du corps, s*accusant d'aatant mieax qu'elle se sera plus dégagée de Tenveloppe, nous allions dire dçs baillons de Torganisme physique. Tzelem serait donc, en dernière analyse, le squelette intellectuel, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Le terme Demouth dérivant delà racine dameh (ns'n), laquelle signifie comparer, assimiler, imaginer, d'après les exemples mêmes cités par Maïmonide, serait alors l'intelligence nette opposée à l'intelligence brute, l'intelligence déployant ses ricbes facultés, se livrant à toutes les opérations de l'esprit, procédant ici par Tinduction et par la déduction, là par Tanalyse et par la syntbèse, ailleurs par la généralisation et par l'association des idées, imaginant, c'est-à-dire créant, construisant, édifiant dans les régions de la pensée, au même titre que les organes dans le monde des faits. Oui, de même que le corps a ses organes, Tâme a les siens, se chargeant d'abord de son propre travail, puis de Fimpulsion à donner aux .sens. En réduisant les deux dénominations à leur plus simple expression, nous aurons dans Tzelem l'entendement abstrait, la perception, et dans Demouth l'ensemble des opérations dont elle est le fondement. Nous voilà donc suffisamment édifiés sur la nature de cette image et de cette ressemblance : c'est la raison tout à la fois percevant et agissant, recevant et communiquant l'impression idéale. C'est, par conséquent, cette double image, interne et externe, que nous sommes tenus de préserver de toute atteinte, de conserver dans son intégrité, de maintenir et de pousser en avant dans la voie de son origine, de cultiver avec soin, d'entourer d'une auréole de belles pensées et de nobles sentiments, de modeler enfin sur l'intelligence suprême dont elle est une émanation.

Mais n'est-ce pas une tâche par trop difficile, hors de la portée du vulgaire, à peine réalisable pour quelques personnages d'élite, jouissant des facultés et des loisirs nécessaires à un tel perfectionnement? Non, cela n'est pas, car alors la Bible ne serait plus le livre populaire, universel, fait pour l'enseignement des masses. Non, cette difficulté est plus appa-

rente qae réelle, puisqu'il suffit, d'après le témoignage de la Genèse, de l'observation d'une règle de conduite praticable pour tous. Et quelle est cette règle? Marcher avec Dieu^ comme Hénoch et Noé (1), ou bien marcher devant Dieu (2), comme Abraham, à qui Dieu vient dire : « Marche devant moi et sois parfait. » Expression remarquable, pleine de clarté comme de profondeur ! Quiconque se sail constamment en présence et sous l'œil de Dieu, reconnaissant dans sa divine image un témoin infaillible et incorruptible, toujours prêt à déposer dans le sens de la vérité, n'oubliant jamais l'attitude respectueuse qu'il faut savoir garder en face du maître et du bienfaiteur, ne peut pas se perdre. Faut-il pour cela des facultés extraordinaires, des efforts surhumains, une grande dépense de temps et de moyens d'action? Non certes; c'est une attitude des plus naturelles, au niveau de toutes lés capacités comme de toutes les situations. C'est le cas ou jamais de répéter avec le législateur : « La chose est tout près de toi, tu peux l'accomplir avec ta bouche et avec ton cœur (3). » L'efficacité de cette ligne de conduite est d'ailleurs lobjet d'assurances répétées dans nos livres saints. Le psalmiste dit : « Je me figure toujours l'Ëternel eu face de moi ; il est à ma droite, je ne puis chanceler (4) . » L'auteur des Proverbes : « Connaisle (Dieu) dans toutes tes voies, et il t'aplanira les moindres sentiers (5). » Les pères de la Synagogue : « Que tous tes actes s'accomplissent au nom de la divinité (6). »

Les considérations que nous venons de présenter sur l'image et la ressemblance divines sont corroborées par la doctrine traditionnelle. Nous y apprenons que c*est grâce à cette double prérogative que l'homme se distingue de l'animal et se rapproche de la nature des anges. Voici la proposition qui exprime cette pensée : « L'homme participe de la double nature de l'archange et de la béte. Avec celle-ci il a de commun les fonc-

(1) Genèse, V, 39 el 34; VI, 9. (4) Pstnmes, XVl, 8.

(«) Genèse, XVII, 1; cf. noire Intro- (5) ProT., !!!, 6.

duction générale j^. 6. (6) Abolb, 11,17. (S) Dentér., XXX, 14.

lions de Talimen talion, de la procréalion et de la dissolnlioD corporelle ; mais il partage avec celni-là la noble slatore, la parole, rintelligence et la yue de Tensemble (!]. « Il en ressort avec évidence que nous devons nos meilleurs soins à la perfectibilité de la partie angéliqae de noos-méme, que ce n*est pas par sa sollicitude pour les fonctions bestiales que lliomme réalisera la volonté de son créateur, mais par celle dont il voudra bien entourer les facultés que, par la grâce d*en haut, il partage avec les êtres supérieurs. Hais, nous objectera-t-on, que devient le corps dans cette poursuite d*un idéal qui n'a rien de matériel? que deviennent les sens, rappel de la chair, le cri du besoin, la voix impérieuse des appétits ? Ne sont-ils pas autant d'obstacles à Taccomplissement de cette tâche intellectuelle et morale ? Faut-il donc n*en tenir aucun coQïpte, ou bien sont-ils de nature à coopérer au grand œuvre de Tamélioration humaine? C'est ce que nous allons examiner.

§ 3. Des droits du corps dans V exercice de la morale

individuelle.

C> 'j) ^nyr) ïprt*)» 'n rw ro^in^ tu^nb" nbsx*^

Tu mangeras, tu te rassasieras et ta béniras rÉtemel, ton Dieu. (Deutér., VIII, 10.)

Il importe essentiellement de se mettre en garde contre toute exagération qui aurait pour effet d'altérer le vrai caractère de la morale révélée. Nous croyons donc, avant tout, devoir proclamer bien haut que le dédain, le mépris et l'aversion professés par certaines écoles théologiques à l'endroit du corps sont absolument sans racine dans l'Écriture. Quelle est donc la première recommandation faite à l'homme ? « Remplissez la terre, possédez-la, avec les poissons, les volatiles et les bes-

(I) Beréschith Rtbbt, lect. 9; Talmvd, Hsgulp, 16.

LA MORALE mDlVIDUBLLE. 368

tianx (1), » Yoilà ce que Dieu lui dit au moment de le lancer dans Tespace. Dans cette expression de la volonté divine, il y a déjà les éléments d*une juste appréciation du rôle réservé au corps dans le développement humain. Certes, il y a loin de ces paroles à la théorie du renoncement absolu, de la priva* lion considérée comme but de Texistence, de Tanéantissement des sens proposé comme idéal. Telle n'est pas la direction voulue par la Révélation : nulle part elle n'exprime cette aversion pour ce qui plaît aux yeux, délecte le corps, réjouit les sens, embellit la nature, rend la vie bonne, et parée et heureuse. L'histoire et la doctrine sont en parfait accord sur ce point. Si la dernière s'abstient de nous ordonner le renoncement au bien-être matériel, si elle se garde bien de nous en interdire la recherche et l'acquisition, allant, au contraire, jusqu'à faire de la félicité temporelle la juste rémunération d'Israël pieux et vertueux, la première, de son côté, raconte avec une certaine complaisance les joies et les douceurs de l'existence patriarcale, les richesses emportées de l'Egypte, les troupeaux considérables possédés par les tribus de Ruben et de Gad, les prospérités du règne de David et les splendeurs de celui de Salomon. Ne comprenant pas le bonheur terrestre en dehors de ces conditions, les prophètes leur assignent une place des plus apparentes dans leurs brillantes esquisses de la palingénésie (3). Il est vrai, et nous l'avons constaté déjà, que dans les temps postbibliques, vers la fin du second cycle, la doctrine subit des modifications sensibles, la Tradition se prononçant parfois en faveur du refoulement et de l'écrasement des jouissances corporelles, les condamnant avec une grande sévérité, préchant l'abstinence, exigeant le sacrifice de tout ce qui fait le charme de l'existence terrestre. Mais nous avons eu soin de signaler les causes de cette réaction, causes extérieure et intérieure, l'une venant du stoïcisme grec et romain, l'autre surgissant du sein môme du Judaïsme, conséquence fatale des douloureuses péripéties du drame national, et dont

(i) Genèse» 1, i8. (i) IiAÏr, 54 et 60; cf. noire introduction

générale^ y. 354-330.

ressénianisme est devenu Texpression. C'est donc une rèac> tioD, et, comme tonte réaction, motivée par des nécessités particulières et momentanées, d'un caractère purement temporaire. L'essénianisme a pu se glisser par-ci par-là dans le labyrinthe du Talmud et de la Kabbale, mais il a dû renoncer à Tespoir de s'emparer de la direction des esprits,' auprès desquels il rencontrait plus de répulsion que de sympathie. Pourquoi ? Pour cette raison bien simple qu'il voulut changer les assises de la Révélation, les tendances naturelles et régulières du génie national, substituer une sorte de schisme à l'alliance du temporel avec le spirituel, fonder le règne de l'esprit sur les ruines de la matière.

La législation de Moïse s'inspire du même esprit, ne laissant pas de donner une large satisfaction aux sens : les jeûnes, les abstinences, les mortifications de la chair n'y figurent qu'à titre d'exception, et elle ne leur assigne qu'un seul jour dans l'année. Encore les prophètes font-ils leurs réserves sur ce point et désapprouvent ces mesures disciplinaires, ce rigorisme cérémoniel, toutes les fois qu'il prétend suppléer à la piété et à la pénitence interne. Quant à la sainteté, si vivement et si fréquemment recommandée par l'envoyé de Dieu, nous avons eu déjà l'occasion d'en préciser la portée (1). Elle est loin d'avoir la signification qu'y attache l'école scolastique; elle n'a rien de commun avec Tétouffement du désir corporel, avec la violence faite à l'instinct, avec le monachisme et les allures d'anachorète. La sainteté de Moïse est tout à la fois plus simple et plus pratique : elle consiste dans la mesure à garder visà-vis des exigences charnelles , dans le frein à opposer à l'ardeur des passions, dans le respect des limites qu'il faut savoir tracer à leurs entraînements, respect qui doit nous retenir en deçà de la ligne de démarcation comme le meilleur moyen de ne pas aller au delà, finalement dans Tadage concis et précis : a Sanctifie-toi dans le domaine des choses licites (2). » Le grand Hillel le comprit bien ainsi lorsque, allant prendre

(l) Voy. notre Introduction générale, (à) Talmnd , Yebamoth, iO.

un bain, il disait à ses disciples qu'il allait accomplir un acte de haute charité (1). Voilà la vraie morale, non pas la morale des gens du monde dont on a tort de vouloir faire une caste à part, mais de tout le monde, de toute la communauté d'Israël, comme le dit le texte biblique (2). Il s'ensuit que le corps n'est point sacrifié dans l'œuvre de l'économie morale. La loi ne lui refuse ni le nécessaire ni même le confort, le plaçant, au contraire, dans un milieu des plus favorables à son développement comme à son bien-être. Elle lui prodigue ses dons et ses bénédictions, elle lui dispense la rosée du ciel et la fécondité de la terre, lui soumet la nature avec tous ses trésors, met à sa discrétion les produits des trois règnes, minéral, animal et végétal, l'invite formellement à en disposer à son gré, mais à en jouir avec modération et puis à en remercier le dispensateur suprême, non par des manifestations vaines, mais en concourant par tous ces riches moyens à la glorification de Dieu, but de la perfectibilité humaine.

§ 4. De Valliance du corps et de Vâme dans Vœuvre du

perfectionnement moral.

('j 7"d c'ir>p') "^n bx bx «n-^ -^^rni ^'ab

Mon cœur et mon corps chantent en concert le Dieu TÎTant. (Psaumes, LXXXIV, 3.)

Des considérations qui précèdent, il ressort avec évidence que le corps ne doit pas rester étranger à la tâche du perfectionnement moral. Il sera le piédestal sur lequel viendra s'élever la statue ébauchée par Dieu lui-même. Par conséquent, tout ce qui ne contribue pas à l'amélioration de l'image divine, et à plus forte raison tout ce qui tendrait à la ternir ou à l'effacer, doit être sévèrement éliminé de la culture de notre personnalité. Tant que la matière s'offre à nous comme auxiliaire

(I) Valkra Rabba, lecL 34. (i) LéTil., XIX, 9.

dans cette élaboration humaine, mettant au service de Tintelligenceson activité, ses forces et ses nombreuses ressources, son concours est non moins utile que désirable. Mais si, par un renversement de la loi morale, c'est elle qui veut être la statue, se dresser des autels, s'adorer dans son enveloppe grossière, se prendre pour le but de Texistence, quand le souffle céleste devient Tesclave de la poussière terrestre, se faisant complice des sens et des organes, voyant la félicité suprême dans tout ce qui flatte Tœil, le palais, la concupiscence et le désir charnel, ohialors, d'amie et d auxiliaire, lamatièredevient le tyran de Thomme, qui aussitôt se dégrade, s'avilit, jusqu'à tomber au dernier degré de la déchéance. Voici ce que l'Ëcriture, commentée par la Tradition, nous enseigne à cet égard : Dieu voulut bien renouveler à Noé les assurances prodiguées dès le principe au père du genre humain. Mais, pour le mettre en garde contre une rechute qui aboutirait à un nouveau cataclysme, il les complète par un avertissement des plus graves, digne des plus profondes méditations : « Dieu bénit donc Noé et ses enfants, et il leur dit : Croissez, multipliez-vous et remplissez la terre. Puis il ajoute ceci : Votre crainte et votre terreur pèseront sur tous les animaux de la terre, sur tous les oiseaux du ciel, sur tout ce qui remue sur le continent et dans les eaux; tout est livré en votre pouvoir (1). » Qu'est-ce que la crainte et la terreur ont à faire ici? Pourquoi cette addition a la formule primitive de la bénédiction adamique ? Pour donner au second père du genre humain restauré un enseignement devenu nécessaire. Il a pour objet de faire comprendre à Noé et à sa postérité que la supériorité de l'homme sur l'animal n'est pas absolue, mais conditionnelle. Oui, l'animal reconnaît dans l'homme son maître, à peu près comme l'homme le reconnaît dans l'ange, s'il lui est donné d'en voir un face à face; oui, le prodigieux Léviathan, l'orgueilleux Réem, le gigantesque éléphant, s'inclient devant le chétif fils de la femme, tant qu'ils démêlent sur son front le signe distinctif de la grandeur morale. L'instinct est borné, mais il est sûr et se trompe rare-

(i) Geoèse, IX, I ei i.

ment. Hais que, par ses penchants grossiers, par ses habitudes Yicieuses, par sa conduite répréhensible, Thomme vienne à se dépouiller de Timage divine pour la troquer contre le masque de la bestialité, passant Téponge sur les traces mystérieuses de sa noblesse originelle, et aussitôt la brute cesse de reconnaître en loi son maître, pour ne plus voir en lui qu'un animal, son égal ou son inférieur, oui, son inférieur, attendu qu*il a violé la loi de sa nature, tandis que ranimai est resté âdële à la sienne (1).

On ne saurait affirmer, ce nous semble, en termes plus saisissants la réaction mutuelle du moral sur le physique et du physique sur le moral. Il faut que le visage humain s*imprëgne de rimage divine ; car, si toute trace de celle-ci a disparu, c'est que le corps est en pleine révolte contre Tâme et que la matière a expulsé de son domaine Tesprit d'en haut. Cette vérité, du reste, est implicitement contenue dans la proposition déjà citée et relative à la participation de Thomme de la double nature de Fange et delà béte(2). Au nombre des premières attributions, n Vt-on pas soin de compter la stature deThomme, sa façon de se tenir debout, de déférer ainsi à son attitude, à Tensemble corporel, certaines propriétés de la nature angélique? Mais assurément cette distinction se réduirait à néant si ce port majestueux ne correspondait à aucune faculté interne, s'il cachait le vide, si enfin, en dépit de sa direction vers le haut, il ne renfermait que basses convoitises, passions dégradantes, penchants avilissants.

Plaçons-nous maintenant à un autre point de vue, et nous reconnaîtrons que, par cela seul qu'il sert de fourreau à la céleste intelligence, le corps n'est pas exempt de certaines obligations de pureté et de sainteté. C'est une loi canonique, souvent invoquée par la Halacha comme par VAgcuia, que les engins, vases, ustensils, enveloppes servant aux choses du culte public ou privé, gardent quelque reflet de leur destination sacrée au point de devenir sacrés à leur tour (3). Ainsi les ruines d'un

(I) Talmnd^ Schabbatb, 153; Beréichilh (3) Schabbatb, chap. XVf, Miiehna pre-

Rakba, lect. 34. mlère; MeguUla, ohap. IV, Miiehna; Tal-

(i) Voy. plai haal, p. 96i. mad., ibid.

temple ne doivent servir à aucun usage profane, conservant au milieu de leurs décombres un parfum de leur sainteté primitive; c'est ainsi encore que, dans un sens éminemment moral, on tire de la disposition législative que voici : a II est loisible de sauver la gafne avec le livre qu'elle renferme, » cette belle conséquence que le corps du pécheur peut être sauvé, grâce aux mérites de rintelligence qui l'animait, pourvu que cette intelligence ait rendu quelques services à l'humanité (1). Telle est aussi la vraie raison d'être des ablutions et purifications qui jouent un rôle apparent non-seulement dans le mosaisme, mais dans toutes les religions sémitiques. C'est plus et mieux que le symbole de la pureté de l'âme, ces ablutions ayant pour objet de faire du corps un vêtement digne de l'âme par les soins de propreté dont on ne cesse de l'entourer. On sait d'ailleurs que le grand Hillel en a donné cette explication figurée à ses disciples (2). Grâce à la réaction continuelle de l'esprit sur la matière et de la matière sur l'e&prit, l'impureté de Tune se communique à l'autre et devient un obstacle à l'essor qui nous porte vers les régions immaculées de l'idéal. Il en est de même de certaines prohibitions alimentaires qui ne sont pas, comme le prétend le rationalisme, de simples mesures diététiques. Leur but est plus élevé, ne tendant à rien moins qu'à soustraire l'âme aux influences d'une alimentation dont les sucs pernicieux sont de nature à engendrer les sensations brutales et les sentiments malsains (3). De sorte que ces prescriptions, que la raison incrédule a pensé réduire à des pratiques purement hygiéniques, sont la confirmation multiple du constant rapport qui lie le physique au moral. Il s'ensuit que ce serait bien à tort qu'on les traiterait de superfétations, ayant perdu de nos jours toute valeur spirituelle; il serait peut-être plus sage ei non moins rationnel d'y reconnaître les signes de l'éternelle alliance du corps avec l'âme.

Les organes inspirés du Judaïsme ne se sont pas trompés sur

(1) Talmad, Hagnigt, 45; Midruch (i) Voy. plus hant, p. S6S ; of. nos

Rnlh, III, 13; Midruch Kohéleth, VII, 8, Trois Cycles y p. 161. à propos da fameux "nHK ru^'^bK. (•^) Voy. Na^hmanide, LéTltiqae.

les conditions de celte alliance quand, dans leurs aspirations vers le culte pur et parfait, ils sollicitent le concours du corps et de toutes les parties de Torganisme humain : « Mon cœur et ma chair, dit le chantre sacré, chantent le Dieu vivant (1). — Toutes mes articulations, dit-il encore, chantent en cœur : 0 Ëtemel, qui est comme toi (2)? » Et le Rituel dit dans le même sens : « Les membres qui constituent notre mécanisme, aussi bien que le souffle et Tespril vital qui nous animent, et la langue qui parle par notre bouche, ne cessent de te rendre grâce, 6 Seigneur (3). »

Ces derniers textes nous servent à double fin : en môme temps qu'ils nous éclairent sur la part qui revient au corps dans le grand œuvre de la perfectibilité, ils semblent nous tracer la marche que nous aurons à suivre par rapport à Texposé des principes auquel nous allons nous livrer. Puisque c'est rhomme tout entier, esprit et chair, âme et corps, facuUës internes et organes externes, dont on réclame la coopération, la méthode la plus simple et la plus naturelle, c'est de passer successivement en revue l'action d e la morale sur nos facultés intelligentes, sensibles et organiques. C'est lindividu, c'est l'homme dans sa nature complexe que nous avons à montrer tel qu'il doit sortir des officines de l'éthique sacrée. Montrons-le donc tour à tour sous ses aspects généraux, en commençant par les plus élevés, et en poursuivant cet examen jusques dans les moindres manifestations de la charpente osseuse et de ses serviteurs. Puissions-nous, au bout de cette étude, répéter avec TEcclésiaste : « Voici ce que j'ai trouvé : Dieu a fait l'homme droit(4) . »

(1) Puâmes, LXXXIV, 5. (3) Ritael, priàrei de Schabbatb, Niich-

(4) PMnmef» XXXV, m. malh.

(4) Eccléf., VIT, 99.

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