Condamnation du célibat
On conçoit sans effort que, sous Tempire des idées. et des faits que nous venons d'exposer, le célibat ne devait pas être en honneur au sein du judaïsme. Autant on blâme Tabus delà cohabitation charnelle (i), ainsi que la polygamie, désapprouvée même chez le roi (2), autant on se prononce contre le célibat. « Il n'est pas bon que Thomme soit seul; je vais lui donner une compagne (3) », voilà le premier principe de la Révélation, commenté par la Tradition en ces termes : a A partir de la création d'Eve, plus d'homme sans femme, plus de femme sans homme (4). » C'est dire assez clairement que le célibat est contre nature. Voici maintenant la doctrine formulée dans toute sa rigueur : « Vivre dans le célibat, dit Ben Azaî, c'est commettre un double crime, se rendre coupable d'homicide et amoindrir la ressemblance (divine) (5). y> Rendons-nous bien compte de cette double transgression. Par l'homicide, on en* tend la déperdition des forces procréatrices, eu égard à la presque impossibilité de les conserver à l'état de puissance: de là des pollutions volontaires ou forcées, de la semence de vie perdue, dissipée, improductive, au grand préjudice de la multiplication de l'espèce. C'est ainsi que l'on tue des hommes par centaines et par milliers, étouffés dans leur germe au lieu d'être appelés à l'existence. Est-il un homicide plus criminel? N'est-ce pas désobéir au premier commandement de Dieu : « Croissez et multipliez d ? N'est-ce pas se mettre en révolte
(fl) ProT., XXXI, 3; Talmud, Sncca, (4) Beréschith Rabba, leet. 8.
(i) Dealer., XVII, 17. (5) Talmad, Yebamoth, 62 et 63; cf.
(3) Genèie, I, 18. Beréschilb Rabba, lect. 17.
48 DEfTXIÈIB PARTIE.
contre la Providence, appelée par le prophète « créatear da ciel , constroctear et ordonnatear de la terre , qa*il a faite non pour rester àTélat de chaos, mais pour être habitée (1) »? Mais Toilà qui va devenir pins grave : an délit matériel vient s'ajon* ter une violation de Tordre moral le plus élevé, consistant dans ce que le théologien susnommé qualifie d'amoindrissement de la ressemblance divine. Qu'est-ce à dire? Il s'agit ici, non plus d'individus morts avant de naître, mais de l'humanité considérée comme personnalité collective : car, si l'homme a été fait à l'image de Dieu, l'humanité, prise dans son ensemble, n'est que l'image agrandie, universalisée, de cette ressemblance. En effet, les individus meurent, les générations disparaissent, les nations s'évanouissent; mais ce qui reste« ce qui grandit, ce qui s'accroît sans cesse, c'est l'humanité, c'est-à-dire ce trésor de pensées et de sentiments, cette accumulation de produits intellectuels et moraux, cette extension indéfinie des domaines de l'art et de la science, cet élargissement continu de la sphère du vrai et du bien, patrimoine commun, appartenant à tous, parce qu'il est l'œuvre de tous. Ce ne sont donc pas des maté* riaux vulgaires et dont on peut très-bien se passer que le célibat vient retrancher de l'édifice social, mais des fragments précieux, des parcelles dont l'élimination nuit à l'ensemble non moins qu'à Tharmonie el à l'ordonnance de ses différentes parties. C'est ainsi que le célibat n'est pas seulement une atteinte portée à la loi de la nature, au devoir de la conservation de l'espèce, mais encore un obstacle à la multiplication spirituelle. Matériellement, point de société sans individus; spirituellement, point d'humanité sans personnalités douées d'&me et d'intelligence. Voilà donc ce qu'il faut entendre par cet amoindrissement de la ressemblance divine. Cette idée, la Tradition la reproduit ailleurs sous la forme allégorique, a Le fils de David, le Messie, nous dit-elle, ne pourra venir avant le passage intégral sur celte terre de toutes les âmes appelées à l'existence corporelle (2). » Qu'est-ce à dire? Que l'humanité reste incomplète tant qu'il lui manque une seule vie, un seul
(i) IiaTe, XLV, 18. (i) Tainad, TekADOth, 63; Aboda Zara.i.
iQdividu pouvant et devant apporter sa pierre à Tédiflce, si petite, si mesquine qu'elle soit. Or, le fils de David, Messie personnel ou impersonnel, n'est pas autre chose que le type de la perfectibilité générale, ou bien la résultante de la somme des progrès particuliers et des améliorations partielles.
Ces graves inconvénients du célibat seraient-ils rachetés par des avantages qui les compensent? Quels sont ces avan-* tages? C'est d'abord, prétend-on, la pureté sauvegardée, pré-» servée de toute souillure. On invoque même le témoignage de la Bible, on fait valoir pour les besoins de la cause la défense formelle de s'approcher de la femme pendant les trois jours préparatoires à la Révélation (1) ; mais on ne fait pas attention à une chose, à savoir que c'est là une restriction exceptionnelle et temporaire, doublement contraire au célibat converti en institution stable et régulière. Serait-il au moins d une impérieuse nécessité pour le corps sacerdotal, pour les hommes consacrés officiellement et spécialement au service de Dieu? Il est certain que ni les lévites, ni les pontifes, ni les prophètes, à l'exception de Moïse à partir du moment de la Révélation (2), ne furent soumis à pareille interdiction. Nous voyons les plus illustres parmi ces derniers parler de leurs relations matrimoniales, et môme en faire un élément de leur mission (3). On ar* gue ensuite du complet détachement des choses de ce monde, de la consécration pleine et entière aux fonctions du saint ministère, obligations irréalisables, dit-on, pour quiconque a charge de famille, la meule au cou, selon le dicton talmudique(4).Cela peut être vrai pour certaines, éventualités, pour les missions étrangères par exemple, apostolat qui réclame de ses adeptes un dévouement sans partage comme sans entrave. Encore cette nécessité n'est-elle pas bien démontrée, les missions protestantes ayant pu se développer largement en dehors du célibat. Après tout, ce n'est là qu'un cas particulier qu'on aurait tort de transformer en règle générale. Qtt*on le sache bien d'ailleurs : l'homme de Dieu qui vit en dehors de la fa'^
(I) Exode, XIX, 15. (5) Isaïe, VIII, 3; 0«<e, I, 9; HT, ii
(3) Talmod, Schabalh, 87 « (4) Talmad, Kidootchln, S9.
50 DEUXIÈME PAUTiE.
mille el da lien conjugal, qui ne connail ni le sentiment ni les devoirs de la paternité, qui ne se rend pas compte deFéducation des enfants ni de la responsabilité qu'elle provoque, qui n'éprouve ni les joies ni les douleurs de celte solidarité du sang, cet homme ne saurait être Thabile et intelligent régulateur des passions auxquelles il est resté tout à fait étranger. Et puis, en le supposant libre de ce côté, n'est-il pas exposé à d'autres orages plus redoutables? N'est-il pas toujours en butte au cri de la nature demandant satisfaction, à la voix impérieuse des sens qu'on ne parvient pas à étouffer? Combat pour combat, lequel des deux est le plus périlleux? N'est-ce pas celui qui nous met en lutte avec notre propre organisme, avec un adversaire qui nous attaque le jour, qui nous assaille la nuit, qui ne nous laisse ni trêve ni repos, qui est la tentation en permanence, qui passe du trouble de la sensation au bouleversement des facultés de l'âme? Le meilleur argument que le célibat puisse invoquer en sa faveur, c'est d'être un puissant levier de gouvernement, le promoteur d'une phalange marchant d'après un mot d'ordre, le créateur d'une milice dressée pour monter à Tassaul de l'influence et du pouvoir. Mais il faut voir ici le revers de la médaille, c'està-dire un corps portant dans son sein un ver rongeur: l'esprit de caste, dont les ravages, tantôt lents, tantôt rapides comme la foudre, aboutissent ici ii l'immobilisation, là à la dissolution des éléments constitutifs de la société morale.
Nous terminerons cet exposé des principes el des conditions de la procréation par un fait qui contraste entièrement avec le célibat: nous voulons parler du mariage précoce, contracté dans la jeunesse, du mariage qui fournit à Timportante œuvre de la conception humaine, non pas des restes épuisés par une Vie de dérèglement, mais un corps jeune, vigoureux^ plein de sève et de force vitale, offrant ses prémices à celte sainte union : (t Les fils de la jeunesse ressemblent aux flèches lancées par une main vaillante [i) d, dit le Psalmiste^ — ^ « Jusqu'à vingt ans, dil|le Talmud, Dieu prend patience. Passé cet
i Puanei, CXXVIf^ ».
LA MORALE I.NDIVIDUKLLE. 51
âge, il détourne sasollicilude de celui qui n'est pas encoreengagé dans les liens de rhyménée{l). » Sans prendre cette dernière proposition à la lettre, et tout en tenant compte des raisons majeures qui s'opposent aux unions hâtives, irréfléchies, comme le fait d'ailleurs la Tradition elle-même (2) , on ne peut qu'en approuver le sens et la portée générale. Il suffit pour cela de jeter un coup d'œil sur certaines statistiques récentes des mouvements de la population et sur les conséquences désastreuses, reconnues par la science sociale, du mariage tardif. En présence de faits aussi patents, dont la France est une des premières à souffrir, il faut bien s'incliner devant la souveraineté de la loi morale et reconnaître sa puissante influence sur le développement matériel de la société. On s'étonne parfois de la vitalité de la race Israélite qui, en dépit de ses cruelles épreuves, semble se maintenir dans un état d'éternelle jeunesse. Assurément il y a là un miracle qu'il faut attribuer avant tout à la volonté providentielle, à ses desseins sur Israël, considéré comme principal organe des idées religieuses. Mais, en envisageant ce fait à un point de vue phis humain, nous devons reconnaître que les mœurs n'entrent pas pour peu dans cette faculté conservatrice. Israël n'a pas seulement foi dans son principe, foi dans sa mission ; il possède, en outre, un sentiment élevé des devoirs de la procréation, une saine notion des obligations matrimoniales, une doctrine sainte qui lui révèle, à travers les âges et les vicissitudes humaines, les conditions physiques et morales de la reproduction et de la multiplication de l'espèce. Malheur à lui s'il dévie de cette route jalonnée par la Loi, la prophétie et la Tradition! malheur à lui s'il tend à s'affranchir de cette austérité salutaire^ à supprimer radicalement les pratiques multiples, gênantes, mais préservatrices, delà cohabitation des sexes! Il perdrait l'une de ses meilleures sauvegardes, il renoncerait à l'un de ses anges gardiens, il déformerait le moule divin dans lequel sont coulées les races (3). A la forte race patriarcale viendrait
(i) Talmad> Kidouschin, u. «. (3) Talmad, Synbédrio, oh. IV, NiiclioA
(3) Talmud, Sdlft, 44, d'après ProT.f flnale. XXIV, 87.
52 DEUXIÈME PAKTIE.
se substituer une race abâtardie, mêlée, perdant avec son originalité ses aptitudes spirituelles. 0 chasteté, ô sainteté, restez les génies protecteurs du peuple de Dieu ! aidez-lui à continuer sa haute mission, à tenir d'une main ferme Tétendard de la virilité et des bonnes mœurs !