‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 38 sur 71 · CHAPITRE II. — De Tamour de Dieu et de ses · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — De Tamour de Dieu et de ses

conséquences morales.

Dans notre introduction (1) nous avons essayé de démontrer qu'au point de vue de la Révélation, la morale découle de la source pure de Tamour de Dieu. Il va sans dire que la doctrine mystique doit abonder dans ce sens et que Tamour divin y occupe une place considérable. Mais, avant de déterminer cette filiation, il convient de s'arrêter d'abord à la nature et aux conditions de cet amour.

§ V^, Réciprocité de Vamour divin et de Vamour humain.

« 11 importe de nous prénétrer de cette vérité, ditleZobar (2), u que l'amour que nous ressentons pour Dieu provoque chez tt lui le retour de ce même sentiment pour nous, k ce sujet, ila est bon de constater tout d'abord que le véritable amour ne « gît pas dans le corps, mais dans l'âme, de façon que les affeca tiens spirituelles puissent s'unir et môme s'identifier para dessus les corps. Comme exemple, on cite l'amour réciproque a de David et de Jonathan (3) ; et, comme précepte, la belle « comparaison de la sagesse proverbiale : « De môme que « l'eau reflète les traits du visage, de môme le cœur humain « répond au sentiment qu'il excite chez le prochain (4). » « Voici l'explication de ce proverbe : Pour obtenir la réflexion a des traits du visage, il faut deux choses, savoir : de l'eau et a un vase qui la contient. Eh bien! pour réaliser Tamour, il a faut également deux choses, le cœur et l'âme: le premier a faisuUt fonction de vase, la seconde, de réflecteur. Une a autre conséquence de cette comparaison est la suivante :

(I) Voy. I«' TOI., p. 39-44. (S) l Samuel, XVnF, i; XX, 14 ; Il Sa-

(9) Zo'har, Ki Tisia, 190. mnel, I, «6.

(4) ProT., XXVII, 19.

76 DEUXIÊMB PARTIE.

« de même qne, pour saisir sa propre image, il faut regarder

« avec ane certaine fixité Teau qui lui sert de miroir, de

a même, si Ton tient à obtenir Tamour de Dieu, il faut avoir

« les yeux fixés sur lui, c'est-à-dire observer, étudier et con-

« templer ses perfections avec Tardent désir de les prendre

« pour modèle. Un dernier point de ressemblance doit être

a noté : la reproduction de notre image dans Teau n'a rien àe

« matériel ; il en est de même du véritable amour : humain ou

« divin, il est le produit exclusif de nos facultés spirituelles (1).

« La législation mosaïque ne laisse pas de rendre témoignage

« à cette réciprocité : telle est entre autres la prescription du

« Lévirat, de cet acte charnel au moyen duquel le frère vivant

a est censé attirer vers lui Tâme de son défunt frère et la

a localiser en quelque sorte par Tunion qu'il contracte avec sa

« veuve. C'est par un procédé analogue que nos forces corpo-

« relies et incorporelles, concentrées dans l'amour de Dieu,

a semblent opérer comme un courant magnétique entre l'es-

« prit divin et l'esprit humain (2). C'est cet amour réciproque

a qu'on a souvent symbolisé par le baiser, le baiser qui, grâce

« à l'application d'une bouche sur l'autre, a pour effet de

c fondre ensemble les souffles de deux êtres qui se chérissent

« au point de vouloir s'absorber l'un dans l'autre. Dans la

« langue mystique, cette opération s^appelle le mystère du

a baiser (3) ; et comme dans la science kabbalistique nulle

a théorie n'est complète si elle ne s'appuie pas sur la guéma-

« tria (application de la numération à la lettre biblique),

« celle-ci vient dire son mot au sujet de cette théorie de

« l'amour : le mot Ahaba (amour), réduit en chiffre, est égal à

« treize (nanx) ; E'had, un, unité de Dieu, en vaut autant ('rn»),

a ensemble vingt-six, nombre égal au nom tétragrammate, et

« emportant celte signiflcation que l'amour et l'unité occu-

a peut une place identique dans le nom ineffable (4) . Mainte-

« nant il est à remarquer que la réciprocité de l'amour divin

a et humain dont il est question implique une certaine ana-

(1) Reéichilh Ho'hma, 75. (3) Zo'har, Theronma, S59.

(2) Zo'har, Korali, 177. (4) Zo'har, Cantique dei canliquet.

« logie, pour ne pas dire égalité de nature, entre ses deux « facteurs : car il deviendrait impossible si Dieu et Thomme « n'avaient absolument rien de commun. Mais, TâmeetTes- (t prit humaine émanant directement d'un rayon de Tintela ligence suprême, Dieu est toujours plus ou moins dans a rhomme, et le fil invisible qui nous unit à lui n'est jamais a' entièrement rompu. Â Tappui de cette assertion on invoque <K encore un texte d'Isaïe où ce rayon d'en haut, qui éclaire les tt profondeurs de la conscience, reçoit du prophète la double « qualification de a âme et souffle 9 (1), confirmée par un pasa sage de Job, disant : a Quand Dieu attire à lui son âme et « son souffle, toute chair expire (2). » Qu'est-ce à dire? Qu'à « la mort de l'homme Dieu reprend son propre bien, ramène a à lui les sources de la vitalité, et aussitôt le fleuve qui en a découlait s'arrête et tarit faute d'aliments. Dans un sens un « peu différent, mais aboutissant au même résultat, on com- « pare la réciprocité de l'amour divin et humain à une corde « dont les deux bouts se trouvent entre les mains de deux a êtres qui tendent à se rapprocher et qui s'en servent mutuel* « lement pour franchir la distance qui les sépare ; ou bien « c'est l'âme elle-même qui est cette corde que Dieu retient « par le bout supérieur, et le long de laquelle doit se hisser « celui qui veut s'élever jusqu'au Très-Haut (3). »

§ 2. De la nature complexe de V amour de Dieu.

Ici c'est la Tradition rabbinique qui pose les principes ; c'est elle qui énumère et détermine les diverses manifestations de cet amour. Voici ce qu'elle dit à ce sujet : « Dieu exprime « son amour pour Israël par trois termes, « attachement, af- (c fection et désir (4) », lesquels servent également d'expression « àl'amoui* sensuel (5), et auxquels il convient d'ajouter les a autres dénominations «amour et parole (6) », qui se retrou-*

(1) haie, â6, 9. (4) Dealer., IV, 4; Maiachie, III, fl.

(1) Job, XXXIV, 13. (5) Genèse, XXXIV, 8, 19 et 31.

(\) Reéichith Ho'hma, 81. ' (6) Malaohle» I, t; liate, LX, t.

78 DEniÈVE PARTIE.

" vent de même parmi les définitions de Tamonr profane (1).

" Insistant pins particnliërement snr les trois premiers termes,

*' on se plaît à y reconnaître les trois affections de Fâme

" triple, de Tàme sons ses trois formes on dénominations bi-

** bliqnes : Nepbesch, Rona'b, Nescbama (2). — Vient ensuite

« le mysticisme nous donner Icxplication de ces trois qnali-

*t fications. VaiiachemenU c'est la consécration de la pensée

« à Dieu , son dégagement de tonte mauTaise suggestion

« comme de tont ce qni est de natnre à troubler notre adora-

(c tion, par une opération semblable àcelle qui nous fait dégager

a le froment de la paille et du fétu qui, mélangés avec le grain,

(c en altèrent Tessence. Il en résulte cette conséquence reli->

ce gieuse et morale que, du moins pendant la célébration du

a culte, il faut chasser toute distraction mondaine, à Teiemple

« de Sicbem s'attacbant à la fille de Jacob en la prenant pour

ce Tunique compagne de sa rie. Vaffection consiste principa-

ce lement dans Tardeur que Ion met à Taccomplissement de la

c< volonté divine. Dans la langue mystique, cette qualité est

ce désignée par l'expression c volonté du c<Bur i, irréalisable

c< si elle n'est précédée d'une immense affection pour Dieu.

ce Quand l'homme subordonne sa volonté à l'amour de Dieu,

c( cette volonté commence par stimuler le cceur , source de

c( l'existence corporelle ; de là elle passe aux autres organes,

c( devient le lien qui les unit au cœur, et alors cœur et chair

(( se mettent à l'unisson pour attirer à eux la Schéhina. En

ce agissant de celte sorte, Thomme s'incarne, pour ainsi dire,

ce dans la Divinité (3). Enfin le désir, c'est l'acte proprement

ce dit , la consommation qui constitue le but en toutes

ce choses. »

§ 3. Le spectacle de la création considéré comme Vun des plus puissants stimulants de Vamour de Dieu.

Conformément à son principe, la Kabbale envisage le spectacle de la création au point de vue spécial des rapports du

(I ) Genèf e, XXXI V, 5. ProvUenee et Rémunération^ p. 495 et fuir,

(fl) BwéioUth Rabba, Mot. 4; cf. notre (3) Zo'har, Vt-yakhel, 198.

monde célesle avec le monde sublunaire. « Voyez, nous dil- « elle,îce soleil qui se lève d'abord tout enflammé, mais dont « les tons s'adoucissent à mesure qu'il avance dans sa course : « c'est le symbole de la force tempérée par la bonté (1). V Viennent ensuite les vents et leurs différentes directions, « comme autant de marques de la bienveillance divine ; puis ft les éléments, notamment l'air et le feu. Voyez-vous cette a flamme qui apparaît au bout de la mèche et du tison? Ce a n'est rien moins que l'image de l'esprit surgissant du sein « de la matière (2). De là ces aphorismes de la doctrine écrite a et traditionnelle : « Tout ce que Dieua fait contient une leçon « de sagesse (3). » « Tout ce qui est sur la terre est la repro- « duclion de ce qui est dans le ciel (4). i> Ici nous retrouvons a la guématria confirmant cette concordance de la création « supérieure avec la création inférieure, par le premier mot de a la loi écrite, par ce terme de Ber'eschilh, qui signifie deux <f genèses (la lettre Beth ayant cette valeur numérique), c'est- -à-dire une genèse céleste et une genèse terrestre. Qu'est-ce, « en effet, que la création dans son ensemble? Une série de a créations particulières servant de moules et d'empreintes a aux êtres répandus sur tous les degrés de l'échelle de l'exis- « tence.et marqués par l'affaiblissement graduel des types pria mitifs. L'Océan d'en bas est modelé sur l'Océan d'en haut, a et le paradis n'est pas autre chose que le trait d'union entre a le matériel et l'immatériel. Dans une sphère plus étroite, « le tabernacle, avec son mobilier aux proportions fixes et aux c mesures exactes, devait symboliser le plan du sanctuaire « céleste (5). Et si l'Écriture nous dépeint si souvent la terre a avec les organes humains, tels que lôte, œil, bouche, flanc, a etc., ce langage figuré contient une attestation indirecte des « rapports de la terre avec les mondes supérieurs. Cette ma- « nière de voir s'applique d'ailleurs aux anthropomorphismes

(l) ThJkounlm, 243. (*) Ecclés., VII, IG; Zo'har, Vâïkra,

(i) Zo'har, Beréschilb, 89. «iB.

(5) Genèse, I, 31; cf. Beréschilh Rabba, (») Zo'har, Beréschilb, 39 et 39; Be-

ibid,\ Talmud, Schabbaih, 17. ichallaTi, 48.

« en gëDéral, qui ne sont pas, comme se Timagine une théologie û superficielle, de simples tropes,mais des indications précises « de certaines parties du char céleste (Merkaba) (1). Mais c*est a rtiomme qui est Tobjet tout particulier de cette genèse sym- « bolique ; ses organes principaux correspondent aux types a spirituels appelés Sephiroth : la tête, c'est le Keiher (^vo) ; « le cerveau, c'est la sagesse (rrasn) ; le cœur, c'est le discer- « nement (na^^n) ; les deux bras sont la bonté et la force (, rrrm tf nen) ; le buste, c'est la colonne médiane (lyn^) ; les deux « jambes représentent Vétemité et la majesté (y\n /nxa) ; enfin a le membre marqué du signe de l'alliance d'Abraham constia tue le fondement (nio'^). On sait que la célèbre Idra (vcrt^) a de R. Schiméon Ben Yo'haï est la description mystique, mais « très-minutieuse, des membres et organes de ce qu'on appelle « l'homme primitif ()wrp û^k) (2). C'est de cette analogie entre a l'homme céleste et l'homme terrestre que découle la puisce sance de notre individualité, en vertu de laquelle il n'existe <c pas deux personnes d'une ressemblance parfaite. Gependa&t (( la Kabbale admet la classification des variétés de la race hua maine ; elle les [reconnaît au nombre de quatre espèces, se « différenciant par la couleur, a brun, rouge, jaune et noir », « qu'elle met en rapport avec les quatre figures du char cé- « leste (3). »

§ 4. Des différents modes de Vamour de Dieu.

Si l'on trouve que nous nous sommes trop longuement étendu sur des considérations qui appartiennent moins à l'ordre moral qu'au système cosmogonique, nous ferons remarquer que de cette relation intime des mondes supérieurs et inférieurs et de leur influence réciproque ressortent des conséquences qui aboutissent à notre sujet, à la morale individuelle. Oui, puisque le doigt de Dieu se montre partout, dans le moi comme

(l) Zo*h«r, Toldolh, 134; Thikonnim, (i) Zo'har, Cantique des caniiqttei;

73 et 130. Thiioanim, 113.

(3) Éiéchiel, I» 6-10.

dans le non-moi, en haut et en bas, au-dessus comme tout autour de nous, il est de notre devoir de professer l^amour de Dieu partout et en tout. Mais comment? a D'abord, en prenant « pour règle de conduite la prescription de Moïse, celle d'aict mer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de tous « nos moyens, c'est-à-dire par la pensée, par la parole et par « la fortune. Dieu est bien en droit d'exiger de nous, avant <c tout, la pureté interne, propice à la résidence de la gloire dite vine dans le sein de chacun de nous. Supposons un roi qui « daigne élire domicile chez un homme du peuple : celui-ci « ne regarderait-il pas comme un impérieux devoir la tâche c< d approprier la maison à Thonneur qui lui est fait, d'en ex- « puiser tout semblant d'impureté ? Mais est-il quelque chose «< de plus impur qu'une âme pleine de pensées mauvaises ou « honteuses exprimées par des paroles ignobles? Et puisque ft nous osons appeler Dieu « notre camarade d, et qu'il se «[ complaît dans cette qualification de la part des gens de « bien (1), comprenons donc l'impossibilité pour lui de faire « camaraderie avec une âme si profondément déchue. Une <c autre conséquence de cette théorie de la dualité humaine, «< moitié céleste, moitié terrestre, c'est lobligation de méditer <c de temps en temps sur les mystères de la vie, de bien ob- « server notre corps, de nous occuper de son origine, de sa « nature, des dévotions qui lui conviennent le mieux; de son- « ger au jugement divin, qu'il ne saurait éviter; enfin d'en a faire autant pour l'élude et la connaissance de l'âme, de « s'enquérir surtout du motif ou des motifs qui l'enchaînent à « cette fragile enveloppe (2). Dans ces investigations, il faut a comprendre la mort et ce qui s'ensuit, la mort, proclamée le « bien souverain par la Tradition mystique et rabbinique. « Voici, en effet, ce qu'en dit la première : a En tombant dans <( le péché, Adam prit le vêtement grossier du corps, obstacle « permanent entre l'âme cl la perception intellectuelle. A cette «t enveloppe charnelle la mort vient en substituer une autre

(I) ProT.. XVII. 17; XXV, 17, XXVII, (i) Zo*har, Cantiqaes dei cantiqaei.

f 0; Zo'har, Uo9Challà*b^ 55.

<c toute spirituelle, provenant de Télude de la sainte Thora* a jointe à la pratique des bonnes œuvres réalisées durant a cette vie. C'est une faveur spéciale, digne de la bonté infinie, a que de nous laisser cette gaine périssable jusqu'au moment a OÙ, grâce à nos actes méritoires, nous en ayons une propre <c à remplacer la fragilité par la stabilité. Tant pis pour les « méchants et les impies, s'ils ont négligé de se pourvoir de « ce dernier vêtement, à la fois plus brillant et plus solide ; i< ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes (i). » L'amour <c de Dieu nous impose ensuite le fidèle accomplissement de a toutes les lois religieuses et morales, avec un surcroît de a ponctualité dans notre état de dispersion, par cette raison (( que la Schébina nous suit partout dans notre exil. Or, cette (c Schébina, bannie de sa résidence privilégiée, chassée de sa « demeure de prédilection, veut bien rester au milieu de nous, (( aller même jusqu'à se croire réintégrée dans son sanctuaire, « à la seule condition que, partout où nous portent nos pas « et nos destinées, nous l'honorions par nos actes, en lui u offrant les prémices de notre cœur et l'encens de notre u esprit (3). 11 est bien entendu que l'observation routinière « et l'exécution machinale des actes du culte ne sauraient « produire cet effet; il faut qu'ils soient accomplis avec Tinu tention formelle de relever la Schébina de la déchéance (( qu'elle subit à cause de nous. Observer et pratiquer dans le « seul but d'avoir plus de titres à la béatitude éternelle, c*est, a comme dit le prophète, « faire litière de notre piété (3) », a ou bien, selon l'expression de la sagesse gnomique, a instal- (i 1er la servante à la place de la maîtresse (4) ». L'étude con- (( slanle de la Thora contribue le plus à la réhabilitation de la (( Schébina, au rétablissement de l'alliance qui l'unit à la <( substance divine (5). C'est la nuit surtout, ce sont les veil- <c lées qull importe de consacrer à ces graves et profondes

(1) Zo'bar, Tbérooma, 950. (4) Prov.» XXX, 35.

[i) Zo'liar, Chemini, 40; Thikonnim, (ff) Zo'har, Vaïkra, 5S; Va-jelbaniiUy

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