‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 41 sur 71 · CHAPITRE IV. — De la parole et de ses devoirs · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — De la parole et de ses devoirs

positifs et négatifs.

La place qu'occupept les fonctions de la parole dans les enseignements de la Kabbale, nous engage à leur consacrer un chapitre spécial dans cette étude. « D'après la doctrine mys- « tique, la parole correspondrait à la quatrième figure du « char céleste, à la figure humaine, supérieure aux trois au- « très, lion, bœuf et aigle (3). En d'autres termes, la parole se- « rait aux trois organes que nous venons d'étudier — vue, « ouïe et odorat — ce qu'est l'homme comparé aux espèces « animales en tant qu'instrument direct de la pensée (4). On « voit, dès le principe, que le mysticisme a parfaitement com- « pris la nature et l'excellence de la parole (5). Le Zohar s'ex- « prime souvent à cet égard d'une façon remarquable : i « insiste beaucoup sur ce qu'il appelle le mystère de la parole, c< qu'il met en rapport immédiat avec TEsprit saint, émanant « lui-même de la bouche divine et faisant partie du petit vi- « sage (i^isax l'^^t). C'est cette communication de la bouche d'en « haut avec la bouche d'en bas qui insuffle à cette dernière « une sainteté relative qu'il est de notre devoir de conserver « dans son intégrité (6). Ici nous retrouvons la théorie géné-

(0 Zo'har, Va-yakhel, fin. (4) Ihid,

(i) Thikoanim, lifl. (6) Zo'Iur. Notli, 74; VaHii, f77.

(S) Êzéchlel, ohap. I»; Thikoiiiilin,ftl. (6) Idrt, 134.

« raie de Tbarmonie des mondes et de la constante réaction « qu'ils exercent les uns sur les autres : « Quand nos actes, « nous dit-on, sont ici-bas ce qu'ils doivent être, et que « rhomme se livre aux méditations sur Tadoration di- « vine, alors la parole qui les traduit a de Técbo dans les « spbères supérieures; le moindre soufQe rendu en parole « retentit en haut et devient pour Thomme comme un bou- « clier. Mais lorsque nos actes sont détournés du service de « Dieu, alors la parole qui leur sert d'organe se change en « souffle violent, en un tourbillon qui vient de s'emparer (( de Tâme dès sa séparation d'avec le corps, pour lui imprimer « un mouvement tourmenté. Tel est le résultat définitif de (( toutes les paroles étrangères à l'adoration sainte ; toutes elles « contribuent à la formation de ce tourbillon si fatal à l'âme. « Par contre, la parole sacrée l'emporle sur le soleil, se « change en souffle divin et en semence de vertu. Éclairant « et dirigeant l'âme lors de sa sortie du corps, elle la conduit « à la place d'honneur qui lui est réservée, la fait entrer dans « ce trésor de vie dont elle devient partie intégrante (1). A « son tour, l'exégèse kabbaliste vient établir le rapport qui « existe entre là parole et le souffle de vie sur un parallèle « entre les sept souffles (D-^bnn] mentionnés au commencement « de l'Ecclésiaste, et les sept voix de Dieu énumérées dans le « Psaume 29, et résonnant elle-même dans les sept deux (S). « Ces considérations aboutissent à une conséquence morale « des plus importantes, à savoir que c'est un grand tort de « traiter avec insouciance ou dédain ce souffle de la bou- (( cbe, cette fumée des lèvres qui exerce une si puissante « influence, en bien ou en mal, sur notre sort éternel. De là « on conclut à l'existence d'une double haleine, l'une pure, « produit de toute parole méritoire — religion, prière, exhor- « tation morale, instruction spirituelle, — s'identifîant avec « le soufle de Dieu; l'autre profane, impure, fruit de la parole « oiseuse ou coupable — conversation puérile, causerie insi- « gnifiante, calomnie, médisance, injure, malédiction, etc.,

(I) Zo*hir, Ki TurU, 47. (i) ThikoanlB, 115.

« — yenant se fondre ensemble dans un courant pestiféré (1). (< 11 importe d'autant plus de sanctiGer sa bouche que, plus « que les autres membres du corps humain, elle est marquée « du sceau du nom de Dieu, du saint tétragramme, ainsi que « cela parait résulter de plus d'un texte biblique (2). Â ce « propos on invoque Tautorité du livre de la création (Sepher « Yetzira), assignant à la parole cinq organes — gorge, go- « sier, bouche, langue, dents — qui sont les générateurs des (( yingt-deux lettres de Talphabet. On fait remarquer en outre « que, seul parmi les instruments de l'activité humaine, le « son monte tout droit vers Dieu, s'élevant sans effort à tra- « vers les airs, puis, à son arrivée dans ces régions imma- « culées, la parole subit un examen fait par les anges ; si elle « en sort à son avantage, ceux-ci en font hommage à l'Être- « suprême; sinon, elle est proscrite et poussée du côté des « démons (3).

§ 1". Des devoirs négatifs de la parole. Leschon Harâa.

a A l'exemple de la Tradition rabbinique, la Kabbale in-

« voque à ce sujet le texte des Psaumes : « Préserve ta langue

a du mal. » Dans un commentaire fort ingénieux du terme

a Netzor (*t«5), elle s'attache à démontrer qu'il importe d'exer-

« cer à l'endroit de la parole une surveillance toute parti-

« culière, d'entourer la langue d'une sorte de forteresse^ afin

« de la mettre à l'abri de toute atteinte. Au moyen d'une autre

a argumentation, de ce que l'on appelle l'argument à priori^

« on compare l'alliance de la parole à l'alliance d'Abraham, et

a l'on assimile la parole inutile à une déperdition inutile de

a la semence vitale (4), par ce motif que les deux violations

a portent le môme nom, qu'elles sont l'une et l'autre qualifiées

« de honte et de profanation (m^) (5). Voici en quels termes

(1) Thikoanlm, 1 06. (i) Zo*har, Schemlnl, 41 ; Theronma, 1 58.

(9) Exode, IV, 11; Ecoles., Vlll, 1. (6) Zo*li*r, Alitré Moth, 75.

(3) Zo'hir, Le*h Le*ha, 9S ; Meliora, 56.

(( la Kabbale flétrit le mensonge : a Mentir, c*est s'éloigner de c Dieu, c'est violer le saint tétragramme (ceci est établi par « un procédé delà Guématria). Le mensonge engendre Texil « et la proscription; le mensonge, c'est la révolte de l'homme c externe contre l'homme interne. La propagation et la prédoc minance da mensonge sur la terre sont la cause de l'interc diction faite de prononcer le nom ineffable autrement que « par l'appellation Adonaï. Mais dans le monde futur, qui est c toute vérité, le nom écrit et le nom énoncé n'offriront plus « cette variation (1). Citons encore, comme spécimen de la « doctrine mystique, le passage suivant : « Tant qu'elle s'ef- « force de rester sainte et véridique, l'âme vivante que Dieu « nous a donnée mérite le beau nom de Neschama^ est jagée c( digne de paraître et de parler devant le Très-Haut. Quant aux « mauvais propos, proférés par des lèvres coupables et une « langue criminelle, eux aussi montent vers le ciel. Mais pen- « dant qu'ils opèrent leur ascension, un cri se fait entendre : (( Qu'on se mette en garde contre les mauvaises paroles pro- « noncées par un tel! que l'on s'écarte du chemin du serpent « venimeux ! Et aussitôt Vdme sainte de se séparer de l'auteur « de ces expressions, de l'abandonner et de lui retirer son « concours; pleine de confusion, plongée dans l'affliction d'avoir a servi d'instrument à la profanation et à la méchanceté, cette « âme a fort à faire pour recouvrer son rang primitif. Sous la « forme d'un commentaire du texte des Proverbes relatif à la « mauvaise parole (2), on ajoute : Oui, c'est l'âme qui est « punie, qui paye pour la langue ; elle qui devait provoquer « et diriger la parole, maintenant elle est condamnée au siu lence. Les mauvaises paroles sont l'aliment du serpent ten- « tateur, établissant une sorte de communication directe entre « le génie du mal et notre langue qui subit l'influence fatale « de cette source empoisonnée. Et ce funeste résultat n'est pas « seulement l'effet de la mauvaise parole ; on n'est pas moins (C coupable lorsqu'on est en position de prononcer des paroles

(I) RaTa, Pineliu; ef. Talorad, PCf- (i) ProT., XXI, 13. M*hiiD| 60.

LA MORALE MYSTIQUE. i05

« salutaires, au point de vue moral et religieux, et que Ton « s'y refuse. Ici, comme sous d'autres rapports, Tabstention « du bien est le mal, l'annulation, la suppression de la misu sion essentielle de Tâme parlante. Oui, c'est une faute des (< plus graves que d'arrêter au passage, d'étouffer dans son « germe la parole de vie (1).

« La parole honteuse ou obscène est frappée d'une répro* « bation non moins éclatante : Il est des démons, dit le Zo'har, « spécialement chargés de punir ceux qui souillent leur bouche « par un langage ordurier ; ils sont frappés d'anathëme, et « leurs prières sont rejetées pendant les quarante jours qui « suivent chacune de ces émissions impures de la voix. Mal- « heur à ceux qui laissent sortir des obscénités de cette même « bouche qui profère de saintes paroles, malheur à eux ! Us « donnent prise aux démons impurs qui s'emparent de cette « expression honteuse, qui s'en servent comme d'une arme « meurtrière contre la parole pure, noble, pour la souiller et « l'empoisonner (2). Quant à la parole de malédiction , elle « offre cette particularité, que, même indirecte, même invo- « lonlaire, elle frappe, pour ainsi dire à l'aveugle, surtout si « elle est lancée par la bouche d'un juste ou d'un saint. C'est « ainsi que la malédiction tout impersonnelle de Jacob contre « la personne qui aurait dérobé les idoles de Laban devient « la cause de la mort de Rachel ; car, une fois sortie de notre « bouche, elle est recueillie par Satan qui s'en prévaut à l'oc- « casion (3). Toute parole, nous dit-on encore, a son écho, « redoutable écho, qui résonne jusque dans les profondeurs « de l'enfer, où elle met en éveil tous les génies malfai- « sants (4).

« Il n'en est pas autrement du parjure ainsi que du serment « vain et inutile, tous deux énergiquemenl réprouvés. Le « souffle qui accompagne le faux serment est lui-même em- « pesté et délétère (5). On ne s'efforce pas moins de nous

(1) Psaamef, XXXIX, 3; Zo'har, Kl (3) Zo'hir, ValMhala'h, 175.

TazriA, 46. (4) Zo'har, Kedotchim, 86.

(9) Zo'har, Pekoadé, 945; Hé*balolh, (5) Thikouniin, 116. te et 3« Ué'hal.

i06 DEUXIÈME PARTIE.

mettre en garde contre les causeries oiseuses qui viennent troubler et profaner le service divin : « Malheur à celui qui cause de choses indifférentes dans la maison de Dieu ! Il provoque Téloignement de la Schihina, Famoindrissement de la foi sacrée; il renie le Dieu d'Israël; il n*a plus aucune part aux grâces divines, lui qui a rejeté la crainte de Dieu, lui qui traite avec tant de sans façon le sanctuaire de la religion. Il ne sait donc pas que le sanctuaire d'en bas est le pendant du sanctuaire d'en haut (1) ! » Hais cette prescription est plus impérieuse encore pendant la lecture de la Thora : Quand on porte sur la tribune le saint livre de la Loi, il est du devoir de tous les fidèles de garder une attitude pleine de dignité et de saint effroi ; que Ton se figure debout au pied du Sinaï pour entendre la parole révélée, que Ton soit tout oreilles pour entendre cette lecture édifiante, que Ton s'abstienne, durant cette récitation du texte biblique, de toute causerie et même de l'étude sacrée (2). (( En ce qui concerne les devoirs positifs de la parole, on « insiste sur la nécessité d'une prononciation distincte et « correcte, en se servant de la comparaison suivante : a Le « grain de froment a, outre ses deux enveloppes, une troi- « sième peau, fort mince, mais y adhérant de façon à ne « pouvoir en être détachée que par la mouture. Eh bien, « ce sont nos dents qui remplissent cet office à l'endroit de « la mouture de la parole sacrée, qui doit sortir de notre « bouche comme la fleur de farine passée par le crible. Âiujsi « purifiée et dégagée, la parole est recueillie par le cerveau, « puis par le cœur, puis par les membres inférieurs de l'ortt ganisme. Ceux qui négligent de broyer la parole, afin de a la rendre aussi distincte que possible, ressemblent aux « gloutons qui dévorent sans mâcher, et même aux fauteurs « de la sédition et de la concupiscence (3). »

(l) Zo*har, Théroama et Beschalla*h. (3) Zo'har, PiDe*hu, SfO et t36.

(i) Zoliar, Va-yakhel, t04.

Page 1