PRINCIPE GÉNÉRAL DE LA. MORALE MYSTIQUE
Le mysticisme de la Kabbale a cela de commun avec la théologie proprement dite qu'elle assigne la même origine au dogme et à la morale, en les faisant jaillir d'une source unique, qui n'est pas autre chose que Tinsorldable mystère de la création. Sans nous arrêter ici au système cosmogonique si richement développé par le Zohar, cette Bible kabbaliste, et par ses appendices, pour ne pas nous écarter trop de notre sujet, il convient de dire un mot du rôle considérable assigné au principe d'émanation dans Tccuvre de la Genèse, au point de vue des mondes en général et de Thomme en particulier. Ce dernier n'est pas seulement un produit du bon plaisir du créateur universel , mais une créature essenliellement liée au principe divin par tout un ensemble de créations intermédiaires, formant une échelle graduée qui part de Tinfini (t]io •}*«) pour aboutir à ce fils de la terre, mélange de perfections et d'infirmités, d'aspirations sublimes et de penchants brutaux. Dans ce système, ce n'est pas seulement l'âme qui se rattache à l'intelligence suprême, mais le corps lui-même qui, dans son ensemble comme dans ses moindres détails, reste en rapport direct avec elle. L'homme terrestre a son type immortel dans l'homme céleste ou primitif (•paip cnx), qu'il doit s'ef-
forcer de reproduire ici-bas. De là résulte qu'il n'est pas un membre, pas un rouage, pas la moindre cheville de notre organisme qui ne soit calque sur ce modèle pur et immatériel. Une seconde conséquence de cette haute conception, c'est que l'aclivitë de l'homme dérivé doit partout et toujours se modeler sur celle de l'homme primordial. Les mondes, en effet, s'engendrent successivement, depuis le premier, émanation immédiate de Dieu, jusqu'à ce monde sublunaire qui nous est assigné pour demeure ; jamais le fil mystérieux, qui les unit ne se rompt, ni ne subit de solution de continuité. Grâce à ce lien invisible, il y a non-seulement union, mais harmonie entre les créations supérieures et inférieures qui ne cessent de réagir les unes sur les autres. Il va sans dire que la direction et l'impulsion première viennent d'en haut ; mais les faifs qu'elles provoquent en bas, les faits moraux et religieux que nous accomplissons sur la terre en troublent ou en corroborent l'influence. De cette façon, l'action et la réaction réciproques du ciel sur la terre et de la terre sur le ciel ne reposent pas seulement sur une liaison purement intellectuelle, mais aussi sur l'activité corporelle, qui devient un élément, utile ou vicieux, de l'harmonie universelle. ^
Il ne faut pas une grande perspicacité pour saisir l'influencé d'une pareille doctrine sur la morale. Dans ce système , la morale est bien autre chose que le simple accomplissement d'une loi qui oblige l'individu et la société. L'homme vertueux, fidèle à la loi de Dieu, ne se borne pas à la seule amélioration de sa condition personnelle ; les résultats de sa bonne conduite ne restent pas renfermés dans la sphère étroite que nous habitons. Par delà de notre horizon, ils s^étendent et se répandent en courants bienfaisants jusque dans la résidence des anges et des archanges, jusque dans les régions suprêmes où s'élève le trône de gloire. Par contre, le méchant qui déserte cette voie de salut pour se plonger dans les âpres et décevantes jouissances de la matière, porte le désordre et la perturbation dans ces mêmes sphères, en imprimant une secousse violente au lien qui unit ensemble toutes les parties ne l'universel.
Si la comparaison était de mise en si grave matière, nous assimilerions celle thèse mystique h la découverle de la loi de Tattraclion et de la gravilation dans Tordre physique. On admettra qu'une conception de cette importance a besoin de s'affirmer par des propositions claires et précises, et nous ne saurions mieux faire pour atteindre ce but que de laisser la parole aux interprètes les plus autorisés de la Kabbale.
CHAPITRE P'. — De Tharmonie qui doit régner entre le monde moral et les mondes supérieurs.
S 1". Troubles causés par le péché dans Vordre universeL
« La création représente un arbre immense ; de même que « Tarbre ne vit que par ses racines, de même les êtres créés, (( depuis les plus grands jusqu'aux plus chélifs, ne peuvent « subsister que par la cause des causes, leur vraie et première a racine. De ce principe découlent deux conséquences. La « première, c'est l'interdiction pour l'homme de pécher par son a germe vital, c'est-à-dire spirituel, émanation directe du « créateur : plus on se pénétrera de cette défense, plus la « pensée se purifiera. La seconde, c'est un sentiment de grâce titude qu'il doit faire naitre en nous : ne faut-il pas nou3 a montrer reconnaissants envers celui qui nous fait vivre, qui a nous nourrit de sa propre substance (I) ? D'un côté, Thomme a qui remplit un seul des commandements de Dieu dans toutes « les conditions voulues est censé les avoir accomplis tous, par a cette raison que chacun d'eux en contient l'ensemble (2) ; « mais aussi, de l'autre, nous sommes responsables môme do tt nos fautes involontaires, eu égard à la nature quelque peu « infaillible de notre âme. Que les coupables songent bien au « trouble qu'ils introduisent par leurs méfaits daùs l'harmonie
(I) Reéiehlth Ho'hma, p. iS. (i) Raï« Méhimna; VaTkraj 194.
LA MORAKE MYSTIQUE. 63
a des mondes supérieurs. Ils provoquent une séparation falale a entre la droite et la gauche ; ils empêchent les bénédictions a célestes de descendre jusqu'à nous, en obstruant les canaux « (ni^'i3'«:r) qui leur servent de passage... C'est à cette pertur- « bation spirituelle, consistant dans Timpuissance d'exercer la « faculté d'épanchement (rsr) et d'en faire jouir le monde « sublunaire, que Moïse fait allusion lorsqu'il prédit si souvent a à Israël que, grâce à ses péchés, le ciel cessera de com- « muniquer à la terre le prin^cipe de la fécondation. Or, cet d avertissement doit être pris dans le sens spirituel : la pluie a dont il est question, c'est la pluie et la rosée des enseignea ments de la sainte Tliora (1). C'est par une application ana* « logue du langage allégorique que l'on parle si souvent dans « la Kabbale des écorces (niB^iip) qu'il faut briser si l'on tient « à jouir du fruit qu'elles renferment, et, pour rendre cette a image des plus sensibles, on nous montre les trois enve- <K loppes de la noix comme symboles d'autant d'inflrmités mo- « raies, qui sont : l'orgueil, l'obstination et l'irritation, indice qués dans la fameuse vision d'Ëlie sur le mont Horeb sous a la triple forme du vent, de l'ouragan et du feu, que Dieu ff dédaigne comme instruments de sa manifestation auprès des « hommes (2). Citons, à ce propos, la remarquable explication a d'un texte du Deuléronome : « L'Éternel, ton Dieu, marche ce au milieu de ton camp pour te proléger el te livrer tes en- « nemis. Que ton camp soit donc saint, que rien de honteux a ne s'y montre ; car alors il s'éloignerait de toi (3). » Il s'agit « ici, dit le Zohar, de la schéhina (nrs©) qui réside en Israël «t au sein de la dispersion, afin de le protéger contre les alta- <r ques elles persécutions auxquelles il ne cesse d'être en butte. « Il est constant que les ennemis d'Israël ne peuvent rien « contre lui, tant que par sa conduite il n'abaisse pas la ma- (c jeslé de la schéhina devant les génies protecteurs des autres a nations. C'est dans ce dernier cas seulement que les peuples « profanes acquièrent la faculté de déployer contre le peuple
(I) Thikonnim. (ô) Dealer., XXIII, iS.
{i) 1 Rois, XIX, 1 1 cl 1 3; Tbikoanlm, 68.
a de Dieu les ressources de leur génie malfaisant, de même « que par son retour à Dieu il paralyse, il réduit à néant cette a influence maudite. La sainteté du camp que Ton nous presse crit signifie les soins que nous devons prendre pour éviter « toute contamination qui résulte [de la violation de la loi. « Qu'un seul des deux cent quarante-huit membres qui coma posent le corps humain se souille par un méfait quelconque, « et Timpuretë s'étend à notre organisme tout entier. Le camp (( sacré, c'est donc l'ensemble de nos membres et de nos or-
a ganes(i}, ainsi qu'il est dit ailleurs: a La fidélité à Dieu
« fortifie et augmente l'épanchement divin, de même que l'im-
a piété et l'immoralité le diminuent et lui barrent le che-
« min (S). » Que l'on se pénètre donc bien de ceci, toute faute
(( commise par n'importe lequel des rouages de notre corps en
« chasse le rayonnement céleste et le prive de sa part d'in-
a fiuence divine. A la bonté infinie vient alors se substituer
« la rigoureuse justice frappant le pécheur soit dans sa per-
« sonne, soit dans ses intérêts (3). Enfin, ce qu'il ne faut pas
<c perdre de vue, c'est que l'impureté dont il est question dans
« le texte susvisé s'applique également aux violations reli-
tt gieuses ou morales , défenses alimentaires , prohibitions
« charnelles, idolâtrie, médisance, orgueil, irritation, luxure,
« se confondant dans une même réprobation (4). »
§ 2. Réaction exercée par le corps sur Vâme dans le vice
comme dans la vertu.
« Un point important à noter, c'est qu'à l'exemple du corps, c( l'âme est faite de deux cent quarante-huit organes spirituels, (( constituant l'homme véritable, celui qui est appelé a image « de Dieu », le corps ne portant et ne méritant d'autre quali- « fication que celle de chair de l'homme. C'est grâce à cette
(1) Zu*har, Â'haré Motb, 1». (3) Ytlkut, HMcinoQ, SS.
(5) Reéichilh Ho'hDA, 9S.
(4) 2oW, Melsora, 9f ; TeUawéi 83; Va-yéscheb, 18S.
« identité de structure que le corps devient le moule de r&me. tf Quant à la dissemblance des individus humains, elle provient « de la physionomie propre et distincte de chaque mot. Cette « similitude de Tesprit et de la matière est devenue Torigine « d'une certaine récompense attribuée à Tâme, et qui consiste « dans un vêtement fait de nuées, nimbe ou auréole corresa pondant à Tenveloppe grossière qui nous enserre ici-bas (1). u Poussant plus loin le parallèle entr^ le physique et le moral, a on soutient que le péché fait un trou dans T&me, à Tinstar « du glaive qui de sa pointe troue le corps. Tel est le glaive a symbolique de Semaël, Fange de la perdition. Dans cette « voie de Tassimilation du spirituel au temporel, on va jusqu'à « Textrëme : de même qu'il y a, nous dit-on, des coups et des <K blessures qui tuent le corps, de même il y a des plaies mo- « raies qui tuent Tâme ; à chaque pas en avant tenté par Tes- « prit impur vient répondre un pas en arrière fait par Tesprit « saint. Prenons pour exemple le péché des yeux, qui obscurcit « la vue de Tâme : a Malheur àTâme, dit la Kabbale (2), envoie loppëe de ténèbres! C'est d'elle qu'on peut dire, mieux a encore que d'Isaac : a Ses yeux s'obscurcirent par rapport à <c la vue (3) » , ou bien, avec TËcclésiaste : « Ceux qui regardent « par les fenêtres voient trouble (4). » Oui, ce qui infirme la a vue perçante de l'âme, c'est le péché, figuré par Semaël, (c esprit teptateur (5). On a fait encore là-dessus une compa- « raisonr ingénieuse empruntée à l'optique expérimentale : « quand on se trouve placé dans un milieu lumineux, on fixe « la lumière sans peine ; mais plus on est plongé dans les té- « nèbres, plus les rayons du soleil blessent la vue. Eh bien ! <c il en est de même de la vue spirituelle : à mesure que l'âme « s'enfonce dans les sombres régions de la matière, elle est a dépouillée graduellement de ses aptitudes, comme nous le a révèle si bien la situation d'Israël , si différente après la « sédition du veau d'or de ce qu'elle était auparavant (6).
(I) Zo'har, Beréohith, 9; TbikoaniiD, (4) Ecoles. XII, 3.
138; Raïa, Pinehas, StS. (S) Thikonnim, U 6l 44.
(i) Zo*har, Beréschilh, 6. (6) ReéMhith Ho'hmA, U.
(3) Genèse. XXVIl, 1.
tOMB II tt
a GoDstatoDs aussi que la Tradition rabbiûique renferme plus « d'une proposition se raltachant à ce même ordre d'idées. En a voici quelques-unes : a Toute bonne action réalisée dans ce a monde sert à son auteur d'avant-coureur sur le chemin de « l'immortalité; tout méfait, au contraire, devient pour celui « qui Ta commis comme un collier qui l'entraîne jusqu'au pied « du tribunal céleste (1). — Faire une bonne œuvre, c'est « conquérir un défenseur; commettre une violation, c'est se « créer un accusateur devant Dieu (S). 9 A cet égard, le mysa ticisme a enfanté toute une théorie connue sous la dénomina* « tion signiflcative de «taille de l'homme céleste» (niQ^p 'ii^'^©), a d'après laquelle les deux cent quarante-huit commandements a positifs correspondent à un égal nombre de membres non a plus du corps humain , mais du moi immatériel , avec a cette particularité que chacun desdits membres contient en « substance tous les susdits commandements. Tel serait le sens a de la transformation qui vient d'être indiquée, et au moyen a de laquelle un seul acte méritoire se transfigure en ange « gardien, c'est-à-dire en un être complet. Et comme le bien « et le mal sont soumis à une seule et même loi, un seul acte cf coupable, grâce à la participation de l'ensemble de Torga- « nisme, est métamorphosé en mauvais génie. La pureté et a l'impureté des vêtements, notion dont la doctrine mystique a fait un si fréquent usage, sont encore un produit de cette <r théorie. On lit dans le livre des Prophètes que le grand pon- « tife Yehoschoua portait des vêtements souillés (3). Que fauter il entendre par ces habits malpropres? Les pensées et les « actes par lesquels l'âme se manifeste dans ce monde. Il est « un ange, le démon directeur de l'enfer (Diarria), qui reste a chargé de Tinspection de ces habits (4). On peut citer sur « le même sujet un passage duTalmud plus énergique encore ; « c'est celui qui dit que chacune de nos fautes s'attache à nous « comme un chien (6). Gela veut dire que le péché est plus
(1) Talmnd, Aboda Zut, 5^ (4) Zo'har, Pinehas, 314.
(9) Aboth, Vf, 13. (5) Tnlinad, Aboda Zara, «. s.
(3) Zacharie, III, 3.
(c qu'une simple enveloppe; il pénètre au plus profond de « notre être, s'incorpore à nous, s'inocule à notre essence, a comme la morsure qui laisse la trace de ses canines dans la <K blessure (1). Nous ne saurions mieux terminer ces citations « que par la description de Silith, la femelle du prince des a ténèbres, mais plus dangereuse et plus terrible encore, a parce qu'elle est faite de matériaux plus grossiers, ce qui la 0 rend plus propre à se mettre en rapport avec nous. Voici ce a portrait : Il existe un couple infernal comme il existe un ff couple céleste. Semaël possède une femme, portant les difa férents noms de serpent, femme impudique, fin de toute « chair. Sa mission consiste dans les tentations continuelles c qu'elle fait subir aux esprits mâles. Elle s'attife, elle se par* « fume comme la courtisane, se place au coin de tous les cara refours pour exercer ses séductions sur les sots ; elle s'empare « d'eux, les caresse, leur verse son vin empoisonné, fait du c jus de venin de reptile. Dès que la victime commence à céder a à ses avances, elle la fascine par le mirage de ses perfections et menteuses, lui faisant admirer tour à tour et sa chevelure < parfumée, et les nobles traits de son visage, et le carmin de « ses joues, et ses riches atours, et la finesse de sa bouche. (K Les paroles qui tombent de celle bouche sont du miel ; ses a lèvres, vermeilles et douces comme tout ce qull y a de plus « doux ; enfin sa tunique couleur de pourpre est faite du tissu « le plus précieux. Malheur à l'élre tombé dans ses filets! a Aussitôt vaincu, aussitôt trahi : sa perfide séductrice dispa- « rait, monte au ciel, le dénonce, l'accuse et demande à s'en « faire le bourreau. Le malheureux, qui la voit revenir à lui, « ne songe qu'à se livrer à ses embrassements. Mais alors quel « soudain changement de forme et d'aspect! A la place d'une « belle et sensuelle nymphe apparaît un démon à l'aspect hor- « rible, enveloppé dans un vêtement de feu parsemé d'yeux « effrayants, armé d'un glaive fiamboyant d'où tombent des « gouttes d'un poison mortel (2). » Ce portrait, calqué sur celui de la courtisane, ébauché par le pinceau de l'auteur des Pro-
(I) Roéschith Uo'hmi, 35« (i) Zo'har^ Va-yeUé, 146.
verbes (1), est plus et mieux qu'une ampUQcalion de rhétorique ; par ce couple infernal dont il est question au début, on veut faire allusion à la réaction réciproque qu'exercent l'un sur l'autre le principe fécondant et le principe fécondé, la sensation et l'imagination envisagées aUi point de vue mystique.
§ 3. Double altération, corporelle et spirituelle, produite
par le péché.
« Le premier effet du vice est d'altérer l'organisme huc main modelé sur celui des mondes célestes. Toute faute <( religieuse ou morale constitue une brèche qui provoque a l'éloignement de la Schehina, renonçant à résider dans un « édifice ébréché. Il est donc du devoir de l'homme de c reconnaître les droits de Dieu sur toutes les parties de a son être, de lui élever un trône dans chacun de ses membres. « Or il ne le peut qu'à la condition de chasser des coins et des « recoins de son for intérieur les mauvaises pensées, les c sentiments impurs, en mettant à leur place une brillante « lumière qui jaillit de l'accomplissement des prescriptions « sacrées (2). A l'instar de Tâme, Dieu étend son autorité sur « tous les rouages de notre mécanisme, car ces rouages sont a modelés sur le plan qui a présidé à l'œuvre de la Genèse, et c c'est pour ce motif que l'homme est appelé un microcosme. » La Kabbale se donne beau jeu dans ce système de spiritualisation humaine : elle le poursuit et l'expose dans ses moindres détails. Telle prescription religieuse est en rapport avec le visage, telle autre avec les yeux, les oreilles, les pieds, les mains, voire même avec les membres secrets. Pour asseoir solidement cette théorie, on y fait intervenir le raisonnement, la déduction logique, mais, comme toujours, appuyé sur rÉcriture. « Si une bouche contrefaite, nous dit-on, compte c parmi les défauts qui rendent le Cohen impropre au service
(1) Prot.i yiîi 1(HIT« (1) ThikOttBiB, It9.
« sacerdotal^ combien plus encore une parole contrefaite, c'est-
ce à'dire mauvaise, doit-elle produire ce résultat ! On commente
« dans un sens analogue ces paroles de Job ; « Maigreur
« surgit et dépose contre moi (1). » Qu'est-ce que cette mai-
(( greurqui témoigne contre Thomme? C^estle signe accusa-
« teur dont la Thora marque la face de celui qui Toutrage,
a qui la yiole dans Tun de ses commandements,- et ce signe
a indélébile le dénonce aux êtres supérieurs et inférieurs qui
a le maudissent. Alors les yeuxie Dieu, c'est-à-dire le regard
« de la sagesse infinie qui lit sur notre physionomie comme
« dans un livre, aperçoivent ce visage marqué delà note d'in-
a famie. Alors s'élève un cri terrible : Malheur ! malheur au
a criminel dans ce monde! malheur à lui dans le monde futur !
oc Que l'on s'éloigne de l'entourage d'un tel qui porte sur son
a front les traces de Tesprit impur qui le domine ! Tant que
a subsistent les vestiges de cette malédiction, ils exercent
« leur funeste influence sur les enfants qui naissent de
a l'individu réprouvé. Les méchants au front d'airain, les
a grands criminels qui surgissent de loin en loin, ne sont
a pas autre chose qu'un produit de cette réprobation héré«
a ditaire qui pèse sur l'âme non moins que sur le tempéra-
tf ment. Par contre, les justes et les pieux obtiennent, à
(c titre de gage de l'affection divine, un de ces rayons célestes
a qui transfigurent, faisant de l'homme de bien un objet de
« vénération pour tous (2). »
Prenant cette fiction à la lettre, les moralistes mystiques proposent comme antidote à cette trace fatale du crime les larmes du repentir, qui possèdent la vertu de la faire disparaître (3). (c Une chose plus grave encore, c'est que cette alté-
a ration physique et morale, résultat de nos fautes, ne s'ar-
a réte pas à la personne coupable. Non, elle réagit, ainsi que
« nous l'avons constaté déjà, sur les mondes supérieurs ,
a jetant le trouble jusque dans le domaine de la Schehina. La
« béatitude et la perfection de Dieu sont atteintes et amoin-
(1) Job, XVII, 8. (3) Reéiohitli Ho*hma, 55.
(i) Zo*har, A*hré Moth, 76.
a dries parle péchés grâce aalien direct qui rattache les ftmes « à Fauteur de toute existence. Comparant le Yetz,er Harâa a (génie du mal) à la servante, le Zohar dit qu'en prenant le a dessus le mauvais génie commet un acte d'usurpation ; il « usurpe la place de la mscîtresse [Matronita). Or, la servante tt qui devient maîtresse est proclamée par le sage a le renvera sèment de Tordre naturel (1). » Et cette influence funeste se a fait sentir en bas comme en haut, descendant de Tordre (K divin et de Tordre humain dans celui du règne animal, a et voici comment : Il a été établi que les images de toutes les a &mes émanent de la Schéhina : Tant que la face de Thomme a la reflète dans son intégrité, sans altération radicale, elle a jouit du respect et de la crainte des créatures inférieures, a conformément à Tassurance donnée à Noé (2) ; mais que « Thomme cède aux mauvaises suggestions, et aussitôt Tem* « preinte divine s*évanouit, laissant au premier plan les traits « de la bestialité (3). Joignant Texemple au précepte, on nous c cite la légende de Daniel, Vange qui vint fermer la gueule a des lions (4). Cet ange, c'est le visage du prophète consera vaut la sainteté et la pureté de ses traits natifs (5). La vision a de Téchelle de Jacob est Tobjet d'une interprétation ana- « logue : les anges qui montent et qui descendent sur cette « échelle signifient qu'il y avait ressemblance parfaite entre « l'original céleste et la pâle copie terrestre du patriarche. Les a diverses considérations qui précèdent peuvent être résumées a dans la proposition générale que voici : a Tous les commana déments de la Thora s'incorporent dans le Roi (la première « des dix sephiroth) ; ils ont leur siège qui dans sa tète, qui « dans son tronc, qui dans ses mains, qui dans ses pieds, de a sorte qu'il n'y en a pas un seul qui se trouve en dehors de « son être. Violer l'un de ces commandements, c'est donc « manquer au roi. Malheur à ceux qui se laissent aller à cette «( rébellion : ils ne savent pas à quel point ils sont couc pables (6). » Finalement les membres du corps humain sont
(1) ProT., XXX, ts. (4] Daniel, VI, n.
(i) Genèse, IX, fl. (B) Zoliar, Va-yéioheb, 191.
(3) Pwunef, XLIX, 13. (6) Zo'har, Tethro, 65 ; Thikonnim, 130.
^ envisagés sous un autre rapport encore, comme témoins ap- <f pelés à déposer pour ou contre Thomme, suivant la nature a de ses actes, a Qui est-ce qui témoigne pour ou contre a rhomme? nous dit la Tradition rabbinique' et mystique- — a Les poutres et les locataires de la^naison. — Quelles sont ces « poutres? — Les cordes du cœur, qui ont des ramifications a dans tout Tétre. — Et quels sont les locataires ? — Les deux cent a quarante-huit rouages qui constituent notre organisme. » La a Bible nous dit dans le même sens: «Les fautes du méchant « sont gravées sur ses os. — Pourquoi sur les os plutôt que « sur la chair, les veines ou les nerfs î — Parce que les os sont a blancs, et que le noir de récriture se détache mieux sur le « blanc, de même que la lumière nous apparaît plus brillante « quand elle jaillit du sein des ténèbres, et la couleur azurée « n'est pas autre chose que le mélange du noir avec le blanc, tt du clair avec Tobscur. Les os sont en outre les vrais sup- « ports du corps: il est donc juste qu'ils servent comme de ce bas-relief à Tinscription de nos mérites et de nos déméa rites (1). »
§ 4. Les jours considérés comme éléments de la inor alité
et de la perfectibilité humaines.
On ne s'étonnera pas que le temps vienne jouer son rôle dans ce système de physiologie morale, le temps qui, joint à Tespace, forme la double circonférence au sein de laquelle se réalisent tous les phénomènes de la spéculation et de Taction. Constatons tout d'abord que Taffirmation de cette influence de la durée appartient à la Tradition talmudique plutôt qu'à la Kabbale proprement dite. La part de cette dernière se rapporte moins au principe qu'aux conséquences qu'elle a su en tirer. Voici la formule doctrinale : a Les deux cent quarante-huit « commandements affirmatifs de la loi correspondent aux deux « cent quarante-huit membres du corps hujnaia. Ci)aQiia de
(I) Rata, Schoftim, 375; cf. Talmad, Higaiffa.
« ces membres est censé dire à Fhomme : Emploie-moi à une c bonne œuvre, afin que tu vives heureux et prospère. Quant < aux trois cent soixante-cinq prescriptions négatives, elles «r sont en rapport avec les jours de Tannée solaire. Chacun de « ces jours de Tannée, du lever au coucher du soleil, semble c nous apostropher en ces termes : a Je te conjure par le € nombre des jours de ta vie de ne pas faire de moi un usage « criminel, de ne pas me jeter dans le plateau de la culpac bilité (t). » Voici maintenant quelques-unes des applications c de ce principe faites par le Zohar. En traitant du jeûne € et de son efficacité, il reproduit la proposition rabbinique c qui dit : t Le jeûne est au mauvais rêve ce qu'est la flamme c à Tétoupe (2). » Puis il en donne Texplication suivante : a II c est de fait que les jours terrestres répondent à autant de « jours célestes ; et c'est grâce à ce développement parallèle « que le jeûne, aussitôt accompli, rétablit Tharmonie troublée «r entre le jour céleste et le jour terrestre. N'attendez donc pas c le lendemain du mauvais rêve, et sachez que demain ne peut « rien pour aujourd'hui. Du rapport étroit qui existe entre le a jour d'en haut et le jour d'en bas résulte cette conséquence « morale que Thomme doit bien se garder de le détruire ou de « le troubler par le mauvais emploi qu'il ferait de ses journées, a et dont la funeste influence se propagerait infailliblement de <c bas en haut. Notre activité terrestre réagit toujours sur celle « des sphères supérieures , en bien comme en mal , et le temps cona sacré à une bonne œuvre a son pendant en quelque sorte « dans la durée abstraite et éternelle, de façon qu'à toute c vertu matérielle vient correspondre simultanément une vertu a spirituelle qui en devient Tauréole. C'est ainsi que toute a bonne journée devient pour celui qui l'a faite un aide, un <f noble et puissant défenseur. Par contre, chaque jour mal a employé se fait notre accusateur, et, en vertu de la loi du « talion, l'instrument de notre ruine (3). Tel serait le vrai
(I) PeiiikU, Proi., XIV, 53; cf. Tâl- (!) Talmud, Schabballi, U.
mud, Maccolh, 94, et notre Introduction à (3) Zo'har, Emor, 93.
le Morale générale, p. 61*63.
<t sens de ces mots du Psalmiste - a Les jours ont été créés (1). » « Qu'est-ce à dire ? Que les jours jouissent d'une certaine réa- « lité, servant de vêtement à Tâme- après sa sortie du corps, « vêtement composé des actes, bons ou mauvais, qu'ils ont vu « s'accomplir. Un autre texte, visant également cette impor» <( tance et cette valeur morales des jours, c'est celui d'Isaïe : « Sourds, écoutez; aveugles, tâchez de voir (2). » Les sourds, a dit le Zohar, ce sont ceux qui ne tiennent nul compte des intf jonctions de la loi, qui ferment l'oreille pourne pas entendre « les ordres du souverain maître ; les aveugles sont ceux qui a ne se soucient pas de regarder la base fragile sur laquelle a repose leur existence. Chaque jour nous adresse sa procla- « mation , mais nous n'y faisons pas la moindre attention. Qu'on « le sache bien , les jours écoulés durant notre vie terrestre a subsistent dans leur totalité quand nous avons quitté ce a monde. Planant dans les airs, ils viennent successivement « interpeller celui qui les a vécus. Si donc, après l'exhortation a quotidienne dont nous sommes l'objet, nous faisons le mal « quand même, le jour marqué de cette noie d'infamie en est u d'autant plus confus qu'il est condamné , après déposition tf faite, à se tenir hors rang. Et il reste dans cet isolement, dans a cet état d'exil, tant que l'homme n'a pas fait pénitence. S'il a répare la faute qu'il a commise tel ou tel jour, alors ce der- <^ nier est réhabilité et recouvre son rang dans la chaîne infinie a du temps ; sinon, ce même jour se fera l'ennemi de l'homme <c qui l'a déshonoré ! Il y a donc effectivement des jours vi- « cieux, défectueux, exclus à tout jamais de la série des jours « de vie. Malheur à celui qui aura diminué sciemment le « nombre de ses jours devant Dieu! Il se sera dépouillé lui- « même de la belle couronne tressée de jours de vertu et de « piété. Oui, les jours défilent un à un devant le trône du <f Très-Haut : méritoires, ils font un superbe vêtement de « l'âme ; coupables et souillés, ils ne sont plus que méchants a haillons. En ce cas, la nudité de l'homme est en raison ina verse de la couverture qu'ils lui font: plus les mauvais jours
(ij Psaumes, CXXXIX, 17. (i) Iiale, LXII, 18.
74 DBUXIÈMB PARTIE.
a sont nombreux, plas T&me est à dëcouYert. Malheur donc à a celui qui n'a pas de quoi se couvrir au jour du jugement! a Mais heureux les justes dont les jours sont recueillis dans le a trésor de Dieu, et qui n'en sont tirés que pour devenir la a brillante auréole de ses élus ! Ils ressemblent] à Abraham, a dont il est dit : « 11 était entré dans les jours (1), c'est-à-dire a drapé dans les minutes de son existence comme dans les plis a d'un vêtement céleste (2). » Le dernier mot de cette théorie <K remarquable, c'est l'affirmation du principe de solidarité « par rapport aux jours de la vie, en ce sens qu'une mauvaise tf journée, outre son mal particulier, influe malignement sur « celles qui la précédent et la suivent en en dérangeant l'ordre « et la symétrie. C'est comme une chaîne dont 1 intégrité est « compromise par le détachement violent d'un seul de ses ance neaux (3). La conclusion morale à en tirer est des plus a faciles, à savoir qu'il faut pratiquer le bien chaque jour, ou « du moins se hâter de réparer le mal fait hier ou aujour- « d'hui, afin de lui restituer sa place dans la série des mo- « ments de notre existence. »
Voilà le résumé des enseignements tirés de la Kabbale sur les relations des mondes supérieurs avec notre monde sublunaire, de la divinité avec l'humanité, de l'incorporel avec le corporel. Pris dans leur ensemble, ils aboutissent à cette harmonie qui confond dans un embrassement suprême tous les éléments de l'existence spirituelle, depuis l'infini jusqu'à cette chétive créature de la terre dont le corps et l'àme doivent également contribuer à la glorification de l'Être suprême. Nous ne voulons, pour le moment, ni juger ni discuter cette haute conception, et nous nous bornons à la recommander aux méditations de tous les penseurs sérieux.
(1) Genèie, XXIV, 1. (3) Reéicfaith Ho'hma, 40.
(i) Zo'har, Val'hi, 3i4.