De la jouissance et du plaisir de V alimentation
Ce ne sera pas une saperfétation que de revenir sur un point déjà noté dans ce chapitre, mais qui demande à être traité avec quelque développement. II s'agit du plaisir de Talimeatalion et des limites qui lui sont tracées de par la Loi morale. A la vue des fortes expressions dont se servent à Tenvi rÉcriture et la Tradition pour flétrir la gourmandise, la gloutonnerie et les moindres excès de la sensualité, ne sera-t-on pas tenté de confondre dans une réprobation commune jusqu'à la simple jouissance provenant des satisfactions de la bouche, de la repousser comme un vice honteux, et finalement de croire qu'il faut manger son pain avec tristesse, avec cette affliction qui fut la punition d'Adam déchu (1), et en déplorant la nécessité qui nous réduit à cette fonction animale ? A l'appui de cette assertion, des moralistes de l'école stoïcienne font valoir les mérites du jeûne, si fortement recommandé par ces rigoristes. Examinons donc cette opinion, et voyons ce qu'elle contient de sérieux. Quels en sont les fondements? Est-ce le jeûne du Kippour, institué par Moïse et confirmé par les prophètes? Mais ce n'est qu'une mortification exceptionnelle, pour un seul jour dans l'année. Il sera facile de démontrer ce double fait que le jeûne est une exception et même une exagération plus digne de blâme que d'éloge. Historiquement, il en est rarement question, sinon comme mesure extraordinaire : tels sont, par exemple, les jeûnes ordonnés par Ezra et par la reine Esther (2) ; théoriquement, nous le voyons l'objet des critiques d'Isaïe et de Zacharie, s'exprimant là-dessus tous les deux en termes peu approbateurs (3). Ils manifestent la crainte que ces abstinences ne tournent au préjudice de la morale, qu'on ne prenne le change en leur attribuant la faculté de nous racheter des péchés commis envers notre prochain ; ils n'hésitent donc pas à dénier à ce genre de mortification toute
(1) Genèie, III, 17. (3) IiaXe, LVIII; Zaclurie, VII, 5 et 6.
(t) Eira, IX, I; Either, IV, 16.
LA MORALE INDITIDUELLE. 29
valeur spirituelle, tant qu'il n* est pas accompagné d'actes de réparation et d'amëliof&tion morale ; tout au plus Tacceptentils comme un élément externe de l'œuvre de pénitence, jamais comme une rançon de Tâme. Nous confessoùs d'ailleurs que la Tradition, sous l'empire de certaines tendances mystiques, a cru pouvoir accorder à l'institution du jeûne des développe* ments inusités. Mais, pour être juste et impartial, il^aut noter également les réserves dont elle s*est faite l'écho. Il est tel docteur qui se prononce trés-énergiquement contre le jeûne volontaire (1) ; il est tel autre qui se montrait disposé à supprimer partiellement le jeûne d'Ab, ce douloureux anniversaire de la catastrophe nationale (2). Nous en concluons que les exagérations du principe de la privation et du renoncement appartiennent moins à Tesprit de la Tradition proprement dite qu'à ce souffle tempétueux qui règne aux époques de persécution et de martyre, engendrant l'exaltation et le dégoût de la vie matérielle.
Par contre, les livres saints nous invitent fréquemment à manger devant Dieu avec joie et contentement. La joie doit présider à toutes les cérémonies comme à la consommation des sacrifices dits pacifiques (D'^nbv). « Vous mangerez, est-il dit/ devant l'Éternel, votre Dieu, vous, vos fils, vos filles, vos serviteurs, vos servantes, avec le lévite qui réside dans vos cités (3). D Puis elle doit régner partout pendant nos fêtes commémoratives des résultats et des produits du travail de la terre (4). Il en est de même pour l'imposante solennité de la fête des prémices (5). Prétendra-t-on que cette satisfaction et cette allégresse sont réservées aux manifestations religieuses T Alors nous citerons d'autres exemples qui nous les montrent s'épanouissant en pleine vie sociale. C'est d'abord l'hospitalité dont les démonstrations et les banquets ne le cédaient guère aux réjouissances officielles du culte. Soit que vous remontiez aux temps primitifs, soit que vous descendiez aux jours de
<1) TAlmnd, TaaniUi, 10. (4) DeiUr., XVI, il et 1 4.
(«) Talmad, Rosch Haschan*, 18. (5) /»itf., XXVI, 1-11.
(3) Dealer., XII, 7 et li.
30 DEUXIÈME PâETIB.
décadeace, yoqs ne cesserez de voir Tbôle considéré comme on envoyé de Dieu et honoré comme tel, témoins l*accaeil fait par Abraham au trois anges, la réception faite par Isaac ao roi Abimelek, son ennemi, et par Jacob à Laban, son spoliateur (i). Qai ne connaît Fapologne dont se sert le prophète Nathan pour reprocher à David son rapt de Bath-Schebâa, éclatante fnfirmalion des droits sacrés de Thospitalité ? Pour Texercice de celte vertu sociale, les copieux repas étaient de rigueur : la graisse des béliers, la chair des bœufs, les gâteaux de fine farine, le jus de la treille « étaient prodigués sans ménagement, et ces fraternelles agapes étaient rehaussées par les égards de toute sorte dont on entourait celui qui vient s'abriter à V ombre de notre toil (2). Dtvid et Salomon reçoivent comme hôte tout un peuple, exerçant envers Israël tout entier cette hospitalité devenue sans doute le modèle des distributions princières qui accompagnent si souvent les fêtes nationales (3). La complaisance avec laquelle la Bible enregistre les faits de cette espèce semble avoir pour objet de nous encourager à dépasser la juste mesure toutes les fois qu'il s'agit de serrer le nœud de la fraternité humaine, de prendre place à une table où Taffection, Tamitië, Testime et toutes les qualités sympathiques viennent prendre corps, circulant avec les mets exquis et les vins généreux. Non, les repas homériques, que Ton pourrait aussi bien appeler bibliques, n'ont rien de répréhensible quand ils provoquent l'explosion des nobles sentiments de la sociabilité ou de la solidarité morale.
Gomment d ailleurs concilier l'assertion que nous combattons avec les promesses répétées de biens temporels qui se traduisent en riches moissons, en plantureux troupeaux, en greniers regorgeant de blé, en celliers remplis de vin et d'huile, dévolus à Israël pieux et fidèle à son Dieu? Il peut être opportun de rappeler à ce sojet les conclusions auxquelles nous a fait aboutir le dogme de la rémunération, à savoir
(1) GenèiO,XVin, 4-8; X1X,3; XXVI, (i) Genèie, XIX, 8. .
30; XXXI, 54. (S) ]| Samuel, VI, 19; I Rois, VIII, 6S.
que les biens terrestres ne sont qu'une échelle allant du bienêtre physique à la perfection intellectuelle, qui est loin d'exclure ou de proscrire les jouissances licites et les joies pures de la matière. Il s'ensuit clairement que, dans la pensée de Dieu formulée par la Révélation, l'alimentation doit être suffisante, abondante, escortée par la satisfaction et le plaisir propres à maintenir l'équilibre moral.