‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 33 sur 71 · Des restrictions et des prohibitions qui entourent la loi · texte numérisé non relu

Des restrictions et des prohibitions qui entourent la loi

de la procréation humaine.

La Genèse nous présente plusieurs récits qui, nous Tavouons, sont de nature à effaroucher une pudeur craintive, peu sûre d'elle-même ; mais cet inconvénient est largement compensé par la moralité du but vers lequel ils tendent. Quel est ce but? La condamnation et la flétrissure de tous les excès qui se commettent au moyen des organes de la génération. C'est en vue de ce résultat que la Bible nous raconte Todieuse tentative des habitants de Sodome contre les hôtes de Loth, Torigine incestueuse de Moab et d'Àmmon, les relations charnelles de Juda avec sa bru Thamar. Par le premier de ces trois faits, on nous enseigne que la violation flagrante des mœurs remporte sur toutes les autres, quel que soit le degré de leur perversité. On nous disait déjà, dans les récits précédents, que Sodome était une cité méchante et coupable envers Dieu; Tarrét fatal cependant n'est prononcé contre elle qu'à la suite de ce dernier attentat contre les mœurs. La Tradition a parfaitement saisi le rapport de Teffet avec sa cause en nous faisant remarquer que ce n'est qu'après cette provocation à un crime contre

nature que les anges inlerpelleutLoth en ces termes : « As-ta c encore une excuse, une circonstance atténuante à faire va- « loir en leur faveur (1) ? » Le second fait va plus loin, étendant la réprobation divine aux relations naturelles des deux sexes toutes les fois qu'elles violent les liens du sang. Moins révoltant que le crime des Sodomites, Tinceste est considéré comme un élément de corruption et d*empoisonnement qui réagit sur la source même de la fécondation humaine. G*est parce que les fils de Loth sont le fruit de Tinceste, et d'un inceste jusqu'à un certain point excusable, motivé qu'il était par le simple désir de la conservation de la race (2), qu'une éternelle barrière est venue se dresser entre leurs descendants et ceux d'Abraham. On ne saurait proclamer plus haut le principe de la pureté de la race. Ainsi tout croisement anormal, toute tentative ayant pour objet d'enter le lien de la cohabitation sur le lien du sang, est une atteinte portée aux lois de la nature, une altération dont les conséquences se font sentir à travers toute une série de générations. Telle est, en effet, la cause, la vraie cause des unions prohibées. L'épisode de Juda et de Tbamar porte sur un autre point dont les effets sont d'autant plus funestes qu'ils sont plus fréquents et plus considérés comme péché véniel. En nous racontant la mort des deux fils aînés de Juda, enlevés à la fleur de l'âge pour avoir prémédité la stérilité de leur union matrimoniale, on tient à nous mettre en garde contre toute dépense inutile, infructueuse et vaine des forces génératrices. La semence humaine à dessein détournée de son but, devenue sciemment inféconde (3), c'est un crime capital aux yeux de la Révélation. Eh bien ! nous le demandons, est-il une leçon plus salutaire pour l'intégrité des mœurs, pour le fonctionnement normal des agents physiques de la procréation? N'est-ce pas la condamnation formelle, radicale, de toutes les liaisons purement sensuelles, sollicitées par le seul désir, sans autre mobile qu'une jouissance brutale? Que l'on ne nous objecte pas la suite du

(1) Gen^M, XIX, 12; cf. Beréfchith (S) Genèie, XIX, 31-34.

Rabba, leet. 50. (3) Genèie, XXXVIII, 9.

LA HORALE INUIVIDUELLE. 39

même récit, où Juda n'a pas le beau rûle et ne ressemble nullement à un saint. L'hisloire sainte ne s'est pas chargée de la juslidcalioa du lils de Jacob, qui, du reste, confesse publiquement sa faute [i], mais seulement de l'apologie de sa bru, qui, déçue dans ses droits au lévirat, cbercbe à les récupérer par un stratagème. A l'inverse de la courtisane, elle n'en prend un instant les allures que pour devenir mère et empéclier que le nom de son époux soit effacé en Israël. Si vif est cbez elle ie sentiment de la maternité, qu'elle n'hésite pas à s'esposer, elle et le fruit de ses entrailles, au dernier supplice (2). Par son noble dévouement, elle rachète les Aniesdeses deux époux, victimes de leur précoce perversité. I! nous semble opportun d'appliquer à cette narration si importante, si profonde par ses enseignements, ce que la légende nous suggère à propos d'un autre passage, a Lorsque Dieu, nous dit-elle, dictant à Moïse le texte de la Tbora, arriva à ces mots : « Faisons u l'homme à notre image », le prophète mit de l'hésitation à employer un lerme dont on pourrait induire à la croyance au polythéisme. « Écris, lui dit le divin auteur, et ne t'in- « quiète pas d'une erreur pouvant résulter d'une expression a qui a sa raison d'être (3). » Ne pouvons-nous pas un dire autant des récits que nous venons d'analyser? Ils effaroucheront peut-être une pudeur d'emprunt, une chasteté hypocrite, qui s'attache aux formes pour donner le change sur le vide du fond ; mais les leçons qu'ils contiennent sont trop précieuses pour qu'on les sacritie à cet inconvénient léger et superficiel. L'hisloire de la continence de Joseph vieut compléter cette première série des leçons sur les mœurs ; elle les complète, grâce à la réponse aussi simple que sublime que fait l'esclave aux excitations de la femme de son maiire : « Comment puis-je « commettre ce grand crime et pécher envers Dieu (4)? o Ya-t-il une qualification plus énergique de l'adultère, appelé un crime de lèse-majesté divine et humaine 1 Ce qui est vrai pour le dogme l'est aussi pour la morale, à

[0 CtoèM, XXXVIII, 16. (3) Berjicbitb Riïbt, >«(

[1) Geni», XXXVin, U et ». (4) Ceiiète, XXXIX, 9.

savoir que la législation de Moïse n'est pas autre chose qae la réduction en lois et en dispositions pratiques des principes développés par la Genèse (1); et, puisque celle-ci se montre si sévère pour tout ce qui altère ou dénature la procréation, Moïse ne devait-il pas mesurer le ch&timent à la taille du vice? De là cette législation quasi draconienne qui ne semble admettre qu*une peine unique pour toutes les transgressions de cette espèce, la peine de mort, céleste (Careth) ou terrestre, pour tous les degrés de Tinceste et de Tadultère. Jaloux de les frapper d'une réprobation égale et de nous avertir qu'il n'y a pas de gradation dans les applications du péché charnel, il les expose dans un désordre, dans une confusion calculée. C'est qu'en effet, sous quelque dehors qu'il se présente, quelle que soit la forme qu'il affecte, il porte atteinte aux lois de la nature, violente les règles du saint nœud matrimonial.

Cependant les lois nombreuses et variées formulées àcetégard peuvent être rangées sous deux chefs principaux, qui sont l'impureté et le croisement incestueux, ramenés à leur tour à deux causes génériques, l'une morale, l'autre physique, celleci troublant les éléments, celle-là la source même de la génération. L'impureté de la femme, qui provient de son organisation et de son tempérament, est avant tout un fait naturel, compromettant fatalement l'œuvre de la fécondation par le mélange des matières saines avec des éléments de déchet. Sous ce rapport, il importe de constater que l'union des sexes doit s'effectuer non-seulement en vue du résultat qui lui est assigné par la nature comme par la religion, mais encore avec toutes les garanties qui la préservent de l'inoculation des germes vicieux, corrompus, quelle qu'en soit d'ailleurs la provenance, à cause de la funeste influence qu'elle peut exercer sur les produits qu'elle donne. Aussi n^est-ce pas sans raison que la Bible compare si souvent la nature humaine à la nature végétale (2). N'est-ce pas qu'un terrain impropre à la culture ou mal ensemencé se «trahit par la stérilité ou par la récolte de mau-

(I) Voy. notre Révélation, p. 69. (2) Dealer., XX, 19; Pi., XC, 7; CIII,

IS; CXXVIII, 3; CXLIV, flt.

Tais produits ? Et cette fine organisation humaine, et cette complexion si délicate, et cette noble et merveilleuse structure, réclameraient moins de sollicitude que la production des animaux et des plantes ! Quoi ! il serait permis de semer avec incurie, de négliger toute précaution, de dédaigner les soins les plus élémentaires de la floraison, quand il s'agit de récolter un homme, une image de Dieu, un monde en miniature ! On traiterait l'espèce humaine avec un sans façon qu'on ne se permet ni envers la brute ni envers la matière inorganique ! Eh bien ! les prohibitions temporaires imposées par la religion à la cohabitation constituent de sages précautions, ayant pour objet la santé non moins que la pureté de la race; et ce n'est pas avancer un paradoxe que d'attribuer la conservation, la continuité du type primitif chez la race sémitique, à la rigoureuse observation des prescriptions mosaïques en matière de cohabitation légitime. En se débarrassant de ces restrictions salutaires, sous Tinfluence dupaulinisme triomphant, la race japhétique n'a pas réfléchi sans doute aux conséquences qui découleraient de cette abrogation, à l'affaiblissement notable de la stabilité et de la pureté typiques.

Abordons maintenant le second principe de la prohibition, ayant trait aux unions interdites, et la double cause qu'on lui a assignée. Les uns, invoquant l'autorité de l'illustre Maïmonide (i), ne veulent y voir qu'une restriction morale. Autant de prohibitions, autant de mesures préservatives édictées contre la facilité des relations illégitimes. Si les membres les plus rapprochés d'une même famille pouvaient s'unir ensemble, si rien ne faisait obstacle à l'hymen du frère avec la sœur, du beau-frère avec la belle-sœur, du beau-père avec sa bru, de la belle-mère avec son gendre, du neveu avec la tante, quel danger pour les mœurs ! La promiscuité, provoquée par la communauté de la résidence et par la permanence des rapports, ne tarderait pas à devenir l'état normal de la société et la pousserait fatalement à sa perte. Les autres, et notamment les théologiens mystiques, se plaçant sous le patronage de Na'hma-

(ï) Guide, ni« partie, cbap. 49.

nide, sans rejeter entièrement les considérations morales que nous venons d'indiquer, font remonter le principe des sasdites prohibitions à une cause naturelle et mystérieuse à la fois, qualifiée par ce docteur de mystère de la conception (^n*9n "tid) (i). Selon lui, ces unions constitueraient une sorte de liaison contre nature, faite d'éléments répulsifs, participant du vice des croisements illicites (Kilaim), et aboutissant fatalement à des enfantements monstrueux an physique et surtout au moral. A vrai dire, Maïmonide lui-même est loin de repousser cette causalité, puisqu'il appuie avec beaucoup d'insistance sur les inconvénients de ce qu'il appelle le mariage delà souche avec la branche (2). II n'y a rien d'étrange, ce nous semble, à ce que le grand mystère de la génération pro* jette son ombre sur les faits particuliers qui s'y rattachent et en soustraie quelques-uns à notre capacité intellectuelle. Quoi qu'il en soit, en définitive, que ces unions portent atteinte aux bonnes mœurs ou qu'elles fassent violence aux lois de la génération humaine, elles ne peuvent être qu'une source de désordres. Ceci nous explique comment les prohibitions matrimoniales ont passé de la sainte Thora dans la plupart des législations anciennes et modernes. Le monde chrétien a-t-il bien fait de rejeter les premières, celles qui ont trait à l'impureté de la femme ? Sans vouloir faire un procès à personne, nous nous bornerons à dire que sur ce point il a fortement dévié de la ligne tracée par Moïse. Pour ce dernier, l'inceste et l'impureté marchent de pair, ayant cela de commun qu'ils rendent les organes de la procréation complices du désordre, de la dégénérescence et de la stérilité; pour lui, c'est un crime capital que d'altérer la semence de vie ou de la gaspiller en pure perte, soit en la jetant dans un terrain impropre à la fécondation, soit en l'épuisant dans des accouplements illégitimes. Et les fatales et funestes conséquences de ce crime ne se font pas attendre : il précipite la décadence sociale, la dégénérescence conduisant à la dépopulation, et la dépopulation

(l) Na*hmaiiide, comment, à U Tluira, (t) Guide, HI« partie, k. «.

sect. A'baré Nolh.

aboulissant au Déant. Aussi TËcriture ne croit-elle devoir jamais cesser de nous prodiguer ses avertissements en cette matière essentielle, attribuant plus d*une fois la condamnation de la race cananéenne à la violation de ces lois matrimoniales. « Prenez garde, rèpète-t-elle, que cette terre ne vous vomisse comme elle a voini vos prédécesseurs (i). » Ce n*est pas autant le glaive d'Israël que leur incurable démoralisation qui tua ces peuplades perverties. Faut-il donc blâmer ou louer le législateur divin d'avoir déployé tant de sévérité contre la moindre atteinte portée au fonctionnement régulier de l'élaboration humaine, d'avoir voué un culte à Fange gardien de la famille et de la société? Laissons à la raison et au bon sens le soin de répondre à cette question.

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