‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 36 sur 71 · INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

INDIVIDUELLE

Nous venons d'étudier Thomme moral sous ses aspects généraux. Après ravoir observé dans son existence interne, dans sa vie intellectuelle et sentimentale, puis dans son langage, dans la parole, émissaire de la pensée, nous Tavons examiné finalement dans ses organes physiques, instruments à double fin, faits pour servir Tàme non moins que le corps. Loin de nous la prétention d'avoir épuisé la matière, élaboré un traité complet! Nous nous estimerions bien heureux si, par cet exposé bien imparfait, nous avons pu fournir les éléments d'une nouvelle éthique. On conviendra d'ailleurs que les tracés de ce genre de traités ne s'accusent pas habituellement par la précis sion et par la rectitude des lignes ; celles-ci nous sont le plus souvent présentées par les moralistes brisées ou flottantes. C'est pour éviter une partie de cet inconvénient que nous avons usé de la méthode qui a présidé à notre travail. Prendre l'individu à part, le soumettre à une observation directe, portant sur les différentes formes sous lesquelles il nous apparaît successivement, le suivre dans ses manifestations principales, de la téie au cœur, du cœur à la bouche, de la bouche à l'action organique et à raclivité des sens, voilà, ce nous semble, une roule qui, à défaut d'aulre mérite, a celui d'élre régulière et d'une simplicité qui la rende facile à suivre. Nous appelons Taltenlion plus particulière du public sur le rôle qui vient d'être assigné aux organes physiques, dont les rapports avec la morale générale demandaient à être déterminés d'une façon plus rigoureuse qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent. En raison de la puissance et de la continuité de leur action, les sens ne

peuvent être séparés impunément du domaine du bien, pas plus que la morale pratique ne peut se passer de leur concours. Grâce aux fonctions morales que, d'après la Révélation, nous venons d'attribuer tour à tour à la vue, à l'ouïe, à l'odorat, à la bouche, considérée comme canal de l'alimentation, et enfin au sens du toucher au point de vue spécial de la procréation et de la propagation de l'espèce, nous ne sommes pas privés d'une boussole, ni exposés à errer sur cet océan au gré des flots et des vents. Chacun de nous emporte avec lui sa carte de sûreté, pour ainsi dire, écrite, gravée non-seulement sur la table du cœur inventée par Salomon (1), mais aussi sur la rétine de l'œil, dans le tympan de l'oreille, dans la fière structure du nerf olfactif, dans la double muraille qui entoure la langue, et même dans les organes secrets delà génération. A chacun de ces rouages de l'homme vient correspondre une^série d'enseignements découlant de la double source biblique et traditionnelle.

Un autre avantage de la méthode suivie, c'est de nous fournir une meilleure entente des anthropomorphismes et de leur raison d'être. Ces yeux de Dieu qui contemplent le bien et se détournent du mal, ces oreilles de Dieu qui se prêtent à toute juste ou noble invocation, mais qui se ferment à la voix de l'hypocrisie, de la violence, des mauvais désirs, des convoitises iniques ; ce nez de Dieu qui aspire les fumées de nos offrandes spontanées, mais dont les ailes s'agitent, en signe de colère, à rencontre des émanations méphitiques de nos vices ; cette bouche de Dieu qui enseigne, qui console, qui bénit tant qu'elle ne se sent pas forcée de condamner et de maudire, ne sont-ce pas là autant de symboles, autant d'allusions à la sanctification de ces mêmes organes qui nous ont été si largement dispensés par la munificence divine, venant traduire pour nous en réalités sejisibics et les impulsions de la sensation et les conceptions de rintelligence?On se plaint parfois des difficultés de la tâche moralisatrice, inhabile à opposer un contre-poids suffisant aux passions et aux intérêts prédominants. Où est-il, se

(1) ProT., III, 2,

demande-t-on, le levain céleste, propice à faire lever la p&te immatérielle? En voilà pourtant an échantillon doué d*ane bonne dose de fermentation : il s'appelle la morale organique^ et il ne nous fait jamais défaut. On peut lui appliquer ces paroles deTËcriture : a Elle est très-près de toi; la bouche et le cœur suffisent à l'accomplir (1). »

Et ce n*est pas tout : la morale organique, telle que nous venons de Texposer, aboutit à une aulre conséquence que tout le monde appréciera. Déjà, dans nos prolégomènes, nous avons eu Toccasion de signaler les dangers de certaines exagérations en matière de perfectibilité. Il est à craindre, avons-nous dit, qu'à force de poursuivre la perfectibilité absolue, on ne perde de vue la perfectibililé relative, à la portée de tous. C'est une pente sur laquelle on glisse facilement, et beaucoup de nos moralistes n'ont pas su l'éviter ; ils ont commis parfois cette grave erreur de prendre pour point de départ l'infériorité du corps, de bâtir leur système sur le principe de son avilissement, conduisant à la nécessité de son anéantissement. De là ce mépris de la matière professé par le stoïcisme, ce dédain de la chair qui fait le fond de la théologie scolastique, double in« spiration dont la morale rabbinique a subi Tinfluence. On sait que c'est pendant le moyen âge que prévalut cette dévotion, sombre comme les choses et les hommes de cette époque ; et, comme il est de Tessence même de toute réaction de sauter d'une extrémité à Tautre, il ne faut pas s'étonner des tendances outrées du XVIIP siècle réagissant contre le moyen âge, allant de la proscription à l'apothéose de la sensation. Entre ces deux extrêmes, il doit y avoir évidemment un milieu. Eh bien ! ce mezzo termine^ la morale biblique nous le fournit ; elle nous le propose par l'importance qu'elle attache, par le rang qu'elle assigne aux organes physiques et aux fonctions dont l'accomplissement leur est confié. La Révélation ne se soucie donc pas de tuer le corps ni de le fouler aux pieds ; ce qu'elle veut, ce qu'elle ne cesse de nous conseiller, c'est de le soigner, de le conserver, de le fortifier... à titre d'auxiliaire de la mission

(1) Dentér., XXX, 14.

humaine. Au lieu de le repousser, de le chasser du monde moral par un vade rétro ip\ns aveugle que réfléchi, elle lui offre le droit de cité, à la seule condition de se renfermer dans son rôle et de le remplir avec mesure et convenance. Et quel est ce rôle? Faire bon usage de ses membres, les entretenir dans le meilleur état possible, au profit des aspirations et des opérations de Tâme. Â. Tinstar du prophète interpellant Israël en ces termes : a Mon peuple, est-ce que Dieu te demande des holocaustes ou de jeunes et tendres veaux? Est-ce qu'il se plaît à t'imposer des hécatombes de béliers, des milliers de mesures d'huile? Ou bien réclame-t-il comme rançon de ton ftme la vie de tonlils aine, fruit de tes entrailles (1)? » La morale biblique semble nous apostropher ainsi : « Est-ce que je vous prescris des mortifications pénibles, des renoncements impossibles, des privations qui affaiblissent, des abstinences qui épuisent le corps? Est-ce que je vous interdis les joies pures, les jouissances modérées, Tusage de toutes les magnificences de la nature brute et cultivée? Non, non : je vous les ai dispensées d'une main large, bienfaisante et libérale. La vie terrestre est à vous avec son immense cortège de plaisirs et de satisfactions normales ; la santé, la longévité, la fécondité, la. richesse, l'abondance, vous sont octroyées commie autant de. bénédictions divines ; la sensualité elle-même, condamnée et flétrie lorsqu'elle s'égare et qu'elle tombe dans la bestialité, est approuvée, recommandée, glorifiée, lorsqu'elle se traduit en nobles amours, en agapes fraternelles, en réjouissances religieuses ou nationales, d Quelle conclusion tirerons-nous de ces prémisses ? Qu'il en est des sens comme des passions. Dieu nous les a donnés non pas pour nous tourmenter et nous faire souffrir, mais pour embellir notre vie. Ce n'est donc qu'à la suite d'une certaine aberration d'esprit que l'on vient à prendre le change à cet égard. C'est à l'adresse de ces moralistes chagrins et tortueux que TEcclésiaste dit : « J'ai remarqué que Dieu a fait l'homme droit; mais ce sont eux (les hommes) qui se livrent à toutes sortes de (faux) calculs (2). »

(1) Miohée, VI, 6-8. (t) Ecoles., VII, t9.

Que si la Tradition, ou, pourmieux dire, certains interprètes de la Tradition, ont dévié de cette roule si bien tracée, cette déviation doit être attribuée à Tinfluence des milieux, auxquels les doctrines n'échappent pas plus que les corps organisés. Subissant, d'un côté, celle des idées propagées par le stoïcisme et Tessénianisme, de Tautre, le contre-coup de malheurs inouïs, de tous les fléaux déchaînés contre le principe de leur nationalité, ils se laissèrent glisser dans cette morale du désespoir qui rompt avec la vie réelle. Mais hàtons-nous de constater que la violence de ces courants intermittents n'alla jamais jusqu'à effacer les traces de la doctrine biblique, de la vraie doctrine, de celle qui est aujourd'hui en si haute estime, reconnaissant et mettant en lumière l'utilité du moindre rouage des différents règnes de la nature : a Les justes ne professent aucune aversion naturelle, dit un docteur, pour les biens de ce monde (1). » — « Heureux les justes, dit un autre d'après l'Ecclésiaste, qui, sans préjudice de la rémunération future, jouissent de cette vie au même titre que les méchants (2) ! «

Hais, on ne saurait trop le répéter, ces passions, ces sensations, ces organes qui leur servent d'instruments, bienfaits du souverain créateur, doivent concourir à ce titre à l'œuvre de notre sanctification et de notre perfectibilité morale; et ils deviennent traîtres à leur mission si, d'auxiliaires et de collaborateurs qu'ils doivent être, ils s'en font les ennemis ; si, de fidèles et dévoués serviteurs de l'intelligence, ils se transforment en oppresseurs, en tyrans des facultés de l'âme ; si, par un renversement des lois providentielles, ils commettent ce crime que le sage qualifie d'intolérable, a l'usurpation du trône par un esclave (3) ». Aussi l'Écriture ne cesse-t-elle de protester contre ce criant abus par la voix de tous ses interprètes : la Thora, la prophétie, la poésie, la sagesse populaire, viennent tour à tour le flétrir, et nous n'avons pas le droit de nous dire mal éclairés lorsque tant de lumières brillent sur notre chemin.

Un dernier point à éclairer, c'est le suivant : entre les deux

(1) TAlmnd, 'Horaloth, 10. (3) ProT,, XXX, Sl-95.

(t) Ibid,, loe. au

tendances contradictoires que nous venons de mettre face à face, entre la direction intellectuelle et Timpulsion sensuelle, est-il un juste milieu, existe-t-il cet équilibre moral qui fait le fond du système d'Épicure, principe dominant de Tëthiquedes anciens, depuis Àristote jusqu'à Zenon, vanté par quelques chefs de notre école théologique, objet des recommandations de Saadia (i) et de Maïmonide (2) ? Sans nous inscrire en faux contre ce principe, sans nier l'heureuse influence qu'il peut exercer sur la conduite de la vie, nous devons constater que la Révélation n'est pas précisément favorable à cette théorie de la pondération, qui fort souvent n'estqu'une paralysie déguisée. A force d'observer et d'étudier les règles de cette neutralisation des facultés opposées, on arrive à désapprendre l'activité réelle, et l'on finit par immobiliser la double force intelligente et organique. C'est pourquoi les livres saints nous parlent beaucoup de bénédiction et de malédiction, de bien et de mal, de vie et de mort, d'amour et de haine, de pardon et de vengeance, mais rarement d'un médiateur quelconque entre ces deux j^atégories opposées. Pour découvrir des aperçus de ce genre neutre, il faut aller les chercher dans les aphorismes de l'Ecclésiaste et de l'Ecclésiastique, où la pensée sèche et froide de la philosophie s'est substituée à la source vive de l'inspiration. Ajoutons que cet équilibre moral, qui fait le charme de quelques graves penseurs, de certaines natures contemplatives, n'est pas plus dans les habitudes des masses que des fortes personnalités. Celles-ci comme celles-là préfèrent à ce sentier moyen, mal délimité, où l'on se heurte tantôt à droite, tantôt à gauche, comme sur celui qu'a rendu célèbre l'âne de Balaam(3); elles lui préfèrent, disons-nous, un sillon bien creusé, une voie nettement tracée, dussent-elles être exposées à se tromper de chemin et à revenir sur leurs pas. Le législateur ne connaît que deux chemins, celui du bien et celui du mal, mais nullement un troisième qui leur serve de trait d'union : le pre-

(l) Saadia, Us Dogmex el les Croyances, (i) Les hait chapitres, préface an traite

dixième et dernier traité. d'Abolb.

(5) Nombres, XXII, S4.

mier, marqué par la prédominance de l'élément inlellecluel et moral, gouvernant la matière, présidant à son développement, ne lui refusant aucune satisfaction légitime, ne cessant de veiller à la bonne entente du corps et de Tâme ; le dernier, se déroulant sous le patronage des sens, se faisant le théâtre de Tusurpation du temporel, aboutissant à Tallération de Timage divine, à la déchéance spirituelle. Il faut choisir entre les deux: c'est Moïse qui Ta dit (1).

Ainsi comprise, la morale individuelle est le triomphe du spiritualisme, non pas du spiritualisme philosophique, n'ayant d'autre base que la raison avec ses défaillances et ses égarements, mais du spiritualisme biblique, ramenant Thomme à son origine célesle, principe et fin de notre existence, remplaçant un équilibre problématique par Vharmonie, harmonie entre les forces physiques et les forces morales, qu'elle confond ensemble dans un acte de gloriflcation divine. Sous ses auspices vient s'opérer une transfiguration qui vaut bien celle du prophète Ëlie, cl qui consiste dans la conversion du corps en engin de perfectibilité. A son tour, celle-ci opère la distinction nette et tranchée entre l'homme et l'animal, formellement annoncée à Noé (2), fondée moins sur la supériorité native du premier, puisqu'il peut la perdre ou l'anéantir, que sur l'effort commandé à tout son élre pour approcher de cet idéal dont son âme est le reflet. Ici encore le milieu n'est guère possible, et il est dans la destinée humaine ou bien de matérialiser l'esprit, ou de spiritualiser la matière, suivant la tendance, bonne ou mauvaise, prévalantchez l'individu. Comme l'Adam primitif, avant et après sa chute, tout homme porte en lui-même un ange et une brute. Il appartient à la morale de dompter la brute et de la subordonner à l'ange.

Nous ne croyons pas devoir nous justifier de nouveau d'avoir consacré une place notable à la morale individuelle, ni de lui avoir accordé la priorité sur la morale sociale. En suivant une route différente de celle que prennent habituellement les organes de l'éthique, nous espérons avoir été fidèle aux lois de la

(1) Deuldr., XXX, 15. (2} Genèse, IX, S.

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logiqae et du déyeloppement humain. Avanl de lancer le jeune homme dans le monde, on se croit bien obligé de pourvoir d'abord à son éducation, de cultiver sa personnalité, de soigner en lui les bons germes et d'élaguer les mauvais. La société n'étant, après tout, qu'un assemblage d'individus, !a morale sociale manquerait d'efficacité si elle ne plongeait ses racines dans la morale individuelle. Préparé par celle-ci, nourri de son lait et fortifié par les enseignements révélés, l'homme peut affronter avec plus de courage et de chances de réussite la lutte que nous avons tous à soutenir avec la vie publique. Le but est le même, il n'y a que la route de changée. Par la connaissance qu'il aura acquise de lui-môme, comme par les combats qu'il aura soutenus dans son propre sein, il saura mieux se comporter envers les autres, animés des mêmes passions, soumis à des nécessités identiques. C'est assez dire que la morale sociale coule de la même source que la morale privée dont nous venons de faire l'exposé ; c'est Dieu qui les a faites toutes deux (1). Mais, avant d'aborder cette dernière partie de notre sujet, il nous reste à compléter la première par un précis de la morale mystique.

(1) ProT., XX, 11.

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