‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 28 sur 71 · Obligations morales se rattachant à Valimentation · texte numérisé non relu

Obligations morales se rattachant à Valimentation

Une première obligation, éminemment religieuse, c'est de remercier l'auteur des subsistances, de lui exprimer notre profonde gratitude du soin direct qu'il prend de notre existence, ainsi que le proclament les organes de toutes les religions, mais non avec celte hauteur de langage dont la Bible a le secret. Ne serait-ce pas un acte d'insigne ingratitude que de se montrer froid et dédaigneux à l'égard de celui qui veille à notre bien-être avec tant de sollicitude ? Quoi ! nous ne ressentirions rien pour celui qui change l'aridité en riche culture, qui fait jaillir des sources d'eau du milieu des sables, qui assure le nécessaire et pourvoit au superflu, qui, ne se bornant pas à nous restaurer, nous fait trouver dans la satisfaction de ce besoin la plus vive jouissance ! C'est le cas de dire avec le législateur : « Bénis rÊternel, Ion Dieu, pour la terre féconde qu'il t'a donnée (2). »

Une seconde obligation, d'un ordre différent, c'est la modération avec laquelle il convient d'user do la nourriture. Avant tout, il faut bien se garder de la prendre pour but de l'existence au lieu d'y voir un simple moyen de conservation.

(f) TaMilh, MischnaelGaemara, ch.IV, (t) Dcatdr., VIIT, to.

p. 24 et 15.

C'est ici qu'il importe de ne pas perdre de vue Iqs récits bibliques déjà cités. Nous sommes particulièrement frappés par le fait du tombeau de la concupiscence^ et nous allons lui consacrer Tattenlion qu'il mérite. Il est à remarquer d'abord que ce ne fut là ni la première ni l'unique sédition ayant pour mobile ralimentalion ; mais il y a entre elle et les autres manifestations du même genre toute la distance qui sépare la re- Tendication du nécessaire de la convoitise du superflu. Quand le peuple ne réclame que l'indispensable, Dieu s*empresse de le satisfaire, malgré Tinconvenance des gestes et du langage, malgré ses attitudes séditieuses. Alors, en effet, tout en lui reprochant sa turbulence, sa brutalité, son peu de foi dans les assurances divines, son inqualifiable oubli des miracles de la veille, l'envoyé de Dieu met toute la diligence possible dans la dispensation de l'eau et du pain, conditions de l'existence matérielle. Mais quand au cri du besoin vient se substituer celui de la convoitise, d'une sensualité bestiale, alors c'est une répression sévère, terrible, qui vient arrêter l'explosion de ces appétits. Sous ce rapport, le fait qui nous occupe est l'un des épisodes les plus instructifs du livre de la Loi, fécond en leçons de morale pratique. Il y en a une jusque dans le genre de punition infligé aux mécontents : ils sont ch&tiés, non plus par une main divine, par un bras armé de la foudre vengeresse, comme dans la plupart des autres défections de cette période, mais par leur propre avidité. Comme ils se jettent sur la caille qui leur tombe du ciel en bétes affamées plutôt qu'en hommes, ils payent delà vie leur coupable intempérance. C'est aussi pour perpétuer le souvenir et l'influence de ce terrible exemple que Moïse les rattache à un nom propre, à la désignation d'un lieu, témoin muet mais constant et de la faute et du eh&timent. Le tombeau de la convoitise (ni^nn ni^np) sera donc une protestation continuelle contre le désir immodéré[i].Bien que ce drame émouvant ne laisse rien à désirer par rapport à Tobligation morale de la mesure à observer dans l'absorption des aliments, il est corroboré par plus d'une attestation ayant

(i) Nombres, XI, 34.

le même objet. C'est d'abord un des récits primitifs de la Genèse ayant trait à la plantation de la vigne et aax suites f&chenses de cette culture nouvelle pour son auteur, qui était le restaurateur du genre humain (1). « Il y a treize Waï (intertf jection de malheur) dans cette narration, dit spirituellement a la Tradition, afin de nous mettre bien en garde contre les or funestes conséquences de Tabus du vin (2). » C'est ensuite le contraste éclatant entre les qualités de Jacob, borné dans ses désirs, ne demandant à Dieu que le nécessaire (3), et les instincts brutaux d'Ésaû, s'abandonnant à la gloutonnerie etvendant son droit d'aînesse pour un plat.de lentilles (4). Il trahit sa grossièreté jusque dans ses expressions, et le ramage est digne du plumage, a Fais-moi avaler de ce mets rouge (5), » dit-il à son frère, c'est-à-dire : « Bourre-moi comme un animal à qui Ton injecte les vivres (6). » L'Écriture semble même infliger un blâme indirect à Isaac pour avoir cédé tant soit peu à la gourmandise en concentrant son affection sur ce fils indigne, qui n'avait d'autre titre à ses préférences que de satisfaire son goût pour le gibier (7). Mais tous ces faits, si précise et si nette qu'en soit la leçon morale, sont dominés, au point de vue théorique et pratique, par l'histoire de la manne, qui, pour ce motif, mérite une mention particulière.

Page 1