De la dignité de V alimentation
Il nous reste encore un dernier point à élucider : il s'agit delà dignité de Talimentation, formant comme le couronnement de cette fonction organique si importante. Cette dignité est-elle réelle ? a-t-elle un nom ou du moins son indication dans la morale révélée? La meilleure réponse à faire à cette question, c'est de montrer que cette dignité remonte jusqu'au père du genre humain, a Lorsque Dieu, nous dit la Tradition, (L eut prononcé le fatal arrêt contre Adam déchu, maudissant a la terre à cause de lui et le condamnant à se nourrir a deTherbe des champs, cette dernière dégradation parut des c plus pénibles àl'homme. a Snis-je donc réduit, dit-il à Dieu, a de manger comme la bêle et avec la bête? — Non pas, lui a répond la miséricorde divine ; tu mangeras à part, et tu a mangeras du pain (1). » Voilà, ce nous semble, le principe nettement posé : Adam redoute d'être assimilé pour l'alimentation à la béte, et Dieu le rassure sur ce point. Tirons-en la conséquence logique. Quelle est-elle? Étant favorisés d'une nourriture différente de celle de la bête, nous ne devons pas manger comme la bête , avec l'avidité gloutonne que celle-ci apporte à la satisfaction de cet impérieux besoin. Il nous est permis d'en jouir, nous venons de le démontrer, mais non de jouir comme l'animal ; il nous faut en jouir avec cette mesure et cette discrétion qui sonl les messagers de l'âme députés vers le corps, et qui constituent la dignité de l'alimentation dont il est question. Elle est digne
(I) Genàie, III, 18; of. Beréichlih Rabba, lect. 90.
quand elle vise au bat indiqué, quand elle fortifie et ravive la matière au profit de Tesprit; mais elle est plus ou moins indigne quand c'est le corps qui Tabsorbe à son bénéfice exclusif, ne cherchant qu'à s'engraisser, qu'à se dilater, pour devenir une riche proie destinée aux vers de la terre. Il se conforme à cette prescription celui qui s'étudie à être « non pas le méchant dont le ventre est un gouffre insatiable, mais le juste qui mange à sa faim (1) » ; celui qui s'abstient de manger en public, à Tinstar du chien rongeant son os partout où il le rencontre (2); celui enfin qui n'oublie pas de remercier Dieu de la subsistance qu'il lui donne, de le remercier de cœur et d'âme, en disposant des forces qu'il puise dans cette restauration animale dans l'intérêt de sa perfectibilité intellectuelle et morale (3).
Mais, pour bien nous rendre compte de la dignité de l'ali-* mentation, il importe de l'envisager dans sa manifestation spéciale, dans l'un de ses traits essentiels, dans sa forme la plus généralement humaine. Quelle est cette forme la plus apparente? C'est évidemment la table, la table où vient se dénouer tout le fonctionnement gastronomique, la table qui, pour ce motif, a fixé l'attention toute particulière de l'Écriture et de la Tradition. Jetons donc un coup d'oeil sur cette table, et d'abord sur la place qu'elle occupait dans le tabernacle, ainsi que sur les objets qui y figuraient. Constatons, en premier lieu, qu'elle étaitau premier rang des engins du mobilier sacré, venant à la suite de l'arche divine, du chandelier d'or et de l'autel des parfums (4). Sur celte table étaient exposés les pains de propitiation, accompagnés d'une cuillerée d'encens pur, renouvelée de sabbath en sabbath, en signe de l'éternelle alliance de Dieu avec Israël. Les pains desservis appartiens nentau grand pontife etàsa famille, ils les consommeront dans le lieu saint, eu égard à leur consécration extraordinaire (5). (c Voilà uu texte biblique qui renferme autant d'idées que de
(I) ProT. XIII, 95. (4) Exode, XXVI, 35.
(«) Talmad, Xidooiohio, 40. (5) UtU., XXIV, 5-9.
(s) Dealer., VIII, lO.
mots. Procédons à son commentaire par Texplicalion de ce' terme, le pain de propitiation on pain de visage, comme dit la Bible. Cela ne veut-il pas dire que le pain est comme le visage? Or, qu'est-ce qui fait la beauté, le charme et la dis« tinction du visage? Est-ce la chair? sont-ce les linéaments visibles, ou bien les passions, les sentiments, les facultés, Tâme enfin dont il est le miroir? Poser la question, c'est la résoudre. Eh bien! c'est ainsi que le pain profane nous offrira l'image du pain consacré. La fleur de farine dont il est fait, c'est le symbole de la pureté, de l'élimination des matières, ou, pour mieux dire, des pensées grossières, vulgaires-, bestiales, dont l'influence est une souillure. La cuillerée d*encens placée à côté du pain, c'est une allusion au sentiment élevé de la gratitude qui, de .notre conscience plus encore que du bout des lèvres, doitmonter vers Dieu à l'exemple de l'ascension vaporeuse qui montait matin et soir de l'autel des parfums. Le renouvellement de ces pains fixé au jour de sabbat est un indice de l'analogie qui existe entre le repos sabbatique et l'alimentation, participant tous deux de la double nature du temporel et du spirituel, également faits pour le corps et pour l'âme. Le lieu saint où les pains bénits devaient être mangés contient une désignation relative à la salle à manger qui, elle aussi, ne sera ni profane ni impure, si Ton sait la maintenir dans les conditions prescrites, si la table autour de laquelle se groupe la famille est considérée comme un endroit ayant droit à notre révérence. Remarquons surtout la disposition finale de notre texte : « ce pain est sacro-saint », marquant à son coin toute la doctrine que nous venons de développer. Appeler le pain un objet de premier sacrement, l'équivalent des holocaustes offerts sur l'autel des sacrifices, quelque chose de semblable au Ketoreth ou à l'arche de Dieu renfermée dans le saint des saints, n'est-ce pas élever l'alimentation à sa plus haute puissance morale, presque à l'immatériel, et finalement revendiquer pour elle ce sentiment de dignité et de respect qui est le propre des actes du culte ? L'exégèse talmudique vient ajouter son appoint aux consi-
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dérations bibliques qai précèdent, en y laissant Tempreinte de son originalité. Ici elle déduit ce que Ton pourrait appeler la spiritualité de la table de la place qui lui était assignée dans le tabernacle, en regard du grand chandelier, découvrant dans leur vis-à-vis le symbole de Tharmonie qui doit régner entre la table et la lumière, c'est-à-dire entre la nourriture du corps et celle deTâme (1); ailleurs, commentant un passage du prophète Ëzécbiel, elle va jusqu'à faire de la table un autel et affirme que, depuis la destruction du temple et Tabolition des sacrifices, la table peut y suppléer en matière d'expiation des péchés (2). Il va sans dire qu'elle y met certaines conditions, deux notamment qu'il importe de signaler, la charité et l'instruction : la première, ayant pour objet soit l'admission des pauvres à notre table, soit la sollicitude pour la satisfaction de leurs besoins matériels au moment même où ^ous procédons à la nôtre ; la seconde consiste dans l'alliance, tant de fois recommandée, du pain corporel avec le pain spirituel, dans le soin de faire la part du dernier en même temps 4ue nous faisons si large celle du premier. Les bénédictions qui précèdent et suivent le repas satisfont à ce devoir dans une certaine mesure; mais il n'est pas hors de propos d'y ajouter une lecture ou une méditation édifiante (3). Elle est bien connue la proposition suivante des pères de la synagogue: ce Trois personnes mangeant à la môme table et relevant ce soin corporel par une conversation religieuse ou morale sont censées assises à la table de Dieu; si, au contraire, elles ne se livrent qu'à une causerie oiseuse, leur table n'est plus qu'un charnier (4). » Charité et nourriture de l'esprit, tels sont les anges gardiens de rhomme vertueux, et celui qui les place à sa droite et à sa gauche saura trouver en elles le meilleur préservatif contre les excès de la chair; il peut jouir en paix de tous les produits de la terre comme des riches troupeaux, sa
(1) Tairnud, Mcna'holh , 85. vrk^ (5) Cf.Réschith,Ho'hma,pfl«ifli; Sohe-
t-î-ns ni-^atti iiB^ta. u, patsim.
(.2) f./.échiel, XLl, 92; cf. Talmad, (4) Aboth, III, 4.
BeraolioUi, 55.
table étant tout à la fois an aatel et une arche sainte. En faisant une nouvelle application du principe des compensations , nous avons ici , dans cette première et plus impérieuse fonction de la nature animale Tapotbéose en face de la déchéance, la bénédiction à côlé de la malédiction. Malheur à ceux qui préfèrent le mauvais chemin ! Les voilà bien avertis : la Révélation ne leur laisse ignorer aucune des conséquences de leur passion infime ; ils savent que leur table n'est qu'une étable, un vomitoire ; leur individu, une vache à l'engrais; leur gaieté, celle de la hôte qui rue; leurs salles de festin, un foyer de corruption (1). Mais heureux ceux qui mangent leur pain dans la crainte da Dieu, qui font tourner Talimentation physique au profit de la restauration morale I Leur table est pure, pure comme celle du temple servant de support aux pains de propitiation , et les fruits dont ils se nourrissent ont une odeur aussi agréable à Dieu que celle des sacrifices.
Tel est l'ensemble des préceptes qui constituent la morale alimentaire et dont on ne voudra contester, nous l'espérons du moins, ni l'importance ni l'utilité pratique.
§ 5. Le toucher envisagé au point de vue spécial
de la procréation.
Qae ta source soit bénie; réjouis-toi a^ec la compague de ta jeunesse. (ProY., V, 8.)
En suivant l'ordre organique que nous avons adopté pour l'exposé de la morale individuelle, nous rencontrons en dernier lieu le sens du toucher, que nous allons étudier à^ titre d'instrument de la continuité humaine au moyen de la procréation.
(1) Isale, XXVm, 8; Amos, XIV, I; Dealer., \XXIi, 15; Malachio, II, 3.