La manne et les enseignements qui en découlent
Après le merveilleux de la sortie d'Egypte et de la manifestation sur le Sinaï, c'est le miracle de la manne sur lequel la Révélation s'étend avec le plus de complaisance. Il est difficile de prendre le change sur la signification morale de ce fait, qui participe de Fhistoire et de la légende, quand on voit Moïse la dégager lui-même et en faire le sujet de ses enseignements (8).
(1) Genète» IX, 30-34. (s) Ikid. ; cf. Beréschith KàbU, tect. 69.
(3) Reréichith R&bba, seot. 34; Talmvd, (6) Ihid. 20 '^dld^^^^n.
Synhédrin, 70. (7) Genèie, XXV, 38; XXVIf, T.
(3) Genèse, XXVIll, 30. (8) Deotér.» VIII, S et 16.
(4) Ibid., XXV, 30.
Cette graine blanchâtre qui s'offre au peuple toujpurs la même; cette substance, invariable au fond, mais propice à toutes sortes d'élaborations alimentaires ; cette mesure toujours égale pour tous, ni plus ni moins qu'un Orner, c'est-à-dire la mesure du nécessaire ; cette dispensation quotidienne, suffisante pour les besoins de chaque jour, mais impropre à la conservation du lendemain ; cette double portion octroyée le sixième jour, et dont la moitié doit être réservée pour le septième, jour de repos et de recueillement, voilà certes un ensemble de leçons que ron peut qualifier de a code moral de Talimentation ». Maintenant, remarquons tout d'abord que trois fois la manne est appelée « une épreuve v. Dès l'annonce du miracle. Dieu dit à Moïse : « Je vais vous faire pleuvoir de la nourriture du haut du ciel ; le peuple ira la recueillir chaque jour, et ce sera pour lui une épreuve^ afin que je sache s'il se conforme à ma Loi ou non (1). » Dans le Deutéronome, le législateur s'exprime ainsi : tt Dieu t'a imposé les privations^ la faim ; il t'a fait manger la manne, que ni toi ni tes pères vous n'aviez connue, afin de te faire comprendre que ce n'est pas sur le pain seul, mais sur tout ce qui émane de la parole divine, que vit l'homme (2). » Et, un peu plus loin, il répète : a II t'a nourri de la manne dans le désert, désireux de t'imposer une souffrance et une épreuve^ en vue de ton bonheur final (3). » Mais comment la manne constitue-t-elle une épreuve? Par les traits caractéristiques que nous venons d'énumérer. C'est, en premier lieu, son uniformité, contenant un avertissement à l'adresse de ces inventions gastronomiques, de ces merveilles de l'art culinaire, l'un des grands écueils de la civilisation raffinée. Faudra-t-ildonc, nous objectera-t-on , se nourrir comme un anachorète, se contenter du brouet des Spartiates? Non pas : la morale révélée ne veut d'aucune exagération, pas plus de celle de l'abstinence que de celle de la sensualité. Ceci ressort avec évidence de la description qui nous est faite des propriétés de la manne pour la confusion de ses détracteurs : « La manne avait la forme de
(1) Exode, XVI, 4. (3) Deutfr., VIII, 16.
(9) Dentér., VIII, 8.
la graine de coriandre, la couleur de la pierre précieuse de Betolah ; elle se prêtait à la mouture comme à la pression du mortier; on i*accommodait à la cuisson ou à la pâtisserie (1). b Ainsi, une nourriture saine, abondante, variée dans une cer taine mesure, voilà ce que Dieu semble autoriser et livrer spontanément aux appétits humains. Quant à la multiplicité des mets, à Tinfinie diversité des plats, à la gourmandise rafQnée ou à Tavidité bestiale, il les blâme, il les confond dans le châtiment du tombeau de la convoitise. Et cette épreuve dont nous parlons comme de la loi de la manne, elle est encore dans le double fait de la cueillette quotidienne et de la corruption de ce que Ton pense conserver pour le lendemain. Qu'est-ce à dire ? Que la préoccupation de la subsistance matérielle ne doit jamais devenir le but de la vie. Dès qu'elle change de caractère, si de simple moyen de conservation personnelle elle se transforme en cause finale de Texistence ; si, au lieu démanger pour vivre, on ne vit plus que pour manger, songeant aujourd'hui à la pâture de demain, et que, parle renversement de la doctrine de Moïse, on mette le pain, la nourriture du corps, audessus de l'alimentation spirituelle qui jaillit de la bouche divine, oh ! alors c'est une épreuve manquée ; alors on ressemble à cette populace qui demandait à troquer la manne contre les melons et la chair animale. Le fait de la double portion que l'on recueillait le sixième jour de la semaine découle de la même source morale. Cet aliment tout prêt pour le saint jour de Sabbath contient l'invitation de satisfaire aux besoins de l'âme toutes les fois que les appétits du corps sont assurés de leur part. Dieu veut que pendant cette journée de repos nous soyons délivrés de ces soins inférieurs, afin de pouvoir nous livrer sans réserve au recueillement, aux méditations, à l'instruction religieuse et morale. Il importe toutefois de ne pas dépasser la mesure : on ne réclame nullement de nous une séparation tranchée entre la vie du corps et celle de l'esprit; on ne nous prescrit ni le jeûne ni l'abstinence en ce jour solennel. Au contraire, Moïse dit formellement au
(l) Nombres, XI, 7 et 8.
peuple : <c Mangez (lamanne) anjoard'hui, car c'est aujourd'hui Sabbath, eu Thonneur de rËternel (1). » Il sait que Tâme ne jouit de la plénitude de ses facultés que tout autant que la matière n'est pas privée de sa juste part. Ce qu'il exige, c'est que la nourriture intellectuelle ne soit pas entravée par des soins vulgaires. Nous croyons pouvoir en tirer cette conséquence que la thèse du pain quotidien n'est pas absolue. De même que le vendredi se faisait le pourvoyeur du lendemain dans un but des plus louables, de même il nous sera permis de nous occuper des approvisionnements, de nous préparer un avenir prochain et même éloigné, pour pouvoir nous vouer ensuite, libres et dégagés du souci matériel, à une œuvre et à une tâche plus élevées. On ne saurait donc blâmer ceux qui, selon le langage de la Tradition, font en sorte de projeter l'ombre du Sabbalh sur les six jours ouvriers (2). Ceux qui méritent le blâme, ce sont les êtres sensuels qui font de ce soin des subsistances la double occupation des organes physiques et des facultés intelligentes, abaissant le cœur et l'âme au niveau de leur ventre (3).
Les enseignements que nous venons de puiser dans les différents textes se rattachant à la manne ne pouvaient échapper à l'esprit investigateur de nos théologiens. Ils ont été recueillis, puis revêtus des insignes traditionnels, nous voulons dire de la méthode et de l'exégèse talmudiques, dans un chapitre de l'Agada qui a servi de point de départ à tous les commentaires ultérieurs (4). Nous en donnerons les passages les plus saillants, à titre de confirmation de notre théorie : « Pourquoi, demandent « à leur maître les disciples de R. Schiméon ben Yoha!, la ce manne ne tomba-t-elle pas une seule fois pour l'année en- « tière ? Il leur répond par l'apologue suivant : Il y avait une <c fois un roi qui avait assuré à son fils un revenu annuel. Que « fait ce fils? Il ne vient rendre ses devoirs à son père qu'une « fois Tan, le jour où il touche sa pension. Changeant alors « de procédé, le père convertit la rente annuelle en pension
(1) Exode, XVI, tS. (»] ProT., XIH, 95.
(9) Talrnnd, Betea, 16. (4) Talmad, Ydma, 75,. •
c quotidienne, ce qui oblige le fils de se présenter joarnellec ment devant son père. C'est ce qui eut lieu pour les Israë- <c lites, obligés, à propos de la manne, de lever chaque matin « leurs regards vers le ciel (1). » Qu'est-ce à dire? C'est encore l'épreuve dont nous parlions il n'y a qu*un instant, mais sous une autre forme, sous la forme religieuse de la confiance en Dieu, de cette confiance qui sanctifie les aliments, grâce à l'introduction d'une étincelle de la foi , flamme divine qui opère la transformation des subsistances. Voici maintenant ce que l'on nous apprend sur la nature ou l'essence de la manne : « Commentant la définition poétique de cette substance, apa pelée dans les Psaumes a le pain des forts (2) » , le Talmud dea mande ce que signifie ce pain des forts, et répond par une c double interprétation. Selon la première, les forts, ce sont c les anges, de sorte que la manne serait une nourriture ange- « lique; d'après la seconde, elle constituerait un aliment ff complètement absorbé par les organes digestifs (grâce à un « de ces jeux de mots fréquents dans le Talmud, changeant ici « Abirim en Ebarim), c'est-à-dire ne donnant lieu à aucune « évacuation (3). » Il est clair que cette double explication a trait au but et à la nature de l'alimentation en général. La première est donc relative à la cause finale, éminemment spirituelle, de la nourriture. Le pain que nous mangeons doit être un pain angélique, c'est-à-dire digne d'être consommé par les anges. Et comment cela? Quand nous le traitons en aide, en support de la vie intellectuelle ; quand nous en usons dans le sens de ce dicton profane : mens sana in corpore sano; quand l'entretien du corps vient au secours de l'existence spéculative, s'efforçant d'aplanir et d'écarter les obstacles matériels qui s'opposent à notre perfectionnement moral. C'est bien ainsi que l'on nous dit ailleurs que les anges se nourrissent du rayonnement de la schéhina (4), tirant leur perfection de la contemplation des perfections divines. Nourrir le corps avecla pensée de fortifier l'âme, n'est-ce pas en quelque sorte prendre
(l) Talmud, Ydma, 75. (3) Talmnd, Tdma, «. t.
(t) Ps., LXXVIII, ts, &*i^*^M uni. (4) Schemolb Rabba, aMt. 39.
une nourriture immatérielle? Quant à la seconde interprétation, elle a pour objet de nous éclairer sur la nature, ou, si Ton aime mieux, sur les conditions de la nourriture considérée en elle-même. Qu'elle soit administrée de manière à ne fournir que le minimum aux déchets, évacuations et expulsions qui se transforment en matière infecte, et, parleurs éléments de pourriture et de corruption, mettent en relief notre côté bestial (1). Prenons des aliments pour nous soutenir et nous restaurer, et laissons de côté ces produits raffinés de la science gastronomique qui ne sont le plus souvent qu'une décomposition raffinée. Gardons-nous de ressembler à ces Romains dégénérés, abâtardis, qui s'étudiaient à faire de leur ventre une caisse à fumier, et contre qui le prophète a lancé Tanathème en s'écriant : a Je vous jetterai vos excréments à la face, les ordures de vos fêtes (2) », à l'adresse de ceux qui passent leur vie en fêtes, en festins, en banquets continuels (3).
Citons encore, pour terminer cette étude analytique du chapitre de la manne, l'aphorisme bien connu : a La Loi n'a été donnée qu'aux mangeurs de la manne (4) », c'est-à-dire aux hommes qui, en matière d'alimentation, s'inspirent des enseignements qui découlent du récit de ce grand miracle, regardant la nourriture comme un don du ciel, comme une grâce dont la Providence s'est réservé la dispensation directe, et dont il importe, par conséquent, d'user dans la mesure convenable, sans en altérer le principe ni dénaturer les résultats. La loi h*a été donnée qu'aïuD mangeurs de la manne^ c'est-àdire encore à ceux qui , la recevant comme une faveur spéciale d'en haut, procèdentenvers la nourriture comme à l'égard d'un témoignage immédiat de la bonté infinie. Comment faut-il agir en pareil cas? Se pénétrer du sentiment de la gratitude qui nous oblige envers notre bienfaiteur, et la lui exprimer par le sage et digne emploi que nous saurons faire des marques de sa bienveillance. C'est en se plaçant à ce point de vue que la
(0 ^oy. plu haut, p. 90; of. Talmiid» (3) Talmnd, Schabbath, 150.
Ha^ga, 16. (4) )'QT\ "^bsifi^b kîïx niipi «n'y vA
(«} Malachle, II, S. MeMUÎa, aecU BefOhaUa'h; Yalkat, ibU.
Tradition n'assigne que le second rang aa\ mangears de la Thôroama (dime pontificale) (1). Pourquoi, et quelle est donc la différence entre les mangeurs de la manne et ceux de la Tnôrouma? Voici en quoi elle consiste : les derniers, c'est-àdire les pontifes, les lévites et les représentants du sacerdoce en général, ne sont souvent que trop disposés à revendiquer la satisfaction de leurs besoins temporels comme un droit absolu, une obligation sacrée imposée à la société en ce qui les concerne. Il en résulte que, tout en mangeant saintement, tout en se conformant strictement aux règles que nous venons de poser, ils ne professent pas pour Talimentation ce respect qui prend sa source dans la notion d'une grâce céleste et providentielle. À la noble conception se dégageant de l'histoire de la manne vient se substituer la pensée vulgaire de la réquisition^ qui ne peut qu'amoindrir à leurs yeux le caractère intellectuel et moral de la. subsistance. De là une infériorité contre laquelle devront énergiquement réagir ceux qui vivent de l'autel en redevenant mangeurs de la manne^ en recueillant les produits qui leur sont octroyés, non plus comme une prérogative qui leur est due, mais à titre de don gracieux, de munificence divine ; et c^est cette gratitude qui est la meilleure sanctification de la fonction organique qu'elle accompagne.
C'est donc à bon droit que l'histoire de la manne, avec ses appendices bibliques et traditionnels, dans ses textes comme dans les commentaires dont ils sont Tobjet, peut être considérée comme un résumé des saintes obligations et des conditions morales se rattachant à l'alimentation. Pour la maintenir à cette hauteur dans Tesprit des fidèles, on a jugé à propos de lui faire les honneurs de Tinsertion dans le rituel journalier, afin de fixer sur elle la constante attention des croyants. De cette façon, le caractère épisodique et légendaire de ce fait important se convertit en leçon permanente, nous indiquant la nourriture que les enfants d'Israël doivent prendre, pendant leurs pérégrinations dans le désert de la vie terrestre^ jusqu'à leur arrivée dans le pays de leur résidence éternelle (i).
(0 rm*rT\ ^i^MA nV rr^a», «. #. («) Exode, xvi/ss.