TOME
i6i TROISIEME PARTIE.
reprocher au fils de David d'avoir méconnu la femme. Nous irons plus loin dans celte apologie de la doctrine biblique : il nous semble que, dans ces tableaux opposés, par ces louanges qui frisent Tapothéose et qui ont leur contre-poids dans le blâme poussé jusqu'à la flétrissure, se trahit une profonde intelligence du rôle de la femme au sein de la famille et de la société. La conclusion à tirer de celte appréciation contradictoire, c'est que la femme ne saurait élre ni bonne ni mauvaise à demi. Mauvaise, elle est un fléau, un calice d'amertume, un tourment infernal ; bonne, elle est le charme, la joie, la lumière du foyer, répandant autour d'elle un rayonnement et des parfums célesles. Après tout, nous doutons fort que la femme se fût mieux accommodée du silence , c'est-à-dire de l'indifférence de l'Ecriture, que de ce jugement double et opposé. La fille d'Eve n'a-t-elle pas toujours préféré la haine à l'indifférence des hommes? Le sexe faible ne tient-il pas à appeler sur soi à tout prix l'attention du sexe fort? Ne lui siedil, ne lui convient-il pas d'être critiqué, blâmé, censuré, con? damné, plutôt que de passer inaperçu? C'est donc en parfaite connaissance de cause, avec ce génie intuitif qui lui est propre, que la Révélation s'étend avec une certaine complaisance sur le double courant que nous venons de prendre sur le fait, contraire par sa direction, mais également puissant par ses résultats, par l'influence bonne ou mauvaise, salutaire ou funeste, mais toujours certaine, qu'il réalise dans son parcours.
En définitive, il y a partage d'attributions entre les époux ; ce partage subsiste en fait comme en principe ; il est déterminé par la loi comme par l'histoire, par le précepte comme par l'exemple. La femme n'a pas à se plaindre de son lot, merveilleusement adapté à sa nature intime, à ses qualités natives. Vouloir réchanger contre celui de l'homme, ce serait tendre au bouleversement de l'ordre naturel, provoquer ce que la Tradition appelle avec raison la désorganisation de l'ordre de la Genèse (n'iax^in *^-nb •^is'^ï;) . Que la femme ne cesse donc de s'acquitter noblement de son ministère de grâce et de charité !
Qu'elle ne prête jamais une oreille favorable au langage mielleux, perfide, de ces faux amis qui revendiquent pour elle le gouTernement civil et politique, qui lui conseillent de troquer le sceptre et la couronne façonnés par les grâces contre les engins redoutables de la lutte et des responsabilités viriles ! Ce serait chèrement payer son orgueil et son imprudence, car elle subirait le sort d'Eve cédant aux suggestions du serpent tentateur.
§ 4. Des lois qui doivent présider aux rapports des époux.
L'importance attachée à l'union des époux comme base constitutive de la famille suffirait à elle seule pour nous expliquer la nécessité des nombreuses lois qui régissent, partout et toujours, l'institution du mariage. Parmi ces lois, il en est deux notamment sur lesquelles il convient de s'arrêter un instant, soit pour en saisir l'esprit, soit pour les défendre contre les critiques qu'elles n'ont pas manqué de soulever. Il s'agit de l'adultère et du divorce, ainsi que des dispositions y relatives.
De Vadullère. La pénalité si sévère édictée par la Loi de Moïse contre l'adultère est une conséquence logique du rôle assigné à la femme dans la constitution de la famille. Le législateur eût été vraisemblablement plus clément s'il avait moins tenu à l'indissolubilité du lien matrimonial. Il faut bien se le dire : la femme qui trahit son serment et sa foi ne commet pas seulement un outrage contre la sainteté du nœud conjugal ; elle compromet, elle trouble dans sa source l'intégrité de la famille humaine. Elle y pratique une l'double brèche : la première, en désorganisant la direction du ménage, en laissant tomber de ses mains le sceptre du gouvernement domestique pour le jeler en proie au libertinage et au désordre ; laseconde, plus grave, vraiment irréparable, c'est l'horrible mixture d'un sang étranger à celui qui seul doit entrer dans la sainte et pure formation de la famille. Pour mieux caractériser cette
164 TROISIÈME PAUTIE.
violation, nous invoquerons les données de la morale mystique ci-dessus exposées (i). A Tentendre, ce croisement infâme ne tend à rien moins qu'à enlever à la famille humaine son identité pour rabaisser au niveau de Taccouplement bestial. On sait d^ailleurs de quels soins jaloux la Loi mosaïque entoure rintégrité des espèces, intégrité qu'elle tient à sauvegarder chez ranimai et jusque dans la production végétale, grâce à rinterdiction de tout croisement des espèces (l-'xîîs) (i). Cependant il ne faut pas oublier une différence essentielle entre Thomme et la brute, hautement proclamée par la Genèse, à savoir que le premier a sur la dernière l'immense supériorité de l'individualité et de la personnalité. L'animal ne procède que par espèce (ins^^aî)) ; seul le flls de l'homme jouit, à Tinstar des anges et des esprits purs, de la plénitude de la vie individuelle (3). Or cette personnalité doit se perpétuer au sein de la famille ; tout mélange, toute promiscuité commise, non-seulement en acte mais encore en pensée, constitue une violation de la dignité humaine, une atteinte portée à la loi de la nature, une dégradation de la personne faite à l'image et à la ressemblance delà Divinité. Ceci nous fournit Tcxpiication d'une disposition du droit pénal, d'un fait de la législation universelle, se montrant partout plus impitoyable pour l'adultère de l'épouse que pour celui de l'époux. Pourquoi ? Parce que c'est au sein de la femme que Dieu a confié le dépôt de celte procréation personnelle et individuelle. C'est elle, par conséquent» qui est la grande coupable en violant ce dépôt sacré, en altérant les sources de la génération. Elle trangresse tout à la fois ia loi divine et la loi humaine; au pur réservoir de Tofflcine de l'individu humain, elle substitue le réceptacle de la production de l'espèce animale, descendant de la noble condition de la femme pour se transformer en femelle !
Après la Loi viennent les Prophètes, marquant à leur tour
(l) V07. plus haut, II« partie, chap. VI, chap. XXXIX. Cf. Na'hmonidCy conmenl.
S S* à la Tbora, loc. cil,
(3) Létit., XIX, 19; Deutër., XXII, (5) Ikarim, litre !«, cbap. II. Cf. noire
9-11. Maïmonide, Guide, troisième ptrtic, Morale individuelle.
<la signe de la réprobation la femme adultère ; ils le font dans cette langae ardente et poétique dont ils ont gardé le secret. Rien ne saurait mieux exprimer Thorreur qu'ils professent pour cette abjection que la comparaison qu*ils établissent entre «lie et le crime de Tidolâtrie, comparaison qui occupe une si grande place dans leurs allocutions, dans celles notamment d'Osée et d'Ézéchiel (1), comparaison d'une justesse et d'une précision remarquables, le polythéisme étant pour Israël, voué au culte du monothéisme, ce qu'est la polya ndrie pour la femme consacrée à un époux unique et appelée à reproduire, pur et sans mélange, le type adamique.
Nous savons bien que nous allons nous heurter ici contre la protestation évangélique ayant pour objet de réhabiliter la femme pécheresse, affirmant qu'iï lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé (3), maxime qui ne ressemble pas peu à une prime d'encouragement donnée au vice. Nous craignons fort, en effet, que cette indulgence, cette mansuétude, cette réaction, si l'on veut, contre le rigorisme du principe mosaïque, ne soit grosse de conséquences peu favorables à l'inviolabilité du lien conjugal. Ne les avons-nous pas d'ailleurs sous les yeux ? Pouvons-nous les fermer à l'évidence? N'assistons-nous pas à une sorte d'apothéose de l'adultère, de l'adultère triomphant dans le roman et dans le drame, de l'adultère inspirant et dirigeant cette grande école des mœurs qui s'appelle le théâtre, inoculant le poison à. la jeunesse par l'étalage de ses succès, exerçant cette fascination que provoque le luxe et le plaisir unis à la beauté, chantés, célébrés par les accords divins de la lyre, restituant sur une scène plus vaste, au milieu des splendeurs modernes, l'antique culte de Cythère et de Paphos? Est-ce que de pareilles orgies, tolérées, pour ne pas dire encouragées, par les pouvoirs qui procèdent du christianisme, ne sont pas autant d'arguments en faveur de l'esprit, sinon de la lettre, de la législation mosaïque en matière d'in-
(1) Osée, chap. I , II et III; Éiéchiel, chap. XVI et XXIII ; Jérémie, II, SO; Hf, I, 3, 6, 8 et 9.
(2) Luc, VU, 47.
fidélité conjugale ? N'est-ce pas à elle que nous devons, après tont, la conservation du type israélite, servant de gaine à la tradition Israélite ? G*est elle aussi, mais elle seule, qui est douée d'une assez forte dose d'énergie pour arracher à l'adultère son masque avec ses oripeaux, pour jeter l'horreur de ses turpitudes à la face de ses amants (1).
Est-ce à dire qu'il faille en revenir aux sévérités de la loi biblique pour la répression de l'adultère? Conseiller une mesure aussi extrême, ce serait méconnaître, nous l'avouons, l'esprit de nos jours et les mœurs de notre époque. Mais si nous ne pouvons invoquer à cet égard la justice expéditive du Code pénal sémitique, si nous admettons, dans une certaine mesure, le pardon dont TËvangile veutbien couvrir la pécheresse repentante, gardons-nous bien d'aller, comme lui, jusqu'à l'absolution du péché ; n'oublions jamais que l'adultère est un crime de lèse-majesté divine et humaine, et, à ce titre, un élément désorganisateur, cause de la dissolution du mariage, ce qui nous amène naturellement au principe du divorce.
Du divorce. Le divorce est attaqué tout d'abord, nous ne l'ignorons point, au nom même de l'unité et de la stabilité de la famille. Quoil nous dit-on, la famille Israélite doit être un modèle d'union, de concorde, d'harmonie, et vous venez y introduire un véritable dissolvant! Quoi! le nœud conjugal, cette clef de voûte de l'édifice social, pourra à tout instant être rompu, brisé parla répudiation? Cette objection vient s'étayer à son tour sur l'autorité de l'Ëvangile, mettant dans la bouche du mailre les paroles suivantes : « Il n'est pas permis à l'homme de séparer ce qui a été uni par Dieu (S). » Ici encore notre réponse sera puisée dans la réalité sensible. Il faut bien, dirons-nous à nos contradicteurs, que le divorce soit nécessaire, puisque le moyen de le supprimer n'a pas encore été trouvé. Certains législateurs, prenant dans un sens trop littéral le texte de TÉvangile, lequel admet cependant le divorce pour le fait d'adultère (3), ne purent néanmoins se résoudre à
(I) Osée, II, i. de Math., Binon de celle de Lac. Cf. le»
(3) Math., XIX, 6; Luc, IX, 9. textes, k. «.
(3} Tel eit da moini le sent de la Tertioii
lier à la même chaîne des époux pour qui la vie en commun devient intolérable. Qu'ont-ils fail? Ils se sont arrêtés au mezzO'termine de la séparation de corps, qui n'est qu'un divorce déguisé, en entraînant avec elle tous les inconvénienls sans en réaliser les avantages. Qu'y a-t-il de sérieux dans cette union nominale qui ne couvre que le vide , dans ce foyer domestique abandonné par son ange gardien, par celle qui en est l'âme, n'offrant plus que des cendres froides là où brillaient les feux de Thymen? Mais c'est, nous réplique-t-on, pour sauver l'unité de la famille. Singulière justification que celle qui prétend métamorphoser en instrument de conservation le dissolvant qui en disjoint les parties principales I La femme déchue, reconnue indigne de la garde du foyer, dépouillée de la direction domestique, perdue dans l'esprit de son époux dont elle a trahi la fai, est^elle un élément de concorde ou de discorde? Ne vaut-il pas mieux qu'elle soit radicalement séparée de la famille, pour cesser de faire obstacle à l'union et à la concorde, qui ne peuvent s'y rétablir qu'au moyen de son remplacement par une autre directrice, mieux pénétrée de ses devoirs, ou du rapprochement plus étroit des autres membres de la famille? Peuvent-elles enfin refieurir tant qu'elles sont en présence de leur ennemie, de celle qui les a chassées? Enfin, si l'on examine de plus près la fameuse sentence « l'homme ne saurait séparer ce que Dieu a uni », on la trouve plus spécieuse que solide. Est-il possible, en effet, de transporter l'infaillibilité divine au beau milieu de la fragilité humaine et de nos infirmités morales? Les hommes sont faits, cela est incontestable, pour se supporter réciproquement : chacun de nous ayant ses vices et ses défauts, nous devons nous faire des concessions mutuelles. Cette règle oblige particulièrement les époux, qui, selon le texte même invoqué par i'Ëvaugile, ne doivent former qu'une seule chair (1). Mais la cohabitation des époux ennemis, au lieu d'opérer cette unification si désirable, n'est plus qu'un déchirement perpétuel : faudra-t-il river à la même chaîne, à l'instar des forçats, des conjoints pour qui la vie commune n'est plus
(i) GeDète, II, 34.
qu'une souffrance ou un scandale? Que Ton ne procède ni légèrement ni précipitamment à ce moyen de dissolution, nous radmetlons sans difûcullé; que Ton entoure la faculté du divorce de toutes sortes de précautions, rien de mieux ; que le législateur prenne ses mesures contre la facilité de la répudiation, qui pourrait dégénérer en libertinage, nous Tapprouvons hautement. Mais que, par suite d'une interprétation outrée du texte de la Genèse, on forge pour le couple humain une chaîne éternelle, qui ne saurait être brisée ni par la trahison, ni par le crime, ni par la violation des plus solennels et plus saints engagments, c'est méconnaître et les graves conséquences de Tadultëre et la nature même de Tunion matrimoniale. Il faut donc protester contre une doctrine qui, contrairement à Tintention de son auteur, nous le voulons bien, fournit des encouragements au désordre des mœurs et porte atteinte nonseulement à la Loi de Moïse, mais à la Loi morale universelle.
§ 5. Résumé de la doctrine traditionnelle sur les rapports
des époux.
Une question de celte importance, qui a préoccupé tous les grands législateurs de Thumanité, et qui, même à cette heure, est Tun des grands soucis des esprits politiques comme des moralistes, ne saurait être trop élucidée. Il ne saurait donc être sans intérêt de la soumettre au contrôle de la Tradition, après l'avoir étudiée au point de vue de TÉcriture, pour arriver à des résultats précis. Nous allons donc réunir dans ce paragraphe les grands traits de la pensée talmudique et rabbinique en cette matière, afin de nous édifier soit sur sa conformité, soit sur sa discordance avec les enseignements bibliques. Constatons de prime abord la concordance de la méthode : ainsi que nous venons de le faire, le Talmud cherche dans les textes du Maassé Beréschith la corrélation des époux, leur situation respective, les conditions primitives, ethnologiques, des deux sexes.
La double version de la formation du couple humain. La
LA MOUALE SOCIALI'. iG9
contradiction qui paraît résulter des deux versions de la Genèse, la première affirmant la création simultanée de Thomme et de la femme, la seconde nous montrant la femme tirée d*une des côles d'Adam, ne pouvait échapper à la perspicacité de la Tradition. Pour concilier ces deux versions, nos théologiens estiment que le père du genre humain était, dans le principe, ou bien androgyne, réunissant en lui les deux caractères du mâle et de la femelle, ou un être à deux faces (t^bis^b n, xpodcoxciv) ensuite séparées pour former deux êtres distincts (1). Si nous ne nous méprenons pas sur le . sens profond de cette interprétation, qui, comme toutes celles qui portent sur Texposé cosmogonique de Moïse, vise un des mystères de la création, il s'agirait encore de la double condition de Tégalilé et de la diversité des sexes, celle-ci mise en relief par la seconde version, celle-là par la première. L'homme a éiécré^ androgyne^ qu'est-ce à dire? Que, par une exception à la formation purement animale où les sexes surgirent distincts et séparés, Adam et Eve furent taillés, si Ton peut dire ainsi, dans le même bloc. Mais pourquoi ? Pour offrir la vivante image de leur égalité, de leur similitude devant Dieu. Cette égalité est-elle remise en question par la seconde version? Pas le moins du monde ; elle veut seulement établir que ce n'est pas Tuniformilé, mais la diversité, que Dieu avait en vue. La double face d'Adam, les deux visages, les deux figures que lui attribue la légende, signifient donc une double personnalité à base unique, à support commun. L'homme et la femme sont donc, en définitive, Tun des plus remarquables produits de cette harmonie qui préside au Maassé Beréschith, et qui n'est pas autre chose que la variété dans l'unité. Oui, ils sont divers, divers par le tempérament, divers par leurs aptitudes, divers parla combinaison de leurs facultés rationnelles et sentimentales, mais appelés à s'unifier ou, pour mieux dire, à se compléter mutuellement. Là ne s'arrête pas l'appréciation traditionnelle de la femme; elle s'étend avec complaisance sur la valeur du présent que Dieu fait à l'homme en lui donnant cette compagne;
(I) Beréschilh Rabba, lect. 8; Talmud, Eronbin, 18.
170 TKOISIÉME PARTIE.
il la lai présente, noa pas à Tétat brut, mais conronnée de celle luxarianle chevelure, sa beauté et son orgueil (c'est le sens du mol 13*% qui en langue chaldéenne veut dire coiffer) (1), belle et parée, couverte de joyaux, c'est-à-dire des grâces et des qualités qui font le charme de la vie conjugale (2). Mais qu'on ne prenne pas le change sur cette beauté féminine: l'épouse n'est pas seulement faite pour plaire, pour servir de jouet gracieux au maître de la maison. Dès sa formation, elle est élevée à la hauteur d'une compagne, sollicitée à seconder son époux, à lui servir d'aide et de soutien dans les épreuves de la vie. Telle est la signification attachée à ce nom de ^^y dont la qualifie la Bible (3) et que la Tradition prend dans son acception la plus large. Gomme aide, nous dit-elle, la femme doit être pour Thomme une joie, une bénédiction, la vraie félicité, le meilleur préservatif contre le péché, un rempart contre le chagrin el les tribulations, un refuge assuré contre les vicissitudes el les déceptions dont chacun de nous a sa part (4). N'oublions pas de constater que ces prérogatives de la liaison matrimoniale sont tirées de textes bien formels, conformément à la méthode exégétique de la Loi orale.
Subordination de la femme à Vhomme. Quant à la subordination de la femme à l'homme, il s'agit de s'entendre. Au point de vue légal, la Tradition l'admet pleine el entière. Le code civil rabbinique traite l'épouse en vraie mineure, la plaçanl sous la tutelle du mari pour tout ce qui a trait au gouvernement des intérêts de la vie conjugale et de famille (5). 11 entend que le pouvoir soit là où est la responsabilité. Comment l'époux remplirait-il les devoirs de chef de famille s'il n'avait pas le pouvoir nécessaire pour les exercer et les faire prévaloir? Cette autorité toutefois n'est pas sans limites ; il lui est posé des bornes qu'elle ne saurait franchir impunément. Pour n'en citer qu'un exemple, nous viserons la disposition légale en
(I) Beréflchfth Rabba, sect. 18; Talmad, (4) Brrétohilh Rabba, m. «. ; Ttlasad ^
Nidda, 68. Yebamolh, «3.
(9) Ibid, (5) Voir Im deux Codei , Ebeo ha-^io
{^) t^enète, II, 18. et Hoicb«i hft-mUcbpad, passfm.
LA MOHALE SOCIALE.
vertu de laquelle les mauvais traitements, les sévices et les voies de fait dont userait le mari constituent un cas de divorce au profit de la femme maltraitée (1). Nous ne sachions point de législation allant plus loin dans la voie de la protection féminine. Le pouvoir marital n'a donc rien d'exorbitant; il ne saurait dégénérer en tyrannie.
D'autre part, la tradition se montre jalouse de rendre à la femme en ascendant moral ce qu'elle semble lui enlever en pouvoir légal, l'entourant de fortes garanties, tant positives que négatives. Celles-ci ont leur expression dans la défense faite à Tépoux de provoquer, par ses mauvais procédés, les larmes de l'épouse, car les pleurs de la femme, nous dit-on, appellent sur celui qui en est la cause la vengeance divine (2). Celles-là commandent au mari d'aimer sa femme comme luimême, de l'honorer plus que lui-même, car le bonheur domestique est à ce prix (3). Aller au delà de ces prescriptions, ne serait-ce pas tomber dans l'exagération, dans les utopies de l'ancienne chevalerie? La Tradition est loin aussi, comme on le prétend, de faire litière de l'intelligence féminine; elle reconnaît, au contraire, à la Temme une conception plus rapide, plus spontanée qu'à l'homme ; elle la lui attribue au nom de la Révélation biblique, et grâce à une nouvelle interprétation du terme ia»^ déjà cité (4). Ajoutons que cette assertion a été confirmée par un de ces dictons populaires, écho de la vérité doctrinale : « Si ta femme est une naine, penche-loi bien pour mettre ton oreille au niveau de sa bouche, afin de ne perdre aucune de ses paroles (5) ». Au surplus, veut-on avoir une idée juste de l'influence morale que la Tradition reconnaît à la femme, il suffira de savoir que cette influence s'étend jusqu'à la transformation de l'époux, soit en bien, soit en mal, ici faisant du juste un impie, là métamorphosant l'homme vicieux en modèle de vertu, changeant le plomb vil en or pur (6) ; on lui confie surtout, comme le plus en rapport avec son génie.
'l) Traité du divorce y chip. 154.
(i) Talmad, Baba Nezia, 59.
(r>) Talmnd, Yebamotb, ioe. cit.
(4) Voy. p. 170 ; Beréicbilh Ribba, et Talmod, Nidda, u. »,
(n) Talmud, Baba Metzia, v. »
((>) Beréachlth Rabba, m. «.
172 TROISIÈME PAUTIE.
tivec son exquise sensibilité, le département des grâces et de la charité, hommage rendu à sa sollicitude aussi vive qu'intelligente en matière de bienfaisance (1). On n'hésite pas à qualiiier de divine Tinfluence de la femme, et Ton invoque à cet égard le triple et solennel témoignage delà Loi, des Prophètes et des Hagiographes (2). Après ces nombreux et éclatants témoignages, il faut convenir que la femme israëlite est quelque peu au-dessus du rôle que lui assigne le bonhomme Chrysale :
« Une femme en sait toujours assez
Quand lu capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d*avec un haut-de-chausse (3). o
Elle a le droit d'aspirer à de plus hautes visées, la femme intelligente, qui est un présent de Dieu (4).
Pour rester dans la stricte vérité, nous nous empresserons <le reconnaître que la Tradition est loin de flatter la femme, de lui élever ce piédestal factice élaboré par les mains débiles de la galanterie. Fidèle aux enseignements de TËcriture, dont elle ne cesse de s'inspirer, fidèle aussi à ceux de la nature et de l'expérience, elle nous montre la femme à l'endroit et à l'envers, avec ses vices et ses vertus, avec ses qualités et ses défauts, avec ses avantages et ses infirmités, ne nous cachant ni ses caprices, ni ses humeurs, ni ses légèretés, ni la mobilité de ses impressions, ni ses petites curiosités, ni son babil inconsidéré, source de dissensions fréquentes (5). L'appréciation que nous avons déjà faite du point de vue biblique s'applique de même à celui de la Tradition. Elle a d ailleurs sa raison d'être, qui remonte jusqu'aux origines de la Révélation. Ce double courant, tantôt bienfaisant, tantôt malfaisant, reproduit par ses deux organes principaux, a son point de départ dans la formule même qui sert à annoncer ïa création de la femme : « Elle doit être une aide en face de l'homme (6) ». Qu'est-ce
(I) Talmud, Taauitb, S3; Ketoubolh, 67. (.%) Dcréscbah Rtbba, seot. 18; Talmud,
(s) Talmnd, Moed Kalan, 18. Kidouschin, el passim,
(5) MollérCf les Femmes sapanteSt^cuU, (6) Genëie, 11, 18; Talmud, Tebamoth,
«cène VII. 63. 11:23 nST «b ^175 îl^T. (i) ProT., XIX, U.
à dire? Aide et adversaire, aide quand elle esl bonne, adversaire lorsqu'elle suit la mauvaise voie, compagne fidèle ou perfide, bon ou mauvais génie, ange ou démon.
De l'adultère et du divorce selon la Tradition. Nous compléterons cet exposé de la doctrine talmudique par des considérations sommaires sur les lois capitales régissant la liaison et la dissolution matrimoniales. L'adultère y est traité avec non moins de sévérité que par Moïse lui-même, taxé de crime horrible, de nature à entraîner la ruine non-seulement de la famille, mais de la société tout entière (i). C'est à la violation des saintes lois de Thyménée que Ton attribue les grandes catastrophes historiques, le déluge universel, la destruction de Sodome, la décadence dlsraêl et la chute finale de la royauté (S). De là toute une série de dispositions préventives et de mesures de précaution prises contre celte profanation, toute une haie de prohibitions ayant pour objet Tinviolabilité du nœud conjugal. Il semblerait toutefois que les auteurs du droit canon n'aient pas une confiance absolue dans l'efficacité de ces prescriptions et qu'ils n'entendent pas davantage leur attribuer une éternelle durée. Ceci ressort avec évidence d'un texte de la Mischna relatif à la femme soupçonnée (n::':&j. Cette femme dont César ne voulait pas, mais par pure vantardise, était soumise, d'après la Loi mosaïque, à la redoutable épreuve des eaux amères (3). Or, la Tradition enseigne que cette Loi n'était réellement efficace que tout autant que le mari n'aura pas manqué, de son côté, à la foi conjugale. II arriva donc que, vers la fin du second temple, sous Tinfiuence démoralisante de la dynastie des Hérode, le fiot de la corruption montant, montant sans cesse, l'illustre R. Yohanan Ben Zakaï n'hésite pas à supprimer l'épreuve, à renoncer à cette application du jugement d% Dieu (4). Proforld enseignement en ce qui touche la corrélation intime des mœurs et des lois ! Prétendre à la pureté, au sein immaculé de l'épouse, quand on se livre soi-même au désordre, à tous les excès du libertinage, n'est-ce pas une
(l) Talmudy Kidouscbin, >2, tlpassim. (*>) Nombrei, chap. V.
(â) nid. (•} S6la, cbap. IX, Mischna Qiiale.
i74 TROISIÈME PAIITIE.
contradiction flagrante entre l'exemple et le précepte? A-lr-il le droit d'exiger la fidélité de réponse, Téponx qui la comprend et la pratique si mal ? Que Ton veuille bleu se rappeler ce qui a été établi plus haut (i), à savoir que Tadullère n'est pas seulement une transgression morale, mais une infraction à Tordre de la création, qualifiant la promiscuité de l'espèce humaine de crime contre nature, nous voulons dire contre la nature de la personnalité humaine, essentiellement spécifique, par laquelle elle se distingue de la nature animale, réduite à l'existence générique. Or c'est cette atteinte à la loi divine, c'est cette pratique du sacrilège qui sollicite l'intervention miraculeuse de Dieu dans l'épreuve des eaux amères. Mais elle perd sa raison d'être, le miracle serait stérile, si l'un des conjoints ne respectait pas plus que l'autre la sainteté de l'hymen, si cette haute distinction entre l'homme et l'animal était méconnue par l'époux autant que par l'épouse. A côté de cette leçon de morale universelle vient s'en placer une autre, relative à l'opportunité de l'application des lois pénales. En supprimant celle des épreuves des eaux amères, le célèbre chef de l'Académie de Yamnia (Jabné) reconnut cette grande vérité qu'il est nécessaire d'adapter les lois aux mœurs, et qu'il peut arriver des moments où certaines prescriptions mosaïques cesseraient d'être applicables. Envisagée à ce point de vue, la loi biblique de l'adultère, correspondant au principe de la sainteté, ne saurait convenir qu'à un état social où la sainteté est honorée, respectée, considérée comme le fondement de la vie morale et religieuse. Elle ne saurait, par conséquent, jouir de l'inamovibilité, ni s'imposer à toutes les situations que font surgir les vicissitudes humaines. Mais cette réserve dont s'inspire la Tradition, et qui dénote chez ses organes autant d'esprit de conduite que de connaissance du cœur humain, n'affaiblit en rien le culte professé parle judaïsme tout entier pour la pureté des mœurs et l'inviolabilité du lien matrimonial.
Il nous reste encore à fixer la doctrine en matière de divorce : à cet égard, nous soutenons que l'on aurait tort de
(i) Voy. plus haut, p. 163 et 164.
LA MOItALE SOCIALE. 175
conclure d^une certaine discussion consignée dans la Mischna (1) , à une Irop grande facilité, pour ne pas dire à Tencouragement donné à cette faculté de la dissolution du mariage. Il est vrai que deux grandes autorités rabbiniques, Técole de Hillel et le docteur Akiba, permettent la répudiation pour des motifs peu sérieux (2). Mais il y a loin d'une simple opinion, fondée sur Tinterprétation arbitraire d*un texte biblique, à une doctrine constante. Celle-ci est ailleurs; elle a son expression dans plusieurs passages et propositions d'une rare précision. « Répudier sa première femme, nous dit-on, c'est faire verser des larmes à Tautelde Dieu (3)»; ce qui sans doute signitie que l'homme qui use du divorce démolit l'autel de la famille, par suite de son refus de sacrifier sur cet autel les petites contrariétés, les différends mesquins qu'on ne saurait éviter dans l'existence commune. De nombreux faits cités par le Talmud nous montrent, d'autre part, plus d'une Xantippe gardée et honorée par des époux qui ne le cédaient guère à Socrate (4). On peut en conclure que l'incompatibilité d'humeur n'était pas jugée une raison suffisante pour trancher le nœud conjugal. Constatons enfin que le code rabbinique, dernière expression de la législation canonique, réduit la faculté du divorce à très-peu de cas ; ce sont : l'infidélité de l'épouse, patente ou latente, son état de rébellion contre la puissance maritale, une conduite en opposition flagrante avec la religion et la morale (5).
En définitive, l'écart n'est pas considérable entre les tendances traditionnelles et la doctrine évangélique. Elles ne diffèrent radicalement que sur un point unique, sur l'interdiction absolue du divorce, laquelle n'est d'ailleurs professée formellement que par le second évangéliste, interdiction qui a passé dans la législation de quelques peuples chrétiens, au détriment de la sincérité conjugale et de la stabilité de la famille. Fondée sous les auspices des grands principes que nous
(l) GuiUin, chap. IX, Misohna ÛDale. (4) Talmad, Yebamolb, 63.
[û) Ibid, {*'*) Code rabbiniqae, troisième parlie,
{7>) Ibid, y Talmud, fin. Traité du Diiorce, chap. CLIV.
venons de développer, la famille israélile possède celle force et celle solidilë qui sont inhërenles à ceux de la Révélation.
§ 6. De réducalion de la femme et de ses rapports avec
le monde.
Quand on parle de Téducalion de la femme, il importe d'en faire deux parts, celle des travaux manuels et celle de Hnstruction proprement dite. Voyons ce que nos livres saints, la Loi écrite et la Loi orale, nous enseignent sur chacun de ces deux points. Le premier est mis en évidence par l'exemple bien plus que par le précepte. Si haut que Ton remonte le cours de l'hisloire, on rencontre la femme chargée de la direction du ménage et des soins d'entretien qu'elle exige. Ni Sara ni Rébecca, pas plus que Rachcl et Lia, ne se reposaient sur le travail de leur domesticité, mais elles veillaient elles* mêmes à tout le détail du gouvernement intérieur. Il ne faudrait pas croire que ces soins se bornaient à la partie la plus matérielle des fonctions ménagères, telles que les préparations culinaires, formellement allribuées aux deux premières (1). Dès la plus haute antiquité, elles étaient initiées aux travaux d'aiguille ; on leur apprenait à manier le fuseau et la quenouille, à filer la laine et le lin, à s'élever dans ces labeurs domestiques jusqu'à la hauteur de l'art. On nous cile avec éloge les femmes habiles qui mettaient leur savoir-faire au service du culle pour l'élaboration et le lissage des fines laines destinées à l'ornemenlation du tabernacle (^]. Dans le portrait magistral de la femme forte, on rend un hommage particulier à son habileté dans les travaux féminins : « Elle va à la recherche de la laine et du lin pour les travailler avec goût.... De sa propre main elle laille les draps, confectionne le fil sextuple et la pourpre (3). » Les fictions d'Homère, les Pénélope et les Nausicaa, sont des réalités vivantes dans la Bible. Nous croyons inutile
(i) G.nèie.XVIII,6; XXVII, UCII7. () Prov., XXXI, !. -21.
{;i) Exode, XXXV, S5 et iC.
d'insister davantage sur des faits qui sont connus de tout le monde. Si des temps bibliques nous passons à ceux du judaïsme rabbinique, nous sommes frappés tout aussitôt de la place notable que ces travaux de la femme occupent dans la législation conjugale. On y énumëre, avec un soin minutieux, les fonc* tions de la ménagère, et Ton stipule que les fruits de son industrie appartiennent au mari (i). C'est la femme forle de Salomon, passant du précepte à Texemple, veillant avec sollicitude au bien-être de la famille, et trouvant encore des loisirs pour l'augmenter par son industrieuse activité. Ainsi la femme rabbinique ne diffère pas de la femme biblique; elles sont faites Tune et Tautre pour diriger le ménage dans son existence complexe, dans ses détails multiples, laborieuses et diligentes, initiées dans tous les travaux qui sont du domaine de la vraie maîtresse de la maison.
Abordons maintenant la seconde partie de l'éducation, l'instruction proprement dite. Quelle est, à cet égard, la part faite à la femme israélite? Au point de vue théorique, l'Écriture ne nous en dit pas long. Elle insiste beaucoup sur l'éducation morale et religieuse des fils, mais elle garde une grande réserve en ce qui concerne les filles. Faut-il en induire à une certaine indifférence pour la culture intellectuelle et morale de la femme? Il serait d'autant plus téméraire d'en tirer cette conclusion qu'elle recevrait de la pratique un démenti des plus éclatants; elle serait en opposition flagrante avec les modèles féminins que l'Histoire Sainte nous offre à toutes les époques. Ce n'étaient peut-être pas des femmes savantes, mais à coup sâr ni sottes ni incultes, que Rébecca, si clairvoyante, si perspicace à distinguer les tendances de ses deux fils, démêlant mieux que son époux les goûts délicats de Jacob des penchants grossiers d'Ësau; que Rachel et Lia, si parfaitement édifiées sur les supercheries de leur père. Ce que l'on remarque surtout dans les modèles que nous offre la Bible, c'est une noblesse de sentiments exprimée dans un langage des plus élevés, soit que Mi'hal, la fière Mi'hal, interpelle son royal époux au nom
(1) Kethoobolh, chap. V, Mischna 6; VI, Mitehoa 7.
de la majesté et de la dignité royales; soit qa*Abigaîl essaye de délourner la colère de David de la tête de son mari par une supplique qui est un modèle du genre; soit que la pieuse et tendre Hanna aille verser devant Dieu ses prières avec ses larmes, demandant au Seigneur un fils qu'elle promet de consacrer à son service, ou que, devenue mère, elle exprime sa gratitude en effusion du plus haut lyrisme ; soit que la Schunamitli présente au prophète, son hôte, ses remerciments poar Tannonce d*un fils, ou ses doléances pour la perte de cet enfant du miracle ; soit enfin que la femme de Thekoa, choisie par Joab pour cette mission, réussisse à toucher le cœur de David, à lui arracher la grâce du coupable Absalon, ce sont toutes des maîtresses femmes que vous voyez défiler devant vous. Elles possèdent mieux que la science acquise à Tëcole : la langue qu'elles parlent, les idées qu*elles expriment, les causes qu'elles défendent, les nobles passions qui les animent, qui les rendent si persuasives et si entraînantes, tout cela n'est pas d'une femme vulgaire, de la femme reléguée près de l'âtre du foyer. Cela dénote, au contraire, un haut degré de civilisation, et nous doutons fort que l'antiquité grecque ou romaine nous offre de plus beaux spécimens. Les Lucrèce, les Clélie, les Cornélie, les Porcie, sont moins des femmes que des Romaines. Les Rébecca, les Rachel, les Hanna, les Abigaïl, voilà de vraies mères, de vaillantes épouses, qui ne seraient déplacées dans aucun milieu social, si digne, si parfait qu'on se Timagine. C'est à dessein que, dans celte nomenclature, nous omettons les prophétesses, les Miriam, les Débora, les Hulda, eu égard à leur condition exceptionnelle; nous ne parlons non plus de Jaël, qui n'est pas Israélite et qui nous apparaît taillée sur le patron des héroïnes païennes. Celles, au contraire, dont nous invoquons ici le souvenir se recommandent par une heureuse pondération des qualités féminines, dégagées d'exagération ou du merveilleux. Ce sont, ainsi que la Schunamith le disait à Elisée, des femmes assises au milieu de leur peuple (i), c'est-à-dire donnant la mesure du niveau général des
(1) II Roif, IV, 13.
esprits. Au surplus, rÉcriture fait mainte et mainte fois Tëloge de la femme intelligente, sinon de la femme savante. Salomon rappelle un don direct de Dieu (1); c'est lui encore qui se complaît dans la mise en regard de la femme sage avec la femme sotte et sensuelle (2). Enfin, dans son jugement final, déjà cité, la femme forte, louée pour sa piété comme pour sa vigilante et laborieuse direction du ménage, ne Test pas moins pour sa « bouche pleine de sagesse et sa langue persuasive comme la grâce (3) ». Les principes et les faits sont donc parfaitement d'accord sur ce point capital, à savoir que ce que Ton prise essentiellement dans la femme, ce sont ses qualités morales, ses propriétés intellectuelles, les dons du cœur et de Tesprit, le noble langage exprimant la noblesse des sentiments, les mêmes gages enfin que Ton exige d'elle de nos jours. Oui, le précepte et l'exemple nous disent à l'envi que la femme vaillante, complète et parfaite, est celle qui aux vertus positives de la directrice du foyer sait ajouter les dons spirituels qui £n font l'ange gardien de la famille. La femme biblique n'a rien à envier à la femme moderne, prise dans la meilleure acception du terme.
Maintenant est-il vrai, comme on le prétend, que la Tradition semble démentir cette conclusion, en se prononçant d'une façon non équivoque contre l'instruction de la femme? Un des docteurs les plus autorisés n'avance-t-il pas qu'« initier la femme dans la connaissance de la Thora, c'est éveiller en elle l'instinct de la perdition (4) ? » L'instruction religieuse n'est-elle pas classée ailleurs parmi les obligations dont la femme est affranchie (5) ? Ce que Ton craint surtout pour la femme instruite, lettrée, ce sont les visées de l'orgueil, et à l'appui de cette assertion on cite les prophélesses : Miriam, se vantant d'être l'égale de Moïse ; Débora, se décernant à ellemême les noms de mère et libératrice dlsraël ; Hulda, qui se permet de traiter avec un certain sans-façon le roi Josias la
(1) ProT. XIX, 14.
(f) ProT., IX, 1-13; XIV, !.
(S] ProT., XXXI, 16.
(4) S6U, ohap. m, Misohna 4; Talmad, ib:d.
(6) Talmad, Kidouchin, 35.
consultant (1). II est d'ailleurs certain que ces réserves, formulées avec énergie, n*ont pas été sans exercer une influence sensible sur Téducation de la femme Israélite, notamment de celle du judaïsme oriental, laquelle est appelée le moins possible à participer soit à rinstruction, soit au culte public. Si c'était là une thèse absolue, se posant comme un dogme, nous n'hésiterions pas à la condamner comme contraire aux données bibliques développées plus haut. Heureusement il n'en est rien, ainsi que nous allons le démontrer. Et d'abord, à la proposition radicale mentionnée en premier lieu nous opposerons celle de son contradicteur, toutes deux consignées dans la Mischna. Contrairement à l'opinion de R. Eliézer, Ben Âzaï engage le père à ne pas négliger l'instruction religieuse de sa fille (2). N'oublions pas, en outre, que dans des discussions de cette nature, reposant moins sur des textes précis que sur des procédés scolastiques, ce sont les motifs invoqués à l'appui des assertions émises qu'il importe d'examiner. Quel est donc le motif de ces restrictions en matière d'éducation des filles? C'est la crainte de réveiller dans ces esprits jeunes et mobiles des curiosités malsaines, de leur en révéler plus qu'il ne leur convient de savoir, d'aiguiser leur raison et d'en faire un instrument fertile en expédients, en stratagèmes où la morale n'aurait rien à gagner, de leur insuffler enfin ces bouffées de vanité, écueil des femmes savantes. Cette crainte est-elle tout à fait chimérique, n'a-t-elle pas son interprète dans le plus grand et le plus populaire peintre des mœurs de la société moderne? C'est encore le bonhomme Chrysale qui s'en fait l'écho, en disant :
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage , avoir rœil sur ses gens Et régler sa dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie (3).
Si cet argument et d'autres du même genre sont encore invo-
(i) Talmad, Megoilla, 14. (3) Molière, JtfiF^mmet «a ran/et,' acte II,
(t) Mil choa et Talnid, Sdu, u. ê, ioène vu .
LA MORALE SOCIALB. 481
qués de dos jours par les adversaires de rémancipation de la femme comme par les partisans de Tobscaraniisme en général, nous pouvons leur dire qu'ils ne doivent guère compter sur Tappui de Tautorité biblique, jalouse de maintenir la femme à la hauteur spirituelle à laquelle onl su s*élever tant de matrones dlsraêl. Or ce serait évidemment la faire déchoir de son rang, la dépouiller des plus nobles insignes de la femme forte, que delà priver systématiquement des éléments essentiels de réducation nationale. Dans un temps d'instruction et de lumière, la femme ne saurait ne pas être instruite et éclairée. Proclamons bien haut cette vérité que rien ne saurait prévaloir contre les enseignements primitifs du Maassé Beréschith. Et puisque Dieu s'est plu à douer d'intelligence cette côte tirée de l'homme, d'une intelligence nullement inférieure, pour ne pas dire supérieure à celle d'Adam, ainsi que l'affirme la Tradition elle-même (1), ne faut-il pas chercher à en tirer le meilleur parti, en la soignant, en la cultivant selon les temps et les circonstances? Reconnaissons, d'autre part, que les réserves et les restrictions exprimées sur ce point par quelques organes du Talmud sont loin d'avoir perdu toute valeur; rendons hommage à ce qu'elles contiennent de juste et de vrai, à savoir qu'il ne saurait être indifférent de préserver la jeune fille des dangers d'une éducation par trop abstraite, de la protéger contre les envahissements de l'orgueil, des prétentions vaniteuses, destructives de la modestie, de la retenue, des qualités natives de la femme. Point de femmes savantes élevées sur un piédestal; point de ces prodiges littéraires cultivés en serre chaude, faits pour exciter l'étonnement et repousser la sympathie ; point de ces phénomènes en qui les qualités étrangères au sexe remplacent ses aptitudes inhérentes, substituant une Corinne à la directrice du ménage. Les Béruria de la Tradition, comme les Pliilaminte du grand comique, sont peut-être des merveilles ; mais le merveilleux côtoie de trop près le monstrueux pour tenir le gouvernail de la société régulière.
(1) BeréMhIUi Rabba, MOt. 18; Talornd, Nldda.
iSi TROISIÈME PARTIE;
§ 7. Des rapports de la femme avec la société et le monde.
Pour achever cette esquisse delà femme d'après le judaïsme, il nous reste à Tenvisager sous un dernier aspect, dans ses rapports avec le monde et la société. Nous commencerons par constater que TËcriture prodigue ses félicitations et ses louanges non pas à la femme cloîtrée, qui n'a jamais existé au sein, du judaïsme, mais à la femme retirée dans sa tente, ennemie de la dissipation et de la fréquentation mondaines. Oui, c'est la tente patriarcale qui constitue son domaine comme son Té-: ritable empire ; c'est la tente embellie et illustrée par Sara, Rébecca, Rachel et Lia (1); c'est la tente chantée par Débora (3) ; c'est l'intérieur du palais assigné par le Psalmiste à la fille du roi (3). Mais hâtons-nous d'ajouter que cette retraite n'est aucunement le retranchement de la femme de la société civilisée. La Loi et l'histoire ne nous laissent le moindre doute à cet égard : celle-là nous offre les prescriptions mosaïques qui la font participer aux fêtes religieuses et nationales (4) ; cellor ci nous la montre prenant sa part aux réjouissances publiques, ici en célébrant le passage de la mer Rouge sous Tinspiration de la sœur de Moïse (5), là en chantant les victoires remportées par Saûl et David sur les Philistins (6). La danse et les bals publics, à propos de certaines fêtes, étaient autorisés, puis-r que c'est dans un bal donné à Schilô que les Benjamites, antiT cipant sur l'enlèvement des Sabines, y prirent des femmes par un rapt semblable (7). Mais en permettant à la femme de circuler librement partout, avec et môme sans accompagnement, en vue de l'accomplissement des soins matériels ou moraux; en l'invitant à rehausser par sa présence les pompes officielles, de nature à parler à son imagination et à son cœur, on croit
(1) Gen^6, XVIII, 9; XXIV, 67; (4) Dentér., XVI, |{ et 14; XXIX, tO;
XXXI, 35. XXXI, It.
(t) Jagef, V, t4. (5) Exode, XV, 20.
(S) PfMiiBet, XLV, 14. (6) I Samiel, XXVIII, 6.
(7) iucei, XXI, tl-tS.
devoir s'arréler à certaines limites qui ne sauraient être dépassées qu'au détriment des bonnes mœuc^ ou des vrais intérêts de la famille. On blâme donc vertement la femme qui ne sait pas rester chez elle, que Ton rencontre trop souvent dans les rues et sur les places publiques (1) ; on désapprouve ses allées et venues inutiles, les courses qui ne sont que des prétextes d'exhibitions, les filles de Zion appelant sur elles les regards de la foule, ne songeant qu'à étaler leurs colifichets et leurs charmes dans les rues de Jérusalem (2).
Ceci nous amène tout naturellement à parler du luxe, qui occupe une place si considérable dans la vie de la femme et dont rinfluence sur Tétat de la famille et de la société est incontestable. Quels sont les enseignements de l'Écriture à cet égard? comment traite-t-elle la femme Israélite en cette matière délicate? Est-ce avec parcimonie ou avec libéralité? Les faits semblent déposer en faveur de la dernière hypothèse. Aussi haut que nous remontions le cours des siècles et des époques, nous trouvons la femme en possession de ces bijoux et de ces parures qui relèvent sa beauté. C'est Rébecca à qui le serviteur d'Abraham offre les riches cadeaux de son fiancé; ce sont les femmes d'Israël faisant don des brillants objets de leur toilette à l'œuvre de la construction du tabernacle ; c'est la jeune princesse se tenant à côté de son royal époux couverte de tissus d'or et de vêtements brodés (3) ; c'est la Chulamith du poëte sacré dont la beauté et les grâces le disputent aux chaînes d'or, aux colliers de perles et aux mille objets faisant partie de la toiilette de la femme comme il faut (4) ; c'est la fille de Zion, déjà nommée, dont le prophète énumère avec une certaine complaisance les articles d'un trousseau aussi varié que compliqué (5) ; c'est la jeune mariée, la Calla, présentée dans tous ses atours et figurant Israël régénéré, riche et glorieux (6). Ces exemples et ces affirmations, expression d'une civilisation florissante et raffinée, répartis tout le long du cycle biblique,
(t) ProT., VII, 11 et 1 S. (4) Canliqaet des cantiqaei, pastim,
(3) Iiale, m, 16, «le. (») Iiaie, III, 16, eto.
(3) Puamei, XLV, 16-15. (o) IsaTe. LXI, 10.
depuis rëpoqae de la simplicité patriarcale jusqu'aux jours de la décadence finale, nVcusent-ils pas des tendances el des habitudes luxueuses, communes, du reste, aux races de TOrient, aux peuples des pays du soleil, aimant tout ce qui brille, et les métaux précieux, et les couleurs éclatantes, et les parfums acres et violents?
Si nous passons à la Tradition, nous la verrons abonder dans le même sens. La Mischna contient une longue nomenclature des objets de toilette et d'ajustements servant à Tusage de la femme israélite (i). De son côté, le Talmud nous révèle, sans les blâmer, les goûts dispendieux des filles de Jérusalem (2). Au point de vue des devoirs qui obligent le mari, il lui prescrit de faire pour la parure de sa femme un peu plus que ses moyens ne lui permettent, sauf à compenser le déficit par des économies à faire sur les dépenses de table (3). Nous estimons que les faits et les principes que nous venons de rapporter ont pa développer le penchant assez prononcé de la femme israélite pour le luxe, penchant qui ne semble avoir rien perdu de son intensité. Mais à bon entendeur, salut. Oui, il y a là un encouragement donné au luxe, mais au luxe honnête, ayant pour objet d'embellir la compagne de l'homme; de la lui faire aimer en la rendant plus attrayante, entourée de ce nimbe glorieux qui, d'après la légende, rendait Eve si séduisante aux yeux d*Adam. Donc, point de vêtements sordides, point de parcimonie mal entendue, car il s'agit de la créature que Dieu nous a donnée pour charmer et doubler notre existence. Le judaïsme repousse la mesquinerie; il aime le beau partout et toujours, à la seule condition de se concilier avec le bien. Mais, autant il approuve cette sollicitude pour la chair de notre chair, autant il nous recommande ce culte de l'épouse appelée à nous faire honneur par son prestige externe etinterne, autant il condamne et flétrit le luxe insolent, immoral, jeté comme un défi à la société, inspiré par des passions honteuses, alimenté par l'envie et les convoitises malsaines, le luxe des filles de Zion dégénérées
(I) Sohabbath, ohap. VI, HUchna I et t. (a) Talmod, 'HqUb, S4.
(f) Talmod, Taanith, 31.
et corrompaes, le luxe de la courtisane démasquée par la sagesse proverbiale, le luxe flagellé par le prophète de la captivité, le luxe dépeint, stigmatisé par Salomon et par Ëzéchiel, cachant ses débordements et ses laideurs sous la richesse des vêtements et les magnificences du boudoir (1). Finalement, il en est du luxe comme des passions elles-mêmes, que la Loi morale nous conseille de diriger plutôt que de supprimer. Cette théorie n*est peut-être pas du goût de certains moralistes chagrins et moroses, redoutant comme autant de pièges de Satan tout ce qui dépasse les strictes nécessités de la vie ; mais, à coup sûr, elle est conforme aux meilleures aspirations du monde moderne et aux véritables dispositions du cœur humain, réclamant Tun et Fautre pour la femme le rang et Timportance qui lui reviennent dans la constitution de la familU et de la société. Nous croyons devoir insister sur le côté moral de la thèse que nous venons de soutenir: plus on attache de prix à la bonne harmonie, à l'affection constante et réciproque des époux, plus il importe de rendre cette union belle et attrayante, afin de la préserver contre la désaffection et le dégoût de Tun ou de Tautre des conjoints. Que la femme soit donc traitée selon son rang, avec une munificence en rapport avec les ressources de la communanté ; qu*elle ait de quoi satisfaire à ses goûts innés et, jusqu*à un certain point, à sa fantaisie, en tant qu*elle se renferme dans de justes bornes et dans les limites du patrimoine de la famille. L'époux sera largement rémunéré de ses sacrifices par le charme et Tattrait qu*il trouvera dans sa compagne, par le soin avec lequel elle cherchera à lui plaire, à Tenvelopper de ses bonnes grâces, à le fixer à ses côtés. Tels sont les gages d*uDe liaison heureuse, d*une union fondée sur la sympathie, qui remplit, dans Tordre social et dans la vie domestique, un rôle identique à celui de Tharmonie dans Tordre universel. Pareille à la grande prêtresse de Tantiquité, revêtue de son plus riche costume lorsqu'elle se présentait à Tautel, la femme, qui est prêtresse dans le sanctuaire de la famille, doit être entourée du prestige qu'exerceront toujours la beauté
(1) ProT., VII, 16 et 17; Éséehiel, VI, 10, etc.
et Téclat. Envisagé à ce point de Tue, renfermé dans les limites que nous Tenons d'indiquer, dégagé des convoitises et des tendances pernicieuses qui sont les fléaux de la famille et de la société, le luxe n'est pas un vice, mais bien plutôt un noble encouragement donné au culte du beau.
11 nous reste, en dernier lieu, à étudier la femme dans une situation qui ne semble guère avoir été connue de la société antique. Il s'agit de la femme exerçant le commerce on Tin* dnstrie, de la femme si souvent appelée de nos jours h coopé* rer directement à la fortune et au bien-être de la communauté. L'antiquité, nous venons de le dire, n'a guère connu la femme assise dans un magasin, trônant à un comptoir, dirigeant une maison d'affaires, surveillant des ouvriers et des ouvrières, participant à toutes ces occupations du sexe fort, avec une intelligence et une activité propres à le rendre jaloux. Nous pourrions donc, à la rigueur, opposer à ce sujet une fin de non-recevoir. Hais ne serait-ce pas affaiblir l'idée que noas avons à cœur d'établir et de répandre, à savoir que les principes moraux, de même que les dogmes du judaïsme, sont de nature à exercer une influence non pas locale et éphémère, mais permanente et générale? Mais si cette assertion n'est pas purement gratuite, il nous faut trouver quelque part dans la Révélation une indication, une trace de cette fonction dévolue à la femme de notre temps. Cette trace, nous croyons la découvrir dans la première qualification donnée à la femme avant même qu'elle fût créée, dans ce terme de ce aide et compagne (tta?) » de l'homme. Appelée, dès le principe, à prêter aide et assistance à son époux, sans restriction ni limite, rien ne saurait s'opposer à ce qu'elle le seconde dans la direction des ia* téréts, non moins que dans celle duménage.La priorité revient incontestablement à la dernière, qui ne doit pas être sacrifiée à la première, au grand préjudice du bien-être domestique et à l'éducation des enfants. Mais cela ne veut pas dire que la femme doive rester étrangère au maniement des affaires de la famille, dont la bonne gestion ne Tiniéresse pas moins que son conjoint. En cherchant bien, nous trouverions plus d'un fait
LA MORALB SOCIALE. 187
applicable à cette nouvelle attribution. Nous voyons Jacob prendre Tavis de Rachel et de Lia au sujet de son litige avec Laban, et ne se décider à le quitter qu^avec leur consentement (1). Les exemples d'Âbigaïl et de la Scbunamith, déjà cités, prouvent surabondamment que Tépouse était étroitement associée au gouvernement des biens de la communauté, consistant alors dans Télève du bétail et dans la production agricole. Pourquoi donc en serait-il autrement pour la conduite des affaires commerciales et industrielles? Serait-ce qu'elles exigent une participation plus active, une sollicitude plus vigilante? Mais c'est là justement un motif de concours constant et illimité. Il suffit, du reste, de nous en rapporter aux textes et aux autorités invoquées à propos de l'éducation de la femme relativement à la jouissance du travail de ses mains (2). Il a été établi que ce travail constitue Tune des obligations de l'épouse Israélite, qu'il est loué par la Bible comme l'une des qualités de la femme forte, prescrit par la Loi rabbinique comme l'une des fonctions normales de la femme et de la mère. Il y a pins encore : les agissements de la femme marchande, les transactions d'achat et de vente auxquelles elle se livre, sont l'objet de dispositions formelles du code judaïque (3). La femme commerçante et négociante n'est donc pas sans attaches avec la femme de l'Ëcriture et de la Tradition. Ceci nous explique peut-être la facilité avec laquelle la femme Israélite se plie aux exigences et aux façons de l'industrialisme moderne, se trouvant partout à sa place, au centre du ménage, qui doit être, qui sera toujours sa première vocation, comme à la tête d'un magasin ou d'un atelier, suivant les convenances ou les nécessités de sa position. Telle est la force, la puissance de projection, allions-nous dire, de la Révélation primitive, qu'elle sait s'assimiler toutes les phases et toutes lesconditionssoci^les, non pas à la manière de Procuste, en torturant les hommes et les choses pour les faire à sa taille, mais en usant de cette souplesse, de cette élasticité divine qu'elle tient de son origine supernaturelle. v '
(i) Genèse, XXXI, 4-16. (5j 'Hotoben be-)llichp«d , Tmilé /et
(1) Voy. plu haut, p. 177. Ëmpruntt, chap. LXII.
$ 8. Dt$ rapports des parents avec leurs enfants.
Vis-à-Tîs de leurs enfants, les parents ont à la fois des droits et des deYoirs. Parlons d'abord de ceux-ci comme étant les premiers à exciter la sollicitude paternelle et maternelle. Si on ne les trouve pas formulés dans les livres saints avec la précision législative qu'ils ont dans les codes modernes, ils y figurent avec la double autorité du précepte et de Texemple. En prescrivant au père d*instruire son fils, de lui inculquer la connaissance des commandements religieux et moraux, de l'initier aussi dans celle des grands événements nationaux (i) ;en avertissant, d'un autre côlé, les enfanls d'Israël que Dieu les corrigera comme le père corrigeant son fils' (2), Moïse n'affirme-t-il pas les deux grandes obligations de la paternité, l'instruction et l'éducation? En ceci, du reste, il ne fait que suivre la tradition patriarcale, Texemple du père des croyants, choisi , atmé de Dieu moins pour ses propres mérites que pour ses vaillants efforts en vue de diriger sa postérité dans la voie de Dieu, dans la pratique de la vertu et de la justice (3). Remarquons que la correction paternelle dont il est question dans le Deutéronome donne à entendre que l'éducation doit pencher du côté de la sévérité plutôt que de celui de la mollesse. La sagesse gnomique, dans son langage populaire, confirme à plusieurs reprises cette donnée : a Dieu châtie celui qu'il aime, comme le père qui veut le bien de son fils (4) >. Cette sévérité va-t-elle jusqu'à exclure Tindulgence et le pardon? Non, assurément : car cette comparaison est tempérée par une autre où la miséricorde divine est assimilée à celle du père pour le fils coupable (5). Que sera donc Téducation? Elle sera ce qu^elle doit être, un mélange de sévérité et de tendresse, la fermeté tempérée par la bonté. Voilà pour les devoirs moraux ; quant aux obligations matérielles, elles se déduisent des mœurs et des coutumes, si
(I) Exode, XIII, 8 et 14; XXII, 96; (s) Geaèie, XVIII, 19.
Dent^., VI, 7 «t iO. (4) Prot., III, It.
(t) Dealer., VIII, 5. (5) PMamee, CIII, 13.
largement exposées dans rËcriture, plus que de la législation. Il n'était guère besoin de s'appesantir là-dessus en présence d'un état social où père et fils vivaient toujours ensemble, sous le même toit, ne séparant ni leurs intérêts, ni leurs travaux, les arrière-petits-fils grandissant sur les genoux du bisaïeul (i). Le droit d'aînesse mentionné dans le Deutéronome, se réduisant à une double part dans la succession, n'est qu'une conséquence logique de cette communauté de vie. Remplaçant le père dans son autorité comme dans sa responsabilité, l'aîné des fils ne pouvait ne pas être investi d'une prérogative servant de compensation à une position onéreuse. Les enfants vivaient donc sur les biens de la famille qu'ils aidaient leur père à cultiver, à soigner, à améliorer, par des soins et des labeurs identiques.* Les patriarches et leurs fils se vouaient ensemble et successivement à l'élève du bétail, ainsi que Joseph le fait savoir à Pharaon (2). Les fils continuaient donc habituellement la profession du père, qui, grâce à celte communion, procédait à Taccomplissement de la paternité avec ce mélange de sentiment et d'autorité, de théorie et de pratique, qui constitue l'enseignement par excellence. Il ne faudrait cependant pas en conclure à l'immobilité des professions, à la création et à l'existence de corporations ou de castes, telles que nous les rencontrons chez les Égyptiens et chez les Hindous. L'histoire du judaïsme, tant ancienne que moderne, n'en fournit aucune trace. Il y avait certainement des ouvriers, voire même des artistes dans l'antiquité la plus reculée, témoins ceux qui confectionnèrent le tabernacle avec son matériel complexe ; mais nous ne sachions pas qu'ils fussent divisés en corps de métiers. Évidemment toute liberté était laissée ià-dessus et à la perspicacité des parents et à la vocation des enfants. L'une des grandes préoccupations du père, c'était le mariage, le choix d'une épouse pour son fils, ainsi que nous l'apprend l'histoire de nos premiers parents. Ce n'est pas sans motif que la Genèse s'étend si longuement sur les hymënées d'Isaac et de Jacob, nous les racontant dans leurs moindres détails, jusqu'à répéter, pres-
(0 Genète» L, S3. (i) Geoèfe, XLVII, 3.
que textuellement, le principal épisode du mariage dlsaac et de Rébecca. On tient à nous inculquer la haute importance des alliances matrimoniales et la responsabilité qu'elles entraînent pour le père de famille. Â ce point de vue, le mariage dlsaac, avec son double récit biblique, restera comme Texpression de rune des obligations essentielles de la paternité. Abraham ne disparait de la scène qu'après s'en être acquitté, matériellement et moralement, par les biens mis à cet égard à la disposition de son fidèle messager, mais surtout par ses recommandations pressantes au sujet de la race et de la moralilé de sa future belle-fille. En commençant sa vie de père de famille, d'après le témoignage biblique, par la direction de ses enfants dans la voie divine, dans la pratique de la vertu et de la justice (i), et en finissant par marier son fils à une femme élevée dans les mêmes principes, le patriarche nous a légué Texemple de l'accomplissement scrupuleux des obligations paternelles, sans en négliger aucune ; si grand, si vif est d'ailleurs, au sein du judaïsme, le sentiment de la paternité et des charges qu'elle impose, que prophètes et poètes sacrés n'hésitent pas à les attribuer à Dieu dans ses rapports avec Israël. « Si Abraham ne nous connaît plus, dit Isaïe, si Israël (Jacob) nous traite en étrangers, toi, ô Ëternel, tu es notre père (2). » «J'ai été un père pour Israël », dit Jérémie (3). a Je serai un père pour le rejeton de David », est-il dit au prophète Nathan (4). Ce qui est digne de remarque, c'est que, dans cette dernière vision. Dieu semble révéler au prophète les vraies conditions de l'éducation paternelle, nous voulons dire ce mélange d'indulgence et de sévérité, de douceur et de fermeté, que nous avons indiqué plus haut. Il lui annonce, en effet, qu'il châtiera de ses fautes le descendant de David, mais sans jamais le frustrer entièrement de sa bienveillance (5).
Ces principes sont ensuite confirmés et traduits en dispositions légales énumérées dans la Mischna et la Guemara. Les
(i) Genèie, XVIII, 19.
(t) haïe, LXIII, 16; LXIV, 7.
(3) Jfrémie, XXXI, 9.
(4) II Sanael, VII, 14.
(5) H Samael, VII, 14 et 15.
devoirs qui incombent au père, au point de vue de Téducation filiale, sont au nombre de six, savoir : la circoncision, le rachat des premiers^nés, Tinstruclion religieuse et morale, renseignement d'une profession manuelle et le mariage (1). Cette énumération nous parait embrasser Tensemble des soins à pro* diguer au fils de Thomme pour en faire un être complet. De quoi s*agit-iU en effet? De lui inculquer les notions sacrées de la Loi pour Thonneur et la gloire de Timage divine qu'il porte en lui ; puis de le transformer en personnage pratique, utile à lui-même et à ses semblables, grâce à Texercice d'un métier ou d'un travail régulier quelconque, puis d'en faire un chef de famille, un vrai citoyen, par le mariage, enfin de lui imprimer le sceau de la nationalité, l'empreinte ineffaçable de l'israélitisme. Homme, citoyen, Israélite, voilà ce que le fils doit devenir sous les auspices et sous la responsabilité paternelles, voilà le triple signe marquant d'un cachet indélébile les individus et les générations.
La Tradition n'est pas moins explicite sous le rapport de l'éducation morale : à son tour, elle conseille et recommande vivement cette alliance de la sévère justice avec l'indulgence bienveillante, prescrite par la Loi comme par les Prophètes. D'une part, elle repousse toute faiblesse, toute condescendance excessive des parents, louant les patriarches d'avoir su s'en préserver, et blâmant David d'avoir donné dans ce défaut, qui lui valut des fils comme Absalon et Adonia (2). De l'autre, elle s'élève contre la sévérité outrée, contre le père qui emploierait les voies de fait pour corriger son fils adolescent, et même contre celui qui déshériterait un fils qui aurait mal tourné (3). Fidèle à la doctrine biblique, elle préfère aux mesures extrêmes cette pondération sage et pratique qui, pour nous servir de son propre langage, ramène avec la main droite ce qu'elle a cru devoir repousser de la main gauche (4).
Parmi ces devoirs de la paternité, il importe encore de noter
(1) KidoatchlB, ohap^ I«, MIicIuia 7; (s) Talmnd, Moed Kttaa, ft; Btba
Talmad, ihiâ,^ :SI. Bathra, 133.
(S) Schemoth Rabba, teotioo première. («) Talmad, SdU, 47 ; Syahédria, 107.
particulièrement celai qui se rattache à la succession. Sans doute, le père n^est pas tenu de laisser une fortune : il serait puéril de lui imposer à cet égard une obligation qu'il ne dépend pas de lui de remplir. Mais, s'il en laisse une, il ne doit pas en disposer en faveur d'étrangers, mais la transmettre, par portions égales, à ses héritiers directs, sauf la double part réservée an premier-né. Au surplus, cette égalité des procédés du père à l'égard de ses enfants est une prescription absolue, s^étendant à la vie et à la mort, et la préférence affichée de Jacob pour Joseph lui est reprochée comme une faute (1).
Mais quelle est en tout ceci, demandera-t-on, la part de la mère et de la fille, si peu nommées en cette grave matière, à l'égard desquelles l'Écriture se renferme dans un silence pour ainsi dire systématique? Â cette question cependant il a été répondu, au moins indirectement, dans l'exposé des rapports mutuels des époux. Il a été suffisamment établi que la responsabilité doit siéger à côté du pouvoir, et qu'à celui qui tient le sceptre du commandement incombe le soin de s'en servir. La femme ne saurait donc ici avoir d'autres obligations que celle de seconder son époux dans cette tâche ardue et complexe. Tout à l'heure nous parlions, au nom de l'Écriture et de la Tradition, de l'impérieuse nécessité d'allier la douceur à la fermeté. £h bien, quelle est lameilleure garantie de cette alliance? N'est-^le pas précisément dans le concours du sentiment tendre de la maternité avec la raison froide et positive de la paternité? A côté de celle-ci, trop portée quelquefois à pencher du côté de l'inexorable justice, vient se placer heureusement la tendresse de la mère pour en tempérer les rigueurs, en y versant ses trésors de sensibilité. Un exemple décisif de l'influence de la mère sur les directions du père de famille nous est donné par l'histoire d'Isaac et de Rébecca, celle-ci réussissant non-seulement à détourner la bénédiction paternelle de la télé d'Esaû, qu'elle en sait indigne, sur celle de Jacob, mais encore par la faire confirmer à ce dernier par son époux. On ne comprendrait pas d'ailleurs cette ardeur, ce vif désir d'en-
(f) Tilmad» Sehabbaih, il.
gendrer et de procréer, manifesté par les matrones d'Israël, si les fruits de leur sein devaient être entièrement soustraits à leur empire comme à leur sollicitude. Gomprendrait-on Racbel criant à Jacob: « Des enfants ou la mort (1) », si elle n*en devait tirer d^ autre avantage que les douleurs de Tenfantement?
Et ne voyons-nous pas la pieuse Hanna demander à Dieu un QIs pour le consacrer à son service (3), preuve certaine qu'elle avait un avis à émettre par rapport à l'éducation et à la vocation de Tenfant? La Tradition enfin ne Tentend pas autrement, elle qui fait consister le principal mérite de la mère et ses titres à la béatitude éternelle dans les soins dentelle en^ toure le développement physique et moral de ses enfants (3). Ainsi, le silence gardé par la Bible sur l'éducation maternelle est plus apparent que réel. En tout cas, il ne saurait infirmer les droits et les devoirs de la mère sur ce point capital, d'autant moins que les modèles qu'elle nous fournit prolestent formellement par leur façon d'agir contre tout amoindrissement de leur concours précieux, indispensable.
Après les devoirs, il convient de déterminer les droits des parents sur leurs enfants ; mais ces droits découlent logiquement des devoirs de ces derniers envers les premiers, et qui seront l'objet spécial du paragraphe suivant. Nous ne nous arrêterons donc que sur un seul point qui a été vivement controversé par les différentes législations, tant anciennes que modernes; nous voulons parler des limites de la puissance paternelle. Au premier abord, on serait tenté de la considérer comme illimitée d'après le droit mosaïque. Cette omnipotence ne semble-t-elle pas ressortir de deux lois formelles. Tune autorisant le père à vendre sa fille comme servante , l'autre édictant la peine de mort contre le fils désobéissant et rebelle? Mais citer le dispositif d'une loi ne suffit pas; pour l'apprécier et la juger, il faut surtout en saisir l'esprit, en pénétrer les causes directes et indirectes. Ici donc il importe tout d'abord de savoir ce qu'était la domesticité Israélite. On sait, du reste, qu'elle avait
(i) Genèse, XXX, I. (s) Talmad, Beraoboth, 13.
(3) I Samael, I, It ettS.
droit aux meilleurs trailements, aux mômes soins que récla<^ maient les propres membres de la famille, à tel point que le proverbe, expression de la sagesse populaire, dit : « Engager un domestique, c'est se donner un maître (1). 9 Qu'on lise d'ailleurs avec quelque attention le texte de cette loi, et Ton se convaincra que cette prétendue vente de la fille faite par le père n'était pas autre chose qu'un engagement des plus avantageux pour une jeune fille pauvre, qui de cette condition semle devait passer presque infailliblement au rang d'épouse du maître ou du fils de son maître (2).
En ce qui concerne la cruelle pénalité édictée contre le fils rebelle, elle n'a pas échappé à la critique sagace de nos légistes du droit canon. Constatons, avanttout, que cen'estpas le père, mais le tribunal qui la prononce et l'applique (3). II n'y avait donc pas là de Brutus faisant tomber de sa propre autorité la tête de son fils, mais un père armé de la faculté de provoquer contre un fils incorrigible les dernières rigueurs de la justice humaine. Remarquons ensuite que Ton exige, dans cette occurrence, le consentement de la mère, formellement invitée à accompagner son mari dans celte démarche suprême (4). Pourquoi cetle intervention ? Dans la prévision sans doute qu'on ne l'obtiendra pas, que sa tendresse se refusera à concourir à cet acle extrême. Enfin, un interprète des plus autorisés de la Loi va jusqu'à s'inscrire en faux contre l'application pratique de cette pénalité, la considérant comme une mesure d'intimidation propre à jeter une terreur salutaire dans le cœur et dans Tesprit des mauvais fils (S).
Qu'on ne prenne donc pas le change sur l'étendue de la puissance paternelle : elle est grande sans doute, plus large que ne la concède la législation moderne, mais bien moins absolue que ne la voulait la loi romaine. C*est une autorité morale bien plus que matérielle, et la meilleure preuve de sa valeur spirituelle, c'est qu'elle disparaît, se réduit à néant, pour peu
(1) Talmad, Kidouschlo, 15. (3) Deotér., XXI, 18.
(3) Exode, XXI, 1-tl; cf. lei Commea- (4) Ibid, Talmad, Synbédrin, 71.
laleurs et le Code rtbbîQique. (5) Talmad, Sjnbédrio, lœ. eit.
qu'elle se mette en opposition avec les prescriptions religieuses, ainsi que la Tradition renseigne hautement. « Si ton père, dit-elle , t'ordonne la transgression du moindre commandement divin, tu es délié de Tobéissance , attendu que le père et te fils la doivent tous deux à Dieu et à la Loi sainte (1). »
§ 9. Rapports des enfants avec les parents; la piété filiale.
Les devoirs qui obligent les enfants envers leurs parents se résument dans ce que nous appelons la piété filiale, qui occupe une place si apparente dans le droit mosaïque. Après avoir eu les honneurs de Tinsertion dans le Décalogue, elle figure en tête du chapitre de la Sanctification (2). Découlant de ce double texte, la piété filiale se dédouble en honneur et en respect, le premier embrassant tous les devoirs positifs, le dernier sentiment contenant toutes les obligations négatives, tout ce qui concerne la réserve à garder en leur présence et même en leur absence, le soin jaloux avec lequel il faut éviter tout ce qui pourrait les blesser, les offenser, les froisser ou seulement les contrarier (3). C'est la Tradition qui nous donne cette interprétation des deux termes honneur et crainte^ et elle les pousse jusqu'à leurs conséquences extrêmes, jusqu'à l'injonction de mendier pour nos parents si nous n'avons pas les moyens de les nourrir, jusqu'à rester impassibles s'il leur plaisait de nous prendre notre or et notre argent pour les jeter par la fenêtre. Quant au devoir d'honorer les auteurs de nos jours, il doit se traduire par un culte à peu près semblable à celui que nous offrons à Dieu. Pour atténuer ce que ces affirmations paraissent contenir de paradoxal, on les rattache à des textes précis au moyen de l'argumentation a pari (4). Un élément cependant a été omis, et cette omission demande quelque explication. Pourquoi la Bible, si pressante, si impérieuse à l'égard de la piété filiale, garde-t-elle le silence sur l'amour filial ?
(l) Létit., XIX, S; cf. Iw oooment., (3) Talmad, Kldouf ehin , SI ; Talmod
BoUmment Na'hmanide et Mlsralii, ikid. Tenuchilemi, Peab, chtp. I*'.
(S) Létit., XIX, 3. (4) Talmad, »• i.
Pourquoi nëglige-t-elle de nous prescrire cet amour, elle qui nous recommande si souvent Tamour de Dieu ? Cette réserve ne semblerait se justifier que par Tintenlion de nous mettre en garde contre toute familiarité et toutes privautés qui seraient de nature à porter atteinte au sentiment de vénération qui doit prédominer dans nos rapports avec père et mère. Empressement, déférence, soumission, respect, voilà les vrais éléments constitutifs de la piété filiale.
Les obligations que nous venons d'énumérer sont-elles les mêmes à Tendroit du père et de la mère? Assurément, et ici nous retrouvons Tégalité parfaite des époux devant Dieu.QuHl soit question de Taccomplissement ou de la violation de la piété 61iale, TËcriture ne cesse de mentionner ensemble père et mère, d'identifier leurs droits à Tobéissance et à Taffection de leurs enfants (1). Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer ici avec la Tradition que, dans Tune des dispositions relatives à la piété filiale, la priorité est dévolue à Tautre sexe. <( Respectez, vénérez mère et père », dit le Lévitique. Que signifie cette priorité tout à fait exceptionnelle? C'est une sorte de protestation, nous dit-on, en faveur de l'égalité absolue du droit des parents à ces démonstrations filiales. Et comme on est naturellement porté à les accorder de préférence au père, en les mesurant d'une main plus avare à la mère, dont nous réclamons la sollicitude, le dévouement et les sacrifices comme des biens qui nous sont dus, la loi divine a jugé à propos de réagir contre cette erreur de raison, et de rétablir l'équilibre moral en cette matière délicate (2).
La thèse que nous soutenons au sujet de la parité du père et de la mère devant la piété filiale a sa sanction toute particulière dans le monument de la sagesse populaire , élevé pour l'instruction des masses. Elle semble avoir été l'objet de la préoccupation du sage, car elle est sa première et sa dernière recommandation. Dès le début, il s'exprime ainsi : a Écoute, mon fils, la morale de ton père, et n'abandonne pas
(t) Exode, XX, li; XXI, 15 et 17; (S) Létil., XIX, 3; cf. lei OOBBflAt. ;
Léfit., XIX, 3; XX, 9. Ttlmod, Kidoasobin, loe, eU,
la doctrine de ta mère (1). > Viennent ensuite les adages suivants : <c Observe, mon ûls, les recommandations de ton père, et ne déserte pas les enseignements de ta mère (2). Le fils sage est la joie de son père, et le sot fait le tourment de sa mère (3). — Le fils sage réjouit son père, le sot déverse le mépris sur sa mère (4). — Le fils inintelligent irrite son père et fait le désespoir de sa mère (5). — Le fils devenu un sujel de , honte et de scandale dépouille son père et fait fuir sa mère (6) . — Celui qui maudit son père ou sa mère verra sa lumière se changer en profondes ténèbres (7). — Obéis à ton père qui l'a enfanté, et n'insulte pas à la vieillesse de ta mère (8). — Puisses-tu réjouir ton père et ta mère, être un sujet d'allégresse pour celle qui t'a engendré (9) ! — Voler son père et sa mère et soutenir que cen'estpas un méfait, c'est se faire l'émule de l'homme perverti (10). — Le fouet et la censure sont les outils de la sagesse ; mais l'enfant abandonné à lui-même fait^ honte à sa mère (11). — L'œil qui regarde ironiquement le père, ou qui exprime le dédain pour les rides de la mère, sera crevé par le bec des corbeaux, deviendra la proie des aiglons (12). » Cette constance dans la juxtaposition des conjoints , cette expression répétée du double effet produit soit par la bonne, soit par la mauvaise conduite des enfants, joie ou douleur pour le père, félicité ou tourment pour la mère, ne laissent pas le moindre doute sur les titres imprescriptibles de la maternité, sur ses droits au respect et à l'obéissance des fruits de ses entrailles, ni sur la part qui lui revient dans leur éducation. On ne saurait trop insister là-dessus. Exprimée dans le style sentencieux, dans la forme gnomique, organe de la sagesse populaire, cette opinion peut passera bon droit pour l'expression même de la vérité. Quant au partage des droits et des prérogatives des parents à l'égard de leurs enfants, il découle de celui
(1) ProT., II, 8. (7) ProT.. XX, 40.
(9) Ibid., VI, S8. (8) Ibid,, XXIII, t2.
(3) Ibid.f X, i. (9) Ibid , XXIII, 15.
(4) Ibid., XV, fO. {iO) Ibid,, XXVIII, 94.
(5) Ibid., XVII, 95. (11) Ibid., XXIX, 15.
(6) Ibid., XIX, 96. (19) Ibid., XXX, 17.
de leurs devoirs; il résulte à son tour de la différence de leur tempérament et de leur organisation, tant intellectuelle que morale : soumission et respect au père, dispensateur de Tautorité, arbitre de Téducation; déférence et profonde gratitude pour la mère, pour la douceur et la mansuétude qui résident sur ses lèvres, pour la grâce et la bienveillance dont est fait son langage (1). C'est elle qui a la mission de tempérer Taulorité par la bonté, les rigueurs par la sensibilité, les sévices par la tendresse ; à elle donc tous les trésors de notre affection, nos plus intimes émotions. De cette façon, la pondération de la raison par le sentiment, qui est la loi de Tbymen, se retrouve, constante et vivace, dans Tédification de la famille.
Pour terminer Texposé de la théorie de Tassociation des époux, de Faction et de TinQuence réciproque de la paternité et de la maternité, nous ne saurions mieux faire que de la fixer par une de ces belles légendes talmudiques, poésie de la religion et de la morale : « La structure de Tétre humain se réalise par « la collaboration de trois personnes, le père, la mère et Dieu. « Le père fournit le cerveau, le système nerveux, les ongles, « la charpente osseuse et le blanc des yeux ; la mère apporte « pour sa quote-part le carmin, la peau, les chairs, la che- « velure et le noir des yeux ; quant à Dieu, il y contribue pour « une quantité égale aux apports du père et de la mère réunis, « gratifiant le nouveau-né des dix dons suivants : la respira- « tion, Tâme, la physionomie, la vue, l'ouïe, la parole, Tallure, « auxquelles il faut ajouter les trois facultés intelligentes, sa- « voir Tentendement, le raisonnement, la puissance d*indnc- « tion et de déduction (2). » Qu'est-ce à dire? Que Thomme et la femme ont une part égale et, par conséquent, des titres égaux dans Tœuvre de la conceptualité; que si Thomme y laisse l'empreinte de la force et de la virilité, la femme peut revendiquer comme son bien ces fines et délicates parties sans lesquelles rétre humain ne serait encore qu'un squelette. Mais, au lieu de se disputer une prééminence qui n'appartient ni à Tnn ni à l'autre, ils feront bien de la décerner à Dieu, à Dieu
(1) ProT , XXXI, te. (2) TaUnnd, Nidd», 81.
qui fait de ce diamant brut une brillante et vivante personnalité, en douant les organes de mouvement et de souplesse, le cerveau et le cœur d'intelligence et de sensibilité. Qu'ils mettent leurs efforts en commun pour cultiver ces facultés divines, afin de les consacrer au bien, au vrai, au beau, constituant cet idéal dont chacun de nous possède les éléments en lui-même. Que cette Divinité, qui ne dédaigne pas de s'associer au père et à la mère en se faisant leur collaborateur, reçoive Thommage des enfants à leur tour. Et quel est cet hommage? C'est Thonneur, le respect et la déférence dont ils entourent leurs parents charnels. Inclinons-nous tous devant cette sainte trinité; adorons-en la partie invisible dans le père et dans la mère, qui en sont les deux éléments visibles.