CHAPITRE IIL — De la sainteté et de ses éléments
constitutifs.
§ ^^^ De la sainteté considérée comme principe' de V harmonie entre les mondes supérieurs et inférieurs^.
Dans la seconde version de la Genèse, nous lisons : « Une « vapeur montait de la terre et en humectait la surface (2). » « Qu'est-ce à dire? Qu'une vapeur d'eau, s'élcvant d'en bas^ « devait provoquer la descente des eaux du ciel pour féconder « la terre (3). Donc la sainteté, qui n'est pas autre chose que « la fécondation spirituelle, doit émaner de notre propre « initiative pour provoquer et attirer celle qui vient d'en haut.
(i) Voy. noire Introduction générale à la (2) Genèse, IT, 6.
morale répétée, §§ 3 et 4. (3) Zo'har, BerJschUh, fln.
« De là cette sentence axiomalique : « Point de sainteté en « haut qui ne corresponde à une sainteté d'en bas. » La for- « mule liturgique de la sanctification (n«i^) que nous réci- « tons journellement n'est pas autre chose que Tinvocation « de cette sainteté d*en haut sollicitée à venir se reposer « sur la tête d'Israël. Cette assertion s'appuie en outre sur le « texte suivant du Lévitique : « Je veux être sanctifié au mi- « lieu des enfants d'Israël, moi, le Seigneur qui vous sanc- « tifie (i). » Il est donc bien entendu que la sanctification « doit partir de notre sein pour que le saint d'Israël nous la « renvoie marquée à son empreinte (â). Nous devons signaler « ici la concordance de la doctrine mystique avec la doctrine « traditionnelle. Voici ce que nous enseigne celle-ci : « L'homme qui se sanctifie un peu méritera de l'être beauce coup. Se sanctifier sur la terre, c'est se sanctifier dans le « ciel ; se sanètifier dans ce monde, c'est se sanctifier dans « le monde futur (3). » Cette triple proposition, nous dit-on, « est en rapport avec la sanctification trois fois répétée dans « un passage du Lévitique (4) et avec le triple Kadosch « d'Isaïc (5). Mais la signification en est des plus profondes : « elle correspond à une triple manifestation de la sainteté, « par la parole, par la pensée et par l'action, ayant leurs types « dans les trois dénominations bien connues de Tâme : « Neschama, Roua'h, Nephesch », la première indiquant la « pensée, la deuxième la parole, la troisième l'acte extérieur « qui en est le résultat. Développant l'idée de cette intime « liaison de la sainteté terrestre avec la sainteté céleste, la « Kabbale s'exprime ainsi : « La double proposition talmu- « dique : se sanctifier en bas, c'est se sanctifier en haut; se « souiller en bas, c'est se souiller en haut», celte proposi- « tion parallèle soulève une objection. Que signifie cette con- « tamination d'en haut? £xiste-t-il donc dans le ciel des « éléments d'impureté ? Cela veut dire que toute manifestation
(I) Léfil., XXII, 33. (4) Lëvil., XX, 6.
{i) Zo'har, Emor, 93. (5) Isaïe, VI, 8.
(r.) Talmad, Yûma, 39.
« d'en bas provoque en haut une manifestation identique. A <( une sainte aspiration vient répondre un épanchement divin, « de même qu'une excitation impure provoque un soufle im- « pur. Le bien comme le mal, la sainteté comme Timpureté, « ont en haut leurs racines, que viennent solliciter et ébranler « nos actes terrestres (1). Cette idée de la corrélation du monde « sublunaire avec les mondes supérieurs est exprimée sous une « forme saisissante dans le passage suivant : « Toutes les créa- « tures du globe terrestre sont parfaitement connues en haut. « Celles qui se placent sous Tégide d'une sainte influence dece viennent Tobjet d'une sainte providence; celles qui se « jettent dans l'impureté sont soumises à une impulsion iden- « tique. Mais il est bon que Ton sache que là où règne la pre- « mière, l'influence adverse est obligée de vider les lieux (2). « A l'appui de cette assertion, on invoque un fait tiré de « l'existence sensible, se passant dans le rêve. Voici, en « effet, ce qui arrive: Pendant le sommeil, dans cet état « transitoire entre la vie et la mort, quand les âmes quittent « momentanément leurs corps pour prendre leur essor vers « les régions célestes, elles jouissent d'une manière fort iné- « gale des splendeurs de l'immatériel. Toute âme voit, perçoit « plus ou moins ce qu'elle désire voir, ce dont elle s'occupe « le plus dans l'état de veille. L'âme de l'homme impur trouve « aussitôt sur son chemin des esprits impurs qui l'arrêtent « au début de son ascension dans la proximité de ce bas « monde, se hâtent de l'entretenir de choses temporelles et <( prochaines, mêlant le vrai au faux et se moquant d'elle. « Cependant l'âme du juste, initiée dans la pureté et la sain- « teté, s'élève dans les airs avec des allures faciles, natu- <( relies, et traverse hardiment les rangs pressés des esprits « impurs qui s'écrient : « Place, place pour l'âme qui n'est « pas de notre bord! » Et celle-ci de monter, de monter vers « les saints, qui lui communiquent la vérité pure et sans « alliage (3). »
(I) Zo har, Tiawé, SI. (s) Zo'har, Lc'h Le'hi, 85; itW., HâT*
(i) Zo'har, Pekoadé, 335. Sara, 130.
SoQs cette enveloppe démonologîque perce la claire notion de rinfluence exercée par les idées qui nous préoccupent à Tétat de veille sur le sommeil et le rêve, influence constatée par la psychologie non moins que par la physiologie.
« Revenant ensuite aux trois hypostases de Nephesch,
< Roua*h et Neschama, la Kabbale leur confère de nouvelles attributions : elle met en rapport le Nephesch avec Taction,
< la pratique du bien ; le Roua'h avec Tesprit et la pensée ( méritoire qui y président; enfin la Neschama avec la
< science sacrée, et c'est, par conséquent, la Thora qui est
< intimement rattachée à l'âme vraie (1). C'est pourquoi on ( fait remonter l'existence de la Thora jusqu'aux origines ( de la Genèse, où elle est désignée par le terme d'âme
< vivante (n-n ©bî) (2). C'est la création du troisième jour, ( ce sont les eaux du sein desquelles doivent surgir des êtres ( vivants qui feraient allusion à la Thora, attendu que c'est
< elle qui communique la vie véritable, la vie religieuse ou ( morale, qu'on ne peut réaliser que par l'étude de la Loi (3). c En somme, la sainteté consiste dans la perfectibilité des i trois formes de l'âme, ou, pour mieux dire, des trois manifestations de la personnalité humaine, savoir : la pratique des œuvres de piété et de vertu, l'étude de la Loi et la pureté de la pensée , appelée à imprimer une direction salutaire à la théorie comme à la pratique de la doctrine sainte. »
« Terminons l'exposé de ce que l'on pourrait appeler les racines de la sainteté par une citation qui, si elle n'ajoute rien à l'originalité du système, nous édifie sur les égards que les kabbalisies savaient témoigner pour les enseignements profanes. Un des organes de l'école raconte avoir lu dans un livre, interprète de la sagesse des Orientaux, ce qui suit : « L'esprit d'en haut qui vient se mettre en rapport avec nous est toujours en harmonie avec nos inclinations et nos préférences intimes. Si ces inclinations sont
(I) ReéâChiih Uo'hma, 191. (5) Zo'har, Deréscbilh, 11.
(i) Genèse, I, SO.
« bonnes et saintes, la révélalion célesle y correspondanle « sera de môme nalure; si, au contraire, elles sont maa- « vaises, tournées vers les appétits sensuels, elles provoquent « une influence divine du même genre. Telle est la loi « mystérieuse qui règle le rapport existant entre nos actes, « nos paroles, nos penchants d'un côté, et l'influence pla- « nétaire de Tautre. Aux amis de la sensualité, le concours « des démons et des esprits impurs ; aux adeptes de la spi- « ritualité, les sympathies des nobles génies. Mais, dans Tun « comme dans Tautre cas, il y a certainement alliance entre « l'action terrestre et la réaction divine. Voilà bien une « thèse, conclut le docteur mystique, qui approche beaucoup « de la nôtre (1). »
a Pour rebausser encore le principe de la sainteté, on le (' met en regard de son antagoniste, de l'impureté. Déjà la a tradition rabbinique fait ressortir ce contraste en opposant « à la triple sanctiflcation susmentionnée une triple con- « tamination produisant des effets analogues, et se manifes- «< tant également par l'action, par la parole et par la pen- « sée (2). La Kabbale insiste particulièrement sur la souillure « de la pensée, qu'elle réprouve comme un crime capital. Voici (c comment elle s'exprime sur ce point : « Chaque jour une « voix se fait entendre dans le paradis, criant avec force : « 0 mortels ! qui de vous tient à se cramponner à Tarbre de « vie, à se saisir de ses rameaux, à s'idenlifier avec ses « racines, à en savourer les fruits plus doux que le miel, « ravivant l'âme et restaurant le corps ? Qu'il fasse une « chose, qu'il se préserve de toute pensée honteuse, des « pensées qui sont la négation de l'arbre de vie, qui souillent, « qui corrompent dans sa source l'onde sacrée du peuple « de Dieu, qui apportent à Tâme la mort, au corps la fracture « et la pourriture, qui opèrent une métamorphose double et « funeste, changeant l'âme pure en substance impure, l'arbre « de vie en tronc maudit. Malheur à l'homme qui, cédant « à ses mauvaises suggestions, se sépare radicalement de
(«) Zoliar. Vû-yér», 99. (•:) Talmud, Yômâ, v. ».
« Tarbre de vie pour s'attacher à l'arbre de mort dépouillé « de feuillage, privé de sève, frappé de stérilité, impuissant « à produire autre chose que des fruits empoisonnés! C'est « de lui que dit le prophète : « Il est pareil à une tige isolée, « perdue dans les landes du désert (i). » Quel contraste avec « la pensée pure et sainte qui s'appuie sur l'arbre de vie, se « repose sous son ombrage, se délecte de ses nobles produits, « se désaltère à la source même de ta sanctiflcation et des « bénédictions divines, arbre majestueux, planté sur les « bords de l'eau, couvrant de ses branches un sol fécond (4) ! » « La conséquence à tirer de cette proclamation céleste, c'est « que tout semble dépendre de la direction de la pensée, du « travail de l'entendement; tout, jusqu'aux actes mêmes de « l'adoration divine, est jugé, apprécié d'après les idées qui y « président (3). »
§ 2. Des organes de la sainteté et de leurs fonctions.
Nous commencerons l'exposé des organes de la sainteté et du rôle assigné à chacun d'eux dans l'œuvre de la perfectibilité par une citation capitale, à bon droit considérée comme la base du système kabbaliste, et notamment de la théorie de Vhomme microcosme : « Quand Dieu créa l'homme, il le fit sur le mo- « dèle des mondes supérieurs, plaçant la force et l'énergie vi- « taies au centre du corps, près du cœur, à l'endroit qui sert « de point de départ à la nutrition et à la répartition de toutes (( les fonctions matérielles, et d'où tous les membres tirent « leur subsistance. A son tour, le cœur se relie à un organe « supérieur, situé au sommet de tout l'organisme, c'est-à-dire <( au cerveau siégeant dans la tête, et ces deux organes princi- « paux, le cœur et le cerveau, sont unis ensemble par un lien (( des plus puissants. C'est donc à titre de directeur et de dis- <( iributeur des forces corporelles que le cœur en occupe le
(I) Jérdmic, XVn, C. (•>) Zo'har, Va-jclxp, 154.
(£) Jérémie. XVII g.
« centre. Mais si celles-ci sont dans sa dépendance, il est à son « tour subordonné au cerveau qui, ainsi que nous Tavons dit, « occupe le point culminant de Tédifice humain. Or, il semble- « rait que cet ordre organique soit copié sur Tordre de la « création universelle, et voici comment : N'est-ce pas TOcéan « qui forme la circonférence de notre globe? Viennent ensuite « les différentes régions formant la ceinture de Jérusalem, qui « est au centre du monde. De son côté, Jérusalem forme « comme un cercle autour de remplacement du temple, lequel « contourne le parvis intérieur qui environne la salle du grand « conseil ( n-^nn nso-^i), laquelle entoure la cour des sacri- « fices (Dbis(), qui entoure Tautel, et celui -ci le tabernacle (^a*^), « et ce dernier le Saint des saints, résidence de la majesté « divine, véritable point central du globe terrestre, source de « fécondation pour toutes les contrées, qui sont à ce lieu sacro- « saint ce que sont les membres au cœur humain. Finalement, « le sanctuaire de Jérusalem correspond à un sanctuaire cé- « leste, absolument comme le cœur correspond avec le cer- « veau (\). »
« Ainsi, au point de vue de cette physiologie mystique^ c*est « bien le cœur et le cerveau qui sont les deui arbitres de la « vie matérielle et de la vie spirituelle, véritables moteurs de « Tactiviié intellectuelle et morale, et puis, en thèse dernière, « agents spéciaux de Tamour et de la crainte de Dieu. Voici (( comment la Kabbale établit ce dernier point. Nous lisons, « dit-elle, dans le Deutéronome le passage suivant : « Les « faits cachés appartiennent à Dieu; les faits patents sont à « nous et à nos enfants (2). » Quels sont ces faits cachés? Il « s'agit de la crainte et de Tamour de Dieu, sentiments qui « ont leur siège dans le cerveau et dans le cœur, dans la dou- « ble cavité de la tête et du corps. Cela veut dire que la crainte a et Tamour de Dieu n'ont rien qui les accuse extérieurement ; (( ils sont un secret entre le Créateur et la créature, tandis « que l'étude de la Thora et la pratique du culte se manifestent « par la bouche, les yeux, les mains, les oreilles et les pieds,
(i) Zo'hâr, Schela'b, 161. (i) Dealer., XXIX, 2<.
« qui concourent à leur réalisation (1). A cet égard, il est in- « téressant de remarquer que la distinction entre les pbéno- « mènes internes et externes remonte aux origines mêmes du « système kabbaliste. En effet, parmi les sephiroth, fonde- « ments du système, six sont patentes, en rapport avec le buste « et les organes corporels; mais il y en a deux essentiellement « internes, la sagesse (nasn) et l'entendement (ro-^n), ayant pour « moules, si Ton peut dire ainsi, le cerveau et le cœur. C'est « de cette façon que les deux organes principaux de la pensée « et du sentiment symbolisent la crainte et l^amour de Dieu. (( Il s'ensuit que, grâce à la supériorité naturelle des agents « internes sur les agents externes, la crainte et l'amour de « Dieu doivent avoir la priorité sur les actes et les pratiques « de la piété. Une idée de cette importance avait droit à une « affirmation précise, dogmatique, intelligible pour tous. Elle « Ta eue dans la formule sacramentelle qui, d'après le Zo'har, c< doit précéder l'exécution de tout acte religieux, formule « claire et simple, dont voici les termes : « Je vais accomplir «telle prescription sacrée avec crainte et amour de Dieu, au u nom de l'unification du saint, béni soit-il, avec la majesté « divine (Scbéhina) ». Cette dernière clause a sa source dans « le culte professé par le mysticisme judaïque pour le nom « ineffable, ainsi que nous l'exposerons plus loin. Pour le « moment, nous devons nous borner à l'indication de Vexé- « gèse tétragrammatique dans ses rapports avec notre sujet. « En divisant le nom des quatre lettres — youd, hé,waw, hé — « en deux parties égales, on attribue aux deux premières « lettres l'expression de la crainte et de l'amour de Dieu, et u aux deux dernières la désignation de tout ce qui concerne la w théorie et la pratique de la Loi, c'est-à-dire du culte exté- « rieur, de sorte que le nom tétragrammate contient en sub- « stance non-seulement l'adoration interne et externe, mais « encore la supériorité de la première sur la dernière. C'est ce « que le Zo'har affirme nettement dans la proposition suivante : « Toute pratique religieuse qui n'a pas pour mobiles la crainte
(1) Zo'har, Nasso, t33.
96 DKUxiÉHE partie:.
«c et Tamour de Dieu est indigne de paraître devant le nom « ineffable (1) ». Appliquant ce principe à la prière spéciale- « ment, il dit encore ceci : C'est au moyen de ces mystères « (relatifs à Tintlucnce du nom ineffable) qu'il est donné à « riiomme de s'attacher à son Maître suprême spontanément oc et intentionnellement, qu'il comprend qu'une adoration in- « telligente nous unit à Dieu comme le tison tient h la llamme « qui est au bout. Et cette œuvre d'unification n'opère pas « seulement dans ce bas monde, mais elle monle de firmament « en firmament, jusqu'à ce qu'elle atteigne les cieux des cieux. « Pendant que nous remuons bouche et lèvre, pour marmotter « des prières, le cœur doit s'élever, par ses aspirations, vers les « hauteurs de Tcmpyrée, afin de réaliser l'insondable mystère « de l'identification des mondes avec l'infini (rpo "px). Telle doit « être notre règle de conduite pour chaque prière, si nous « tenons à nous faire une couronne de gloire pour chaque jour « de notre vie (â). Un témoignage formel, visible et tangible, « en faveur de la primauté des deux susdits organes, le cer- « veau et le cœur, gît dans la prescription des thephillin « (phylactères), que l'on doit appliquer au bras gauche, faisant « vis-à-vis au cœur, et sur le front, siège du cerveau, afin de « nous pénétrer journellement du double rôle assigné au cœur « et au cerveau dans Tœuvre de la sanctification (3). A ceux « qui, opposant à l'égalité d'importance attribuée à ces deux or- <( ganes Topinion biblique et traditionnelle, qui s'occupe beau- « coup du cœur, mais fort peu du cerveau, considèrent le pre- « mier comme la source unique du bien et du mal (4), on ré- « pond par un argument a fortiori . supérieur au cœur par sa « position hiérarchique dans l'économie humaine, le cerveau « ne saurait lui être inférieur par rapport à la sollicitude dont « il s'agit d'entourer son activité. Et la pureté de la pensée, « qui a son siège dans le cerveau, restera toujours la suprême « directrice de la piété et de la vertu. Mais comment l'obtenir,
(I) Zo'har, Mikou, 100; ThikoBDim, (') Zo'htr, Vâ-Tkré et A'hré Molb.
âf, 150 et 151; i;aï«, Pine'hag. (t) Abolb, 11, 13 cl U.
(i) Zo'har, Va-yakbel, âl3.
cette pureté, au sein des graves soacis de Texistence et de» besoins matériels? La Kabbale nous en offre le moyen dans la consécration de nos veilles à Tétude de laThora, notamment dans le saint office de minuit (niaen y\pr\)^ dont elle nous vante si souvent les mérites (1). On a choisi cette heure comme la plus propice à Tunion des sexes ; or, substituer à la copulation charnelle Tunion de Tâme avec la Schéhina, n'est-ce pas la plus belle réalisation de la sainteté (2)? Voici en quels termes on dépeint cet office : « Al heure de minuit un cri se fait entendre, et les portes du ciel s'ouvrent. Alors un vent s'élevant du nord fait vibrer les cordes de la harpe de David, préludant à la célébration des louanges du Seigneur. C'est rheure aussi où le saint, béni soit-il, s'entretient familièrement avec les justes dans le paradis. Quiconque est debout à cette heure mérite les beaux noms de compagnon de Dieu et du saint synode d'Israël (bxitî'^ neas) ; mieux que cela, il est qualifié d'ami et de frère de Dieu (3). Au point du jour, un nouveau cri retentit; c'est le moment du réveil des étoiles et des planètes, suivi de l'ouverture des portes de la miséricorde. Alors le roi monte sur le trône pour recevoir les hommages de ses sujets; alors l'assemblée d'Israël (Kenesseth Israël) et les amis de Dieu, dont.il vient d'être parlé, se mettent à chanter en agitant leurs ailes, et leurs paroles arrivent jusqu'au roi. En retour de ces hommages, le roi ordonne qu'un rayon de sa grâce aille illuminer le visage de ( ses adorateurs, et aussitôt ce rayon d'en haut vient former une auréole sur la tête des amis de Dieu et les rend un objet de crainte et de respect pour tous les êtres tant supérieurs qu'inférieurs, aiï point de faire reculer devant eux les gardiens du ciel qui leur laissent un passage libre à travers toutes les portes et leur permettent d'assister à la proclamation des arrêts de la justice suprême. Qu'il est beau le lot réservé aux hommes voués à l'étude de la sainte Thora,
(I) Zo'har, Vaï'hi, 243; tfrii., Valkra, (3) Psaumes, CXXII,8; Cantiques des
S3; ibid., Le'b Lo'ba, 9i. oaatiqnes, VIII, 13.
(3) Zo'bar, Kedoschim, 91.
« à ceux surtout qui choisissent à cet effet Theure la plus « propice , Tbeure de minuit ou de Taurore, si agréables à « Dieu (I)! »
a Âpres le cœur et le cerveau, dont nous venons de décrire « Timporlance dans le mécanisme humain, viennent les poua mons, siège de la respiration. Joignant leur action à celle « des deux premiers organes, ils symbolisent ensemble trois « faits de Tordre spirituel, savoir : bénédiction, sanctification « et unification, correspondant à trois des quatre figures du « char céleste (nnano), ainsi qu'à trois sephiroth. La béné- « diction se rattache à la tète ou au cerveau ; la sanctification^ (< au cœur; Tunification, aux poumons. L'importance des pou* « mons peut être déduite de leur fonction organique. Ne sont- « ils pas les ventilateurs du corps, au sein duquel ils main- (( tiennent la température qui lui convient ? En leur qualité « de distributeurs de Pair respirable, ils ne sauraient rester « étrangers à Taclivilé de Tesprit. Oui, cette ventilation opérée « tout autour du cœur a son pendant dans le souffle sacré de la « Thora, souffle qui n'est pas moins indispensable au mouve- « ment religieux et moral. En poussant plus loin encore cette « analogie entre le matériel et le spirituel, on constate que « tout mauvais sentiment faisant invasion dans le cœur y pro- « duit le même effet qu'une idole introduite dans le Saint des « saints, et qu'il en expulse le principe divin. C'est ainsi que « la Schéhina quitta le sanctuaire de Jérusalem quand l'impie « Manassé y plaça la statue de Baal. La Kabbale entre à ce « sujet dans des développements où il ne nous convient pas de « la suivre (2).
« Pour terminer celte théorie de la sanctification des organes « qui suivent les inspirations du cerveau, nous ajouterons que « la doctrine mystique les admet au nombre de quatre, égale- « ment en rapport avec le nombre des lettres du télragramme. « Ces organes sont la vue, l'ouïe, l'odorat et la parole (3).
(1) Zo'har, Vaîkra, Bl et 83. (3) Reétchith Ho*hD«, de l'amour de
(i) Voy. ThikouBim, 73; 148; 43, Dieu, éhn^. Mil. S5, etc.
« Vient ensuite ane description minutieuse du premier de ces « organes : les trois couleurs de la rétine, les cils, les sour- « cils, les paupières, tout cela correspondrait à des objets sa- « crés, aux deux chérubins, aux trois patriarches, aux quatre Û- « gures du char céleste (1). Se plaçant ensuite au point de vue <( physiologique, laRabbale fait de Tœil proprement dit Timage « du visage, tandis que les paupières, les cils et les sourcils « représenteraient les jambes, les bras et les lèvres. Telle serait « la raison d'être de la forme humaine en mtniature réfléchie « par le cristallin. L'imagination s'est donné libre cours dans <( celte voie : elle est allée jusqu'à découvrir dans la confor- « mation de l'organe visuel, dans le tracé de ses quatre cercles <( concentriques, les images respectives de l'Océan, du conti- « nent, de Jérusalem et de Sion, cette dernière figurée par la <c lentille (2). Sans nous occuper de la valeur scientifique de « cette théorie mystique de la vue, il importe à notre sujet « que nous en indiquions la conclusion éminemment morale. « On en déduit avec raison qu'un organe si noble, si délicat, « si complexe, en rapport avec la plus haute idéalité, ne devra « jamais servir à un usage vil et honteux. Si le cerveau et le « cœur sont violentés par une mauvaise pensée ou un mauvais « sentiment, l'œil ne peut pas ne pas se souiller par la contem- « plation d'objets impurs. Sans aller jusqu'à interdire l'aspect « des choses profanes, ce qui serait impossible, on défend « certains emplois de la vue, notamment son application aux « parties secrètes et habituellement couvertes de notre corps, « et enfin à tout être ou objet qui serait de nature à provo- « quer en nous le désir et la concupiscence. C'est ce que notre « moraliste mystique appelle Valliance de Vœil^ alliance men- « tionnée par le livre de Job, faisant dire à son héros : « J'ai « fait un traité d'alliance avec mes yeux, consistant dans la « défense de toute contemplation de jeune fille (3). » Les re- « gards complaisants jetés sur la femme sont effectivement
(1) Rala, Piae'hast, 999.
(i) R«Ia, Ki Telzé; Thikoanim, 14, 1S7, 45.
(3) Job, XXXI, f .
100 DEUXIÈME "Partie.
K Tun des plus grands périls deTorgane en question, ea égard aux sensations qu'ils éveillent en nous. Reconnaissons-le donc : de même qu'il y a la sainte alliance de la chair, de môme il y a celle de la vue et de la parole (1). Notons enfin que la fixité ou la hardiesse du regard est blâmée, même à Tendroit de certains sacrements et spectacles de la nature. C'est ainsi qu'on nous interdit de fixer sur l'arc-en-ciel et sur les cohemin durant l'office de la bénédiction pontificale un regard curieux, indiscret, constituant une sorte de profanation par l'amoindrissement du sentiment de respect qu'ils doivent nous inspirer. Ces manifestations s'accomplissant dans le ciel ou devant l'arche sainte doivent être regardées moins avec les yeux qu'avec la vue de l'âme (2). C'est pour un motif analogue qu'on nous recommande d'avoir les yeux à demi fermés pendant la prière (3). Aussi dans l'enferdu monde mystique, qui, lui aussi, a sonDante, tout un quartier est-il réservé à ceux qui pèchent par la vue (4).
ï Après la vue vient naturellement l'ouïe, qui est à son tour l'objet de nombreuses recommandations et restrictions. Ici encore on déduit les fonctions de la conformation de l'organe. Ces canaux obliques et tortueux qui y aboutissent sontTindice d'une double fonction, attractive et répulsive. L'oreille doit donc se fermer à certains sons ou propos, échos des passions haineuses ou dégradantes; par contre, elle restera ouverte aux paroles saintes et nobles, de même qu'elle gardera, comme dans une forteresse à l'accès difficile, les secrets qui lui sont confiés. Malheur à ceux qui divulguent les secrets ! Ils sont indignes de recevoir communication des mystères de la Thora (5). Il va de soi que la fonction capitale de cet organe consiste à servir de récipient à la parole de vie, à la glorification divine. Quant à l'odorat, la Kabbale ne manque pas davantage de mettre en évidence
(I) Zo*bar, Kedoschlm, 85 et 84. (4) Zo*har, Pekoadé, 267; Héhalolh ,
(â) Ibid., 47; ibid.f Beschalla'h, flo. ibid,
(3) Zo'har, Va-éthannan. (5) Zoliar, Idra, S9I.
« le rôle qui lui reyient dans les fumigations des holocaustes « et dans le cérémonial de l'offrande de Tencens (n'iûp), dont « elle fait ressortir l'importance symbolique (4). Si nous n'avons « plus, a-t-on soin de nous faire remarquer, ni la fumée des « Yictimes, ni l'odeur des sacrifices, nous en avons l'équiva- « lent dans le souffle de notre bouche que nous exhalons soit « avec nos prières, soit avec l'émission de la parole sacrée, « ehcens non moins agréable au Seigneur que celui qui mon- « tait de l'autel des parfums (3). »