CHAPITRE P'. — La morale intellectaelle
En sa qualité de force motrice de Thomme et de rhamanitév l'intelligence a droit à la place d'honneur dans l'analyse des facultés morales. Pareille au grand pontife au sein du temple, le premier rang lui est assuré dans le sanctuaire du bien.
§ 1"". Du rôle de la pensée dans raction morale. Union du vrai avec le bien,
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La grâce et la vérité doiTent se rencontrer. (Psaumes, LXIXV, 11.)
Le rôle réservé à la pensée dans la direction morale est implicitement contenu dans l'expression « image de Dieu n dont nous avons fait la base de la morale révélée. Étant établi que cette image est éminemment spirituelle, que c'est par l'intelligence seule qu'il est donné à l'homme de s'assimiler à Dieu, il va sans dire qu'elle ne saurail être absente dans la réalisation du bien. Le bien et le vrai ont chacun, personne ne le con* teste, sa sphère d'action propre ; mais ils sont loin d'être séparés par une ligne infranchissable. Ils se rapprochent par beaucoup de points, se prêtent un mutuel concours et viennent se confondre plus d'une fois dans une action commune. C'est pour ce motif que nous voyons figurer dans la théorie des attributs : « Le Dieu de bonté et de vérité (1). » Donc point de bonté sans vérité, c'est-à-dire point de morale sans intelligence. Cette alliance du bien avec le vrai a été admirablement décrite par le psalmiste : « La grâce et la vérité, dit-il, se rencontrent, l'équité et la paix s'embrassent. Que la vérité doit pousser de la terre, et l'équité la contemplera du haut du ciel (2). A II y a là une double proposition ayant pour objet de
(f) Exode, XXXIV, 6. (i) Piaornei, LXXXV, Il ei il.
préciser le double rapport qui unit le vrai au bien. On commence par proclamer leur liaison indissoluble : il ne suffit pas qu'ils évitent de se faire obstacle, de se contrecarrer mutuellement; il faut qu'ils aillent Tun au-devant de Tautre. S'ils se tournent le dos, si chacun des deux principes prétend s'enfermer dans son domaine, si des deux côtés on décline toute association, ils compromettent les résultats de leur mission, de cette grande mission qai consiste dans l'identification de la paix sociale avec l'équité naturelle. Mais là ne se borne pas la thèse du chanlre de la Révélation ; il tient à fixer la nature de t'influence réciproque exercée par le vrai sur le bien, par le bien sur le vrai. Généralement on croit-devoir assigner pour demeure le ciel à la vérité, la terre à la bonté. Eh bien, le poëte sacré, intervertissant les rôles, dépose la semence de la vérité au sein de la terre, tandis qu'il fait résider la bonté et réquité dans le ciel. Pourquoi ? pour nous enseigner que le vrai doit être le germe de toute activité humaine, celui qui donne les beaux fruits et les nobles produits. Mieux que cela encore, en le dirigeant dans la bonne voie, en lui éclairant la route, comme la colonne de feu marchant devant Israël, le vrai opère la transfiguration du bien et le convertit en création céleste. Puis, une fois transfiguré et placé au sommet de l'échelle, le bien vient à son tour rendre hommage à rinlelligence, mettre dans tout leur jour la grandeur et la puissance de la vérité qui Ta si sagement conduit dans l'accomplissement de sa tâche ; et c'est ainsi que le bien, du haut de son promontoire, sourit au vrai et salue en lui son divin coopérateur. Ces deux affirmations puisées, la première dans l'une des plus solennelles révélations de la Loi, la seconde dans la parole inspirée du chantre national, sont de nature à faire notre conviction sur la nécessité de l'union du bien avec le vrai, en d'autres termes sur le rôle assigné à la pensée dans la sphère des actes moraux.
L'Écriture ne s*en tient pas d'ailleurs à ces généralités : elle a soin de nous montrer l'intervention pratique de la pensée dans la région du bien et di^ mal. Nous invoquerons à l'appui
â7â DEUXIÈME PARTIE.
de notre thèse deux faits historiques, bien propres à frapper les esprits. Nous avons eu déjà Toccasion de faire remarquer que Tarrôt de mort prononcé contre le genre humain est motivé par la corruption de la pensée ; c'est la pensée ('nh n*aisnia) des hommes, entièrement tournée vers le mal, qui détermine Dieu à les anéantir (i). Tant que la pensée n'est pas foncièrement pervertie, l'arrêt reste suspendu par égard pour une amélioration possible. Mais tout espoir est perdu quand, de directrice et d'inspiratrice qu'elle doit être, l'intelligence descend au rôle humiliant de servante et de complaisante de la matière. Alors, comme dit le sage, la terre tremble et refuse de porter l'humanité (3). Dans un sens tout opposé s'offre ensuite à nous le plus grand événement de la période patriarcale, le sacriiice d'Isaac. Ne voilà- t-il pas un acte d'héroïsme qui s'accomplit au rebours de ceux que l'histoire aime à enregistrer? Le dévouement, l'abnégation, l'amour de Dieu restent ici à l'état virtuel, ils ne se traduisent pas en acte, et pourtant la Bible en fait la plus grande des réalités, grâce à l'intention, à la résolution, à la ferme volonté d'Abraham.
La Tradition va plus loin encore, et, dans une de ces propositions qui fixent la doctrine et la rendent saisissable pour tous, elle proclame la prépondérance de la pensée dans la sphère religieuse et morale : a Devant Dieu, nous dit-elle, la bonne intention compte comme action (3). » Il est vrai qu'elle enseigne le contraire à l'endroit des mauvaises pensées, qui n'entrent pas en compte, tant qu'elles ne sont accomplies (4). Mais qu'on se garde bien de voir dans ce dernier adage une sorte de bill d'indemnité pour la pensée du mal. Ce serait une profonde erreur, rectifiée d'ailleurs par la doctrine talmudique ellemême : elle nous enseigne, en effet, qu'il est telle mauvaise pensée qui est punie même à l'état virtuel et sans avoir jamais passé à la réalité ; c'est la pensée de l'idolâtrie (5). Mais pourquoi
(1) Genèie, VI, 6; Toy. notre Introduc- (4) Talmad, ihid. iTa*»X n:J*n nnoma
lion générale^ p. 101-103. ÎTr^OÎ) ns^OO.
(i) ProT., XXX, 41 1 13. (,) Talmud. ihU., /. c. (3) Talfflud, Kidouichln, 40, nnons
rrçssxh iiD^xo nai».
l'idolâtrie fait-elle exception, poarquoi encourt-elle le blâme et le châtiment à Tétat embryonnaire, avant son entrée dans le monde des faits ? Parce qu'elle s'accomplit dans toute sa plénitude au sein du moi, dans notre for intérieur, le culte devant découler directement de l'intelligence, l'adoration interne l'emportant infiniment sur les pratiques cérémonielles qui n'ont d'autre but que de fixer la pensée, de la rendre palpable pour nous et pour les autres. La Tradition fait donc une large part à l'esprit et à la raison, puisqu'elle en reconnaît l'empire sur le domaine du bien tout entier et, par rapport au domaine du mal, sur le vaste champ de la conscience religieuse. Assurément nous ne saurions nous plaindre, en ce qui concerne le dernier point, d'une restriction tout en notre faveur, vrai gage de la bonté divine, toujours plus disposée à récompenser qu'à punir.
Nous avons enfin sur ce sujet quelque chose de plus précis : c'est la célèbre sentence : u Les pensées criminelles sont pires que le crime lui-même (1). » Pour faire ressortir l'importance de cette maxime, il suffira de dire qu'elle a été l'objet des méditations de nos plus grands théologiens (2), et nous relaterons les principales interprétations qui en ont été données : <c La pensée, nous dit l'un, constitue cette prérogative divine qui fait de l'homme le chef-d'œuvre de la création. » Ne serait-ce donc pas un acte de la plus noire ingratitude que de faire un usage coupable des dons mômes de sa bonté et de son amour? Et puis, il y a cette différence entre la matière et l'esprit, que si celle-là pèche par ignorance, par appétit, par entraînement, celle-ci pèche sciemment, volontairement, après réflexion et délibération ; à lui donc toute la responsabilité. Ajoutons enfin que la transgression matérielle de tel ou tel commandement est un fait isolé, ne faisant qu'apparaître et disparaître, se réalisant avec l'inconsistance phénoménale ; ce qui l'élève à la hauteur d'un principe ou d'une règle de con-
(I) Talmud, Y(îma,«9, nn-^z:? "ïn-in^nn (*) Ikârim, ♦• partie, chip. V; Akédi,
nTnra •1125-' diuert. il; Morek, 5« partie, chip. VIII;
' ^ ' Lébem Schelomo.
daite, c*esl rialentioa qui la conçue, qui Ta préparée, qui l'a sanclioQDée,' et qui en provoque le retour. Un autre commentateur, s'altachant un peu plus au sens littéral, estime que les ravages causés dans le domaine de la conscience par les con-
ceptions immorales et les desseins criminels l'emportent sur ceux que produit leur irruption dans le monde des faits. Ces derniers s'en prennent au corps, aux sens, aux organes, tandis que les premiers portent le trouble et la dévastation dans l'essence du moi, inoculant le vice à la source même de l'existence. Tant que le mal n'atteint que le branchage, on peut le guérir; mais comment le combattre quand il s'attaque au tronc et qu'il épuise ou dessèche la sève vitale? Quelle que soit l'interprétation que l'on adopte, il est constant que la Révélation primitive, la Loi de Moïse et la Tradition rabbinique sont d'accord pour assigner à la pensée une place prépondérante dans le vaste champ du bien et du mal moral, comme pour proclamer Tunion du bien avec le vrai. Sur ce dernier point le Talmud nous dit encore ceci : « Le péché ne vient qu'à la suite d'une aberration d'esprit (t). » En faut-il davantage pour saluer l'alliance des deux principes promoteurs de rharmonie universelle ?
§ 2. Influence de la pensée sur la morale individuelle.
Il importe maintenant de faire de cette vérité une application spéciale à la morale individuelle. Il y a, en eiïet, entre t',ellc-ci et la morale sociale une différence qui n'est pas à Tavantage de la première. La morale sociale a ses grandes lignes nettement tracées ; il suffit généralement d^e voir et (l'observer pour s'en assimiler les lois. Gomme elle fait partie (lu domaine public, qui appartient à tous, son parcours n'offre pas des obstacles bien sérieux. Mais il en est autrement de la morale individuelle, qui dépend en grande partie des capa-
LA MORALE INDIVIDUELLE. â75
cités personnelles et, pour ce motif, est livrée à la discrétion de cbacan, c'esl-à-dire aux impressions parlicalières, temporai* res, accidentelles, essentiellement mobiles, à cet ensemble de caoses isolées qni constituent la personnalité. Comment se conduire au sein de ce carrefour, où tant de sentiers viennent se croiser, si Ton est privé du secours de la boussole? Ou bien chacun de nous a-t-il une lumière propre à lui éclairer sa voie? Oui, répondrons-nous sans hésiter: la Bible nous Ta donnée ; vous la voyez briller avec éclat dans le grand préambule du livre des Proverbes. Personne n'ignore que le tiers à peu près de ce recueil n'est qu'une longue glorification de la sagesse, non pas de la sagesse abstraite, purement spéculative, célébrée dans quelques passages sur le ton épique (1), mais de la sagesse pratique, appelée à diriger notre conduite habituelle, à nous sauver de la concupiscence de la chair, des' séductions du plaisir, de la violence des passions (â), de tous ces dangers symbolisés dans la femme éhontée, dans Tétrangère aux douces paroles, dans la courtisane guettant sa proie aux coins des rues, dans la furie cachant son venin sous le masque de Vénus (3}. Qu est-ce donc que cette sagesse, douée d'une telle force préservatrice ? C'est le bon sens, c est l'intelligence, c'est la pensée, c'est la raison, mais la raison guidée par la crainte de Dieu (4^. Protégé par ce double bouclier, le sage est en état d'éviter les tentations, de résister aux ardeurs des sens, de se frayer son chemin en allant tout droit devant lui sans dévier ni à droite ni à gauche ; il peut se mettre en garde contre le mauvais exemple de tous ceux qui se laissent aller à la dérive, ou qui se précipitent tùte baissée dans le gouffre béant du vice (5). Ainsi, ne rien entreprendre, ne tenter aucune aventure avant d avoir pris les ordres de lu sagesse ou de la pensée, voilà l'idée fondamentale à dégager du préambule du livre des Proverbes.
(f) ProT., m, 19 et 10; VIll, Si-33. (4) ProT., I, 7.
(i) ProT., cbap. 1-IX. (l>) Prof., H, !0-l5; III, 31-iO; IV,
(:») ProT., II, 10-19; V, Vil; VI, il-U; VIII, li-31; IX, S-li. U'%6; VU, r. 33.
Ici nous nous attendoos à une objection : Mais si c'est la pensée et Tintelligence, nous dira>t-on, qui doivent présider à la conduite de la vie, n'allons-nous pas retomber sous la domination de la morale indépendante, dont nous avons combattu rhégémonie comme incompatible avec le principe de la Révélation? Il ne s'agit que de s'entendre. Jamais le Judaïsme n'a songé à traiter la raison en ennemie ; nous l'avons suffisamment démontré dans nos études sur les dogmes. Il a été constaté que, même à Tendroit de ces croyances fondamentales, qui sont défendues ailleurs par une triple muraille contre toute attaque logique, notre théologie n'a pas jugé à propos d'interdire la discussion et l'élaboration scientifique (1). Loin de les repousser, la religion les appelle à son aide, aimant à reconnaître en elles d'excellents collaborateurs, de puissants instruments de propagande, à la seule condition pour ceux-ci de reconnaître à leur tour l'autorité divine de la Révélation. Que faisons-nous ici nous-méme en nous livrant à ces graves études, si ce n'est mettre les ressources de nos facultés intellectuelles au service de la parole de Dieu? Or, si telle est la règle à suivre en matière de dogme, il ne saurait évidemment y en avoir d'autre à l'usage de la morale. Pourvu qu'elle n'élève pas ses prétentions trop haut, en aspirant à diriger le char du soleil, c'est-à-dire de la vérité, la raison doit avoir sa large part dans la construction de l'édifice. La Révélation ne demande pas mieux que de confier ses pouvoirs à l'intelligence, à son tour chargée de diriger le sentiment et la volonté. Nous ne cesserons de le dire : autant la raison trahit son impuissance quand elle repousse dédaigneusement tout patronage d'en haut, autant elle devient pour nous une compagne sûre et clairvoyante toutes les fois qu'elle allume sa lampe au Qambeau de Zion et de Jérusalem. Eh bien, les considérations que nous venons de développer ne sont pas autre chose que la quintessence de la sagesse de Salomon, investie dans la Bible des fonctions éducatrices, ayant principalement en vue
(l) Voy. notre TUoikée, p. 8-10; notre Révélation, p. 330-333, et notre Propidenee^ pott-faei.
LA MORALE IUDIVIDUELLE. 277
la vie pratique, nous proposant comme une règle de conduite sûre et infaillible la raison dirigée par la crainte de DieUy voguant de conserve vers les rives de la perfectibilité.
Voilà donc la part de la raison faite aussi large que possible dans le gouvernement des affaires morales. Aller plus loin, revendiquer pour elle la direction absolue et sans partage, c'est demander l'impossible, c'est s'inscrire en faux contre l'évidence. Il est, en effet, dans le domaine de l'activité humaine, toute une série de faits qui semblent échapper au contrôle de cette faculté : il s agit des actes d'héroïsme, de ces traits soudains, spontanés, irréfléchis, tirant tout leur mérite de la rapidité foudroyante avec laquelle ils sont exécutés aussitôt que conçus. Ne jaillissent-ils pas de la déraison plutôt que de la raison, traversant en un clin d'œil les cercles successifs de la délibération, de la détermination et de l'action? Si l'on tient pourtant à les ramener à une cause intelligente, il faut chercher celle-ci dans une opération rare, mais d'une grande puissance. Quelle est cette cause? C'est rtn(uta'on, participant plus ou moins du surnaturel ou de l'inspiration prophétique. A ce titre, l'intuition est une faculté de l'âme, un reflet de Tintelligence divine. On peut l'appeler, si l'on veut, la raison des conjonctures extraordinaires, des cas imprévus exigeant une solution immédiate, lorsqu'il s'agit de la question d'être ou de ne pas être. Mais on ne lui ôtera pas son caractère exceptionnel, diamétralement opposé aux procédés et aux allures de la raison régulière et journalière. C'est grâce à cette qualité, gage éclatant de la sollicitude providentielle et de l'égalité des hommes devant Dieu, que l'être infime, occupant le dernier degré de l'échelle sociale, peut s'élever une ou plusieurs fois dans sa vie jusqu'à la hauteur des plus grandes personnalités. Il se rencontre moins, en effet, le sentiment d'héroïsme, chez les esprits d'élite que dans les natures d'une trempe moins fine, mais doués d'une grande force de spontanéité ; et ce n'est pas autant parmi les grands, dans les classes privilégiées, qu'au sein du peuple,, que l'on découvre, nombreux et sans efforts, les actes de dévouement, d'abnégation et de sacrifice. Que faut-
il en conclure? Que Théroïsme esl en quelque sorte une révélation individuelle, propre à suppléer la raison dans des cas rares où celle-ci serait moins une aide qifun obstacle à la prompte réalisation d'une résolution urgente. Et c'est parce qu'il émane de Ta Révélation qu'il est supérieur à la raison, capable d'accomplir ces grandes choses devant lesquelles la raison recule épouvantée. Mais, pareil encore en ceci à la Révélation biblique, il ne doit intervenir dans les choses humaines que par exception, laissant le champ libre à sa rivale, ou pour mieux dire à sa compagne, dans toutes les circonstances ordinaires de la vie. C'est apparemment pour distinguer entre l'esprit et le génie, entre la raison et la révélation, entre le mobile de la conduite journalière et le mobile des actions solennelles, que ce môme préambule des Proverbes semble reconnaître deux sagesses, la sagesse divine^ qu'il nous annonce sur le ton épique, dans la langue des psalmistes et des prophètes (1), et la sagesse proprement dite, c'est-à-dire la sagesse pratique, dont il fait le ciment de l'immense majorité de ses sentences. Mais qu'on le sache bien : tout en les différenciant et en assignant à chacune d'elles son domaine, il ne les sépare pas radicalement. Il nous indique, au contraire, le lien qui les unit; ce lien, nous l'avons dit déjà, c'est la crainte de Dieu, qui, pour ce motif, figure en tête du recueil (3).
§ 3. Conséquences qui découlent de l'alliance du vrai
avec le bien.
Après avoir démontré la nécessité de lalliance du vrai avec le bien, affirmé l'influence de la pensée sur la morale individuelle, il nous reste à tirer les conséquences de cette précieuse union. La première, qui en découle tout naturellement, c'est l'obligation de faire prédominer dans les hautes régions de la pensée la pureté ou la sainteté si instamment recommandée par Moïse. En effet, s'il est vrai, comme nous avons essayé
(1) Prot., III, 19-18; VIIÎ, tt-3». (1) ProT., I, 7.
LA MORALE ir^DIVlDUELLE. Hi)
de rétablir (1), que la sainteté a droit de cité dans toutes les parties, même les plus infimes, de faction morale, on ne saurait contester que sa vraie résidence est dans la sphère intellectuelle, les actes humains ne s'entourant réellement de cette auréole que tout autant qu'ils s'accomplissent sous Tempire d^ la conviction que par eux nous nous élevons jusqu'à Dieu : « Soyezsaints, car moi, je suis saint, rÉternel, votre Dieu (S). >^ A cet égard, il importe de fixer l'attention sur la progression régulière que suit dans la loi la prescription de la sainteté, commençant par les prohibitions alimentaires (3), continuant par les unions illicites (4), pour arriver aux rapports sociaux qui reposent sur l'affection et la sympathie. Ainsi cette idée Ya s'épurant graduellement, en débutant par la répression du penchant le plus grossier, passant ensuite au gouvernement des sensations charnelles et se retranchant finalement dans la direction supérieure de nos sentiments d'amour et de haine, laquelle se résume dans le précepte fondamental d'aimer son prochain comme soi-même. Ce sont là autant d'échelons qui doivent aboutir à la sainteté suprême, à celle qui nous fait ressembler à Dieu et qui, par conséquent, doit avoir sa résidence dans la pensée. Il n'y a qu'une manière d'être saint comme Dieu : il faut l'être par l'intelligence et par le sentiment, qui sont, pour ce motif, les organes spéciaux de notre amour pour Dieu (5). Que si la sainteté ne parvient pas à se loger dans l'esprit, elle se fera chasser successivement du domaine da cœur, puis des sens et des appétits brutaux. Comment se fixerait-elle aumilieu des éléments de la matière, si elle ne sait pas s'acclimater dans sa demeure naturelle? Comment purifierait-elle la sensation et la volonté, si elle rencontre une intelligence rebelle à ses inspirations? Ne voyez-vous pas la génération du déluge tomber au fond de l'abîme par la corruption de la pensée (6)?
(l) Voy. notre Inlroduction générale, (4) Lévlt., ehap.XVIII et AX.
p. 35-56. (^) Deotér., VI, 5 tipasëim.
(a) LéTii., XIX, i. (6) Genèse, VI. 6; TOy. notre Introduc-
(5) LéTii., Xr^ 4« et 4r.. tio» fénéraie, p. 10»- 105.
Une seconde conséquence à déduire du principe de Tunion du vrai avec le bien, c'est que la pureté de l'intention doit être cultivée en vue de l'action. La Révélation est peu spéculative de sa nature : elle ne s'occupe guère des abstractions, non par dédain on par répugnance, mais par suite des nécessités de sa mission essentiellement pratique, ayant pour objet le gouvernement des masses, la conduite de tous, qui est la .plus haute expression de la réalité terrestre. Aussi la pensée, la conception (ro^rm) y est-elle rarement séparée de l'action, soit en bien soit en mal. On la considère avec raison comme l'officine des faits moraux et sociaux, et cette signification lui est conservée même dans son application au penseur suprême : «c Vous avez pensé le mal à mon égard, dit Joseph à ses frères, mais Dieu l'a pensé en bien(l). » Le prophète dit encore mieux : « Je connais, moi, les pensées que je conçois par rapport à vous, dit le Seigneur : ce sont des pensées de paix et non pas de malheur, ayant pour but de vous assurer un avenir plein d'espérances (2). » Voilà une proposition générale, comme il y en a tant dans l'Ecriture, qui contient toute une doctrine. Qu'est-ce à dire ? Que la pensée de Dieu est toujours une pensée de bien, même lorsqu'elle éclate en châtiments et qu'elle se traduit en mal, ce mal et cette punition n'étant que les instruments d'un^bien final. Eh bien, la pensée du juste, de l'homme de bien, ne sera pas d'une nature différente : même en projetant le mal, même en s'appliquant à la satisfaction des besoins corporels, elle fera en sorte de concilier le mal passager avec le bien éternel, de faire concorder les soins donnés au corps ou à l'intérêt personnel avec les exigences de l'esprit, au profit des choses spirituelles. Les écrits saints abondent, en textes exprimant ce rapport de la pensée avec l'action, l'influence salutaire ou pernicieuse de la première sur la dernière. En voici quelques-uns pour la confirmation de notre thèse : « Ce- « lui qui porte l'iniquité dans ses flancs, qui est enceint d'injuste tice, enfantera le mensonge (3). — C'est gratuitement qu'ils
(i) Genèie, L, f 0. (\) Psaumes, Vil, 14.
(2) Jérémir, XXIX, il.
« (les méchants) me dressent des pièges, c'est sans motif qu'ils « font jouer leurs mines contre moi (1). — Le méchant trame a le crime sur sa couche (2). — Le méchant prend le juste a pour point de mire de ses mauvaises pensées (3). — Ne forge « pas de mauvais desseins contre ton prochain qui se croit en « sécurité auprès de toi (4]. — Un cœur qui médite des pen- « sées iniques est odieux à TÉternel (5). — L'homme de bien X s'attire la bienveillance divine ; celui qui rumine des projets •( perfides ne peut faire que du mal (6). — La fausseté réside « dans le cœur des artisans de la malveillance, et la joie dans «c celui des conseillers de paix (7). y>
Après ces formules nombreuses et variées de la même idée, il serait difficile de prendre le change sur Timportance de la part faite à la pensée en matière de conduite morale. Il saute aux yeux que, pour resserrer le domaine de Tempire du mal, il faut avoir le courage de le relancer dans sa tanière, dans cette fournaise ardente mais invisible où bouillonnent les desseins criminels et les projets coupables. Comme dernier mot de cette théorie, nous citerons le passage bien connu : « Nombreuses sont les conceptions dans le cœur de Thomme, mais c'est le dessein de Dieu qui subsiste seul. Oui, le dessein de Dieu subsiste éternellement, à tout jamais les pensées de son cœur (8). » Quelle est la cause de ce contraste, de cette stabilité de la pensée divine mise en regard de la fragilité de la pensée humaine? Nous la trouvons dans les paroles de Jérémie citées plus haut : la stabilité de la pensée divine est en rapport avec son objet, avec le bien, cause première et finale de l'humanité (9) ; son but constant, immuable, c'est le bien général vers lequel ne cessent de converger toutes les combinaisons partielles, bonnes ou mauvaises, salutaires ou nuisibles, réparatrices ou destructrices, de même que tous les sentiers d'un carrefour, rudes ou faciles, obstrués ou nivelés, aboutissent au
(i) PMvnief, XXXV, 7. (6) ProT., XII, t.
(i) IM., XXXVI, 5. (7) Ibid,, XII, 90.
(3) ntd., XXXVII, IS. (8) Ibid., XIX, SI; Pi., XXXIU, M.
(4) ProT., III, 29. (9) Genèse, I, 31.