CHAPITRE y. — De ralimentation et des règles qui
doivent y présider.
Voici d'abord comment s'exprime la morale mystique au sujet de la modération en matière d'alimentation :
« Les corps des justes qui auront su résister au désir de i( la grossière gourmandise échapperont à l'influence des « esprits impurs, par ce motif bien simple qu'ils ont su s'y « soustraire en ce monde. Qu'on le sache bien, plus on cède a pendant la vie terrestre aux jouissances de la sensualité, « plus le corps en reste souillé lors de sa séparation d'avec l'âme. m Une seule exception doit être faite en faveur des fêtes reli- « gieuses, commémoratives ou circonstancielles, les réjouis- « sances auxquelles on se livre à cette occasion étant réputées « saintes et, par suite, inaccessibles à l'esprit d'impureté (1). a La physiologie kabbaliste attribue d'ailleurs la sensualité « en général à l'écorce (nB*>ip), écorce dure et grossière, fuit neste présent du serpent tentateur, générateur de la corrup- « tion et de la vermine. Plus on la combat, moins on s'ex- « pose à devenir la pâtures de vers (2). Viennent ensuite les « recommandations relatives au service de la table, conçues <( en ces termes : « Il est une table céleste sur laquelle est « placé le pain de propitiation, absolument comme dans le « tabernacle. C'est de cette table divine que provient la « nourriture des hommes ; c'est de ce pain spirituel que se « détachent les produits de la terre. Il ne faut donc jamais « perdre de vue cette sainte origine de notre alimentation. « S'il n'y a point de raisin sans vigne, ni de fruit sans arbre « fruitier, il ne saurait y avoir davantage nourriture cor- « porelle sans susbsistance intellectuelle. La conséquence de « ces prémisses, c'est que notre table doit être tenue avec une « extrême propreté , laquelle doit s'étendre aux personnes « qui viennent s'y asseoir. Si cette double condition n'est pas
(1) Zolur, Va-yakhel; Théronma, 14. (S) Midraioh Hinéalun, Vt-Tira, 106.
108 DEUXIÈME FARTIE.
« observée, alors noire table est une « table souillée », proie cédant d'une source impure, n'ayant plus rien de commun « avec la table sainte. Mais Thomme, par suite de rinGrmité « de sa nature, étant quelque peu forcé de sacriGer à Timpu- « reté, il lui a été enjoint de se laver les mains après le repas, « et cette eau mélangée avec les détritus du repas est censée « représenter la part qui revient à Fesprit impur. Aussi n'estce ce pas là une simple formalité, mais une obligation, celle de « jeter à Tesprit d'impureté sa proie. En le faisant, on lui « enlève tout droit sur les aliments servis sur notre table « « à la condition de les entourer des soins et des mesures « de propreté dont il vient d'être fait mention (1). La Kab- « baie passe ensuite à d'importantes considérations sur les « rapports de l'alimentation avec le progrès du génie humain. (( La Bible nous fournit à cet égard des indications précieuses « sur l'alimentation progressive d'Israël. En Egypte, il parce tage la nourriture grossière et par trop matérielle des « païens, les poissons, les melons, les oignons, qu'il regretta « si amèrement après sa délivrance. Après la sortie d'Egypte, « il eut aussitôt une nourriture plus fine, moins terrestre, a dans le pain azyme. Entré dans l'alliance divine par la Ré- « vélation sinaîque, il en reçut une nouvelle, moins maté- « rielle encore, dans la manne. En poursuivant cette voie de <( gradation, on arrive enfin à une alimention qui n'a plus « rien de corporel. Quelle est cette nourriture î C'est la sainte « Thora, la sagesse par excellence, dont il est dit : « Elle est « la nourriture de ses fidèles. » Mais alors comment se fait-il « que ceux-ci, en possession d'un aliment si supérieur, soient « le plus souvent moins forts, moins robustes que le cornée mun des mortels? Ne devraient-ils pas, au contraire, eux ee qui se nourrissent de la substance divine, l'emporter en « vigueur sur ceux qui vivent des produits de la terre? On ce répond à cette objection par des considérations élevées, qui ee méritent d'être citées : ce Toute nourriture , nous dit-on , ee vient du ciel ou, pour mieux dire, de la table céleste ci-
(l) Zo'har, Thérooffli, 184.
« dessus dënommëe ; mais refûcacitë corporelle de ralimen- « talion est en raison inverse de sa spiritualité. Tout ce que « gagnent les facultés intelligentes est prélevé sur la force « organique, et voilà pourquoi la subsistance intellectuelle, « par cela même qu'elle est plus appropriée à Tâme, constitue « une pauvre nourriture pour le corps. Ceci nous explique la « faiblesse relative du théologien comparé à Thomme me- « nant une vie profane, la nourriture de Tâme remportant « infiniment chez lui sur celle du corps. Gloire aux amis de « la Thora, gloire à leur corps lui-môme qui sait se conten- « ter de si peu (1) ! )> Notre commentateur de la doctrine mys- « tique a soin pourtant de nous prévenir qu'il ne faut pas » prendre cette théorie à la lettre.
i< Recommander aux sages le renoncement absolu aux ali- « mentsquiconstituenties trois degrésinférieurs de cette échelle « de la subsistance serait une absurdité, Taffaiblissement « physique devant aboutir fatalement à Timpuissance intellec- « tuelle et morale. Ce que Ton veut nous inculquer, c'est que « la consommation des mêmes substances, prises dans une « mesure égale, peut avoir des résultats fort différents pour « Tôtre sensuel et pour Télre spirituel. Le premier ne songe « qu'à la satisfaction du ventre, tandis que le dernier désire « avant tout la rendre protitable à Tâme; s'il mange, c'est « pour conserver la tente qui abrite l'intelligence, et il sanc- « lifie les vivres en les sollicitant de la bonté de Dieu (2). »
S 2. De ralimcntation dans ses rapports avec les différentes
catégories des hommes.
« Par rapport à la nature et aux conditions de la nourriture, « on a imaginé les quatre catégories suivantes : 1^ celle du « commun des hommes, du profanum vulgus; 2® celle des « pauvres, qui est une émanation du principe de charité « (Zedek) ; 3** celle des malades, qui vient directement du
(1) Zoliar, Be8ohiU«*h, 6. (â) Reéschilh Ho'hmi, t69.
« ciel ; 4"" celle des théologiens et des hommes pieax en gënë- « rai, dispensée à chacan d'eux selon sa pureté, ses aptitudes M physiques et morales. C est cette dernière catégorie qui « possède la faculté de la transformation d'une nourriture « corporelle en alimentation spirituelle; et voilà pourquoi, a dans la terminologie mystique, la sagesse est appelée « Va- « breuvoir de Tarbre (de vie)» (fiob-wi l'^pc) (1). On s'explique' « ainsi comment le jeûne est bien moins pénible pour les « hommes de la quatrième catégorie : c'est qu'ils vivent davan- « tage de la subsistance immatérielle. Un autre moyen, plus « pratique, de spiritualiser l'alimentation, c'est de reconnaître « dans la nourriture terrestre l'image de celle du monde futur. (( Notre table n'est pas impuissante à nous donner l'avant- « goût de celle du paradis, alors surtout que nous y admettons « des pauvres, car c'est ainsi que nous en faisons comme le « prélude du magnifique banquet qui nous attend dans l'éter- « nité (2). Voici maintenant ce qui concerne la quatrième « catégorie, c'est-à-dire le devoir d'accompagner le repas « d'une nourriture spéculative, d'une sainte alimentation. « Au moment d'appeler la bénédiction divine sur les vivres « qui doivent nous restaurer, la table doit être dressée et « servie ; il importe qu'elle ne soit pas vide en ce moment, le « vide n'étant pas susceptible de bénédiction et d'épanché- « ment célestes, ainsi que cela résulte de la doctrine prophète tique (3). Mais ce vide, a-t-on soin d'ajouter, c'est l'ab- « sence de la parole sacrée; c'est la table privée de toute « parole de vie, de cet aimant qui attire les grâces d'en haut. « Il y a donc table et table. Il y a une table dressée en l'hon- « neur de Dieu, c'est celle qui sert d'écho à la voix de la u Thora, qui s'épure et, pour ainsi dire, se transfigure par « son union avec le verbe sacré : telle est la table que le « prophète nous montre dressée devant Dieu (4). Mais il est « une autre table qui ne participe en rien à cette sanctification : « c'est celle que le prophète qualifie de « table sans place (5) »,
(1) ThékouDim, et Idri. (0 Ézéohiel, LX, SS.
(â) Zo'har, Théroama, IKK el 1C6. (6) Itale, XXVIII, 8.
{7>) II Rob, IV, S.
LA MORALB MTSTIQOE. 111
« c'est à- dire sans place assignée à Télément spirituel, table (( impure, souillée, païenne, n'ayant rien de commun avec la a table divine. Insistant sur les mérites de la première , le « Zo'bar prétend que Tange Souria vient placer cette table, a avec les paroles religieuses qui y ont été prononcées, devant v le Seigneur Dieu, et une table servie de cette façon a de « quoi purifier Thomme de tous ses péchés. Heureux Tbomme « dont la table de propitiation est soutenue par deux colonnes, a par celles de la Thora et de la charité ! Car, au moment où « elle est desservie, deux anges viennent se placer Tun à «( sa droite, Tautre à sa gauche, disant : « Voici la sainte (( table qu'un tel a dressée en l'honneur de Dieu ; qu'elle soit a toujours comblée des bénédictions et des grâces célestes, « que le Seigneur l'agrée toujours comme une belle et noble « offrande ! Puisse-t-elle subsister, brillante et joyeuse, dans a ce monde comme dans le monde futur (1). » Comme symu bole de cette consécration on recommande de bien couvrir •tf les reliefs du repas, en considération des éléments imma- « tériels dont ils sont doués, grâce aux saints propos pronon- V ces à leur intention.
« En se pénétrant bien des principes de cette théorie alia mentaire, on reconnaîtra que la nourriture la plus grossière « n'est pas dépourvue des éléments de la plus haute perfec- « tibilité. Parmi ces éléments figurent à bon droit les actions « de grâces que l'on récite après le repas, et qui réalisent cette « jouissance de la nourriture souvent indiquée par TÉcri- « ture (2). C'est là une prière bien agréable à Dieu, et celui « qui s'en acquitte convenablement répand la joie dans les « mondes supérieurs. Il facilite à Dieu, s'il est permis de s'ex- (< primer ainsi, la lourde tâche de la subsistance générale. « Cette bénédiction monte tout droit vers le Très-Haut, elle (• est sa jouissance à lui au même titre que l'absorption des « aliments constitue la nôtre. A. cet égard on établit une dis- « tinction entre le repas des jours ouvrables et le repas du « sabbat. Tandis que la nourriture des jours de travail ne pro-
(I) Zo*hir, Théroama, I9S. (i) Rath, III, 8.
c dait ses effets divins qu'à la condition d'être accompagnée de « la prière, celle du sabbat est agréable à Dieu par elle-même, « grâce aux sentiments de bien-être, de béatitude, qu'elle « produit en nous et qui sont inhérents à la sainteté du jour. « On peut en tirer cette conséquence que les actions de grâces a après le repas devront participer quelque peu de ces senti- « ments, s'effectuer avec la satisfaction du coeur sans mélange « de tristesse. N'oublions jamais ce grand principe, à savoir « que notre contentement et notre gaieté terrestres provoquent « des sentiments identiques dans les sphères de l'éternité ; que « nos invocations en soient donc imprégnées comme d'un parce fum divin. D'ailleurs cette relation mystérieuse de la bience veillance divine avec la gratitude qu'implique le contentece ment humain a son indication formelle dans la Bible. Quand « le livre des proverbes dit : « Le bon œil sera béni (1) », c( cela signiOe a l'homme au regard bienveillant appelle la « bénédiction d'en baut » . Par une interprétation ingénieuse, on « rattache à ce premier hémistiche le second : « car il a donné. « de son pain au pauvre (ï) » . On veut dire par là que le sentice ment de reconnaissance qui entre dans l'expression des rece merclments que nous adressons à Dieu provoque, avec la ce bénédiction du ciel, la multiplication des produits dont le ce bénéfice s'étend au pauvre et à tous les déshérités des biens ce de la terre. Il est donc bien entendu que les grâces, récitées ce avec le sentiment et le recueillement qui en font le mérite, ce nous vaudront notre place dans le séjour des bienheureux (3). a Celte obligation d'ailleurs ne se borne pas à l'heure du « repas; non, elle est permanente, elle s'impose à nous dans ce toutes nos prières, pour peu que nous tenions à jouir des ce des effets immédiats de l'épanchement céleste. On cite ence core à ce sujet le texte bien connu des Psaumes : ce Les « yeux de tous espèrent en toi, et tu leur dispenses la nource riture au moment propice (4). » Puisque tous les êtres de ce ce bas monde ont le regard tendu vers le ciel, il est plus
(I) ProT., XXII, 9. (3) Zo'bar, Va-yakhel, S 18.
(i) Ibid. (4) Psaamei, CLXV, 15.
« particulièrement da devoir des fidèles de solliciter journela lement leur subsistance de Dieu ; par cette invocation on at- « tire à soi les fruits de Tarbre de Falimentation, car il est a écrit : a Sois béni, ô Seigneur, chaque jour (1). » Que Ton (( se garde bien de se croire déchargé de ce devoir lors- « qu'on a sa pitance assurée, de négliger cet appel à la bonté a divine ! On fera bien, du reste, de préparer chaque jour le « nécessaire, sans réserve pour le lendemain, ainsi que cela « se pratiquait à Tendroit de la manne, car c'est ainsi que le a pam quotidien sera Tobjet direct de la Providence (2). Noa tons ici une observation faite par la science mystique, et re- « lative au contraste qui existe entre la direction de la nour- « riture céleste et celle de la nourriture terrestre. La première « suit la ligne descendante, Talimentation spirituelle allant « du cerveau au cœur, du cœur au foie, tandis que la subsis- « tance matérielle prend la ligne ascendante. En effet, après « avoir passé par le procédé de Tépuration confiée aux soins « de Testomac, Taliment arrive au foie, qui en opère la répar- « tilion parmi les différents organes; de là la portion la plus « subslanlielle entre dans le cœur, qui la fait communiquer « avec le cerveau. Cette marche en raison inverse de la prea mière a sa cause dans la direction du corporel opposée à « celle de l'incorporel (3). Finalement, l'inflaence exercée par « la nourrilure matérielle sur Tâme et sur ses facultés intel- « ligentes est une conséquence infaillible de Talliance mysté- « rieuse, mais réelle, qui unit le corps à Fâme. i>