RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE LA MORALE DE LA FAMILLE
Nous venons de passer successivement en revue, dans leur détail comme dans leur ensemble, individuellement et collectivement, les matériaux qui entrent dans la construction de Tédifice de la famille. Nous avons étudié avec une sollicitude particulière, justifiée par son importance comme par la diversité des jugements dont il a été et dont il est encore l'objet, le rôle dévolu à la femme dans la pose des fondements de la société. La place qui lui est assignée dans l'Ëcriture et dans la Tradition est considérable. On traite avec elle comme avec une grande puissance ; on reconnaît son infiuence bonne ou mauvaise, salutaire ou nuisible, mais toujours réelle. Ici, on l'élève jusqu'aux nues, exaltant ses qualités, ses grâces et ses vertus ; là, on blâme, on flétrit, on maudit son ascendant, mais sans jamais le méconnaître. En observant allenlivementce courant double et opposé, en cherchant à le saisir dans sa cause première, nous y avons découvert l'hommage rendu à l'empire de la femme dans le bien comme dans le mal. La révélation est donc loin de vouloir l'étouffer ou l'anéantir, ainsi que le lui reprochent des esprits prévenus ou superficiels ; elle ne songe qu'à le contenir, à lui creuser son lit assez large pour s'y mou-
Yoir avec aisance, assez encaissé pour éviter les débordements. Pour y réussir, le judaïsme n'avait autre chose à faire qu'à suivre les indications formelles, autrement précises que celles des livres sibyllins, de la Genèse, dont les deux versions primitives contiennent sur ce point, comme sur tant d'autres, la vérité, toute la vérité. Supériorité, infériorité, égalité mutuelles des sexes ; gouvernement de Thomme, règne de la femme ; bftton du commandement décerné à celui-là, sceptre de la grâce, de la tendresse et de la sensibilité remis à celleci; responsabilité découlant du pouvoir d'Adam, attraits et charmes assurant la domination d'Eve ; raison et logique du premier, tempérées par les facultés persuasives de la dernière ; harmonie du couple humain substituée à l'unité de l'accouplement bestial, et s'en distinguant par la diversité : tels sont les jalons posés le long de la carrière à parcourir par les époux, dans cet incomparable récit du Maassé Beréschith^ carrière dont le parcours plein et entier est l'œuvre des générations et des siècles.
Et cette diversité qui préside à l'hymen est aussi la meilleure garantie de la stabilité de la famille, grâce à l'action qu'elle exerce sur l'éducation des enfants, colonnes de TédiQce domestique. C'est le père qui fournit les matériaux essentiels, mais c'est la mère qui a le secret du ciment qui les unit et les protège contre les attaques des hommes et du temps. Aussi les voyonsnous collaborer à cette édification avec une conscience et une ardeur, sinon avec des forces égales, et l'intervention officieuse de la mère le dispute souvent en clairvoyance, en efficacité, à la tâche officielle du père. C'est ainsi qu'ils cultivent en commun les fruits de leur union, étendant sur eux leur double protection depuis leur berceau jusqu'à leur émancipation. Il va de soi que des soins aussi laborieux, une sollicitude aussi constante, exigent de la part de ces derniers une réciprocité sans limites. Sur ce dernier point, nous l'avons établi, la tradition Israélite ne laisse rien à désirer, poussant les obligations de la piété filiale jusqu'à leurs conséquences extrêmes, lui assignant le premier rang dans la hiérarchie des prescrip-
tiens oàorales (1), la qualifiant de commandement grave parmi les plus graves (2], et promettant à ses adhérents la félicité temporelle et spirituelle (3).
Père, mère, fils et fille, voilà les éléments simples et primitifs qui entrent dans la construction de la famille, nourrissant de leur racine les rameaux et les branches qui s'y rattachent de près ou de loin. Le titre de proche (ai^p ou bxia) embrasse, en effet, tous les membres de la ligne, tant directe que collatérale (4). Ils sont comme les contre-forts qui contrir buent à la solidité de la citadelle. Avec les idées et les devoirs qu'ils personnifient, ils coopèrent dans des proportions variées, mais également élevées, à Térection de ces monuments qui reposent sur les qualités morales plus encore que sur des bases physiques, sur la réciprocité des affections et des sentiments, et, ce qui vaut mieux encore, sur la volonté formelle de Dieu, de Dieu qui, d'après la légende, ne s'appelle pas seulement père, mais encore sœur et fille de son peuple (8). Pourquoi? Par cette raison bien simple qu'il résume en lui, par rapport à rhumanité, l'ensemble des obligations qui s'imposent aux différents membres de la famille. On peut y voir une fine allusion à l'égale sainteté des nœuds de la famille, et c'est à juste titre qu'elle est qualifiée de l'un des beaux produits de Texégèse traditionnelle (6).
Or la conclusion à tirer de ces prémisses est des plus évidentes, à savoir qu'il faut procéder à cette bâtisse avec des matériaux de choix, avec des pierres pareilles à celles dont on se servit pour bâtir le temple de Salomon, intactes et parfaites (7). C'est dans la maison paternelle, près du foyer domestique, que doit se faire le premier apprentissage de ces vertus, de ces dévouements, de ces abnégations, de ces sacrifices qui viennent ensuite se répéter sur la vaste scène du monde. C'est de là que jaillissent, comme d'une source inta-
(1) Péab, eliap. l«r, Ml8ehn« I. (5) Xidraioh Hasilba; Canliqœi det
(s) Hallin» ohap. Xll, Miichna finale. canUqaaa, 111, il.
(3) Talmad, ibid, (6) Ibid,
(4) Rntb, II, SO. (7) 1 Roil, VII, T.
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rissable, et les solidarités sociales et les luttes morales. C'est une sorte de salle des modèles, offrant à Tobsenrateur la réduction des grandes pensées et des nobles actions, et qu'il est bon de consulter au moment d'entrer de plein pied dans le forum, au sein des grandes agglomérations. Si Thomme réduit à son individu est un microcosme, comment la famille ne le serait-elle pas ? S'il est vrai que les penchants de Page viril s'accusent déjà dans l'enfance, qui projette son ombre sur les âges successifs, jeunesse, maiurilé et vieillesse, il ne l'est pas moins que l'influence de la famille s'étend aux différents étages de l'humanité. Ne porle-uelle pas dans ses flancs le germe des passions et des intérêts qui viennent s'enlre-choquer avec tant de fracas sur le théâtre de l'univers ? N'est-elle pas le répertoire aussi riche que varié de toutes les vertus, l'arsenal renfermant toutes les armes propices au combat inévitable qu'il nous faut livrer à l'égoïsme, à l'intérêt privé, aux suggestions et aux absorptions de la personnalité, au mépris des faibles, au dédain de la décrépitude, à Tinsouciance pour le sort d'autrui ?
Nous pouvons le dire, le livre de l'histoire à la main : c'est cette puissante constitution de la famille, sur les assises que nous venons d*examiner à Taide du flambeau de la Révélation, qui a été de tout temps le Palladium du judaïsme. Pendant le cycle biblique, elle l'a préservé de la corruption cananéenne ; aux jours néfastes de la persécution, il s'y est retranché comme dans une forteresse imprenable, y trouvant tout à la fois un baume de Galaad pour ses plaies saignantes et le sursum corda pour lutter contre des attaques d'autant plus terribles que les flèches qu'on lui lançait étaient trempées dans un poison divin. Dans l'époque moderne, de nos jours enfin, il
n'a pas rompu, jusqu'à présent du moins, avec ces traditions patriarcales. Les racines s'en sont bien conservées dans les classes populaires, dans la croûte solide du prolétariat, où viennent se rajeunir et se réconforter les classes gouvernantes. Si d'un côté nous voyons avec satisfaction les parents s'imposer des sacrifices souvent au-dessus de leurs forces, dans le
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bnt de maintenir leurs enfants à la hauteur d'une civilisation grandissante, ne reculant ni devant les exigences de Téducation dispendieuse des fils, ni devant les conditions onéreuses de rétablissement des filles, de Tautre nous apercevons avec joie les enfants redoubler d'efforts et de labeur pour assurer Texistence de leurs parents. C'est par centaines et par milliers que les jeunes gens vont s'expatriant, traversant les mers, bravant l'inconnu, affrontant la redoutable épreuve des changements climatériques, moins encore pour gagner leur vie que pour améliorer le sort des vieux parents qu'ils laissent derrière eux. On émigré en Amérique, en Australie, dans les colonies lointaines, 7 cherchant de quoi rallumer le foyer domestique couvert de cendres, subvenir aux besoins d'un père âgé, d'une mère épuisée, de frères qu'on doit élever, de sœurs qu'il faut doter, restaurer et ressusciter un nom tombé dans le discrédit. D'autres, ne se sentant pas la vocation de tenter les aventures, aiment mieux s'acquitter de la piété filiale par les soins directs, constants, journaliers, dont ils entourent leurs ascendants, compensant l'aisance absente par un surcroit de sollicitude, sachant rester fils respectueux, filles dévouées, quand ils ont à leur tour charge d'âmeç. G'es^t ainsi que le sentiment profond de la famille, universellement cultivé, forme cette chaîne de sûreté qui relie ensemble les générations et les époques, et nous fait comprendre la signification de cette belle et profonde maxime : « Les petits-fils sont la couronne des aïeuls, de même que les parents sont un magnifique diadème pour leurs fils (1). » Qu'est-ce à* dire? Que la vraie noblesse n'est pas celle qui gît dans un nom patronymique reposant sur une généalogie stérile, mais celle qui perpétue la double tradition du dévouement paternel et de la vénération filiale cimentés par la tendresse de la mère, celle enfin qui tire son prestige, son orgueil, sa gloire, non pas des bénéfices du passé escomptés par l'avenir, mais des triomphes de l'avenir rejaillissant sur le passé et le refaisant à leur image (2), grâce au lien de la solidarité venant doubler le lien du sang!
(0 ProT., XVII, 6. (i) BeréfcUth, Rabba, lect. 6S.