‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 49 sur 71 · CHAPITRE n. — De la charité · texte numérisé non relu

CHAPITRE n. — De la charité

En passant de la famille à la société, la morale a besoin d*an guide sûr, infaillible, habile à la diriger dans ce vaste labyrinlhe des intérêts et des passions multiples, yëritable océan aux vagues mugissantes, aux brisants formidables, menaçants, écumants, toujours disposés à mettre en pièces le pauvre esquif de l'individu. Mais où est le fil d'Ariane propre à nous servir de conducteur? quel est le gouvernail le plus propre à vaincre ces grands périls? C'est la charité qui constitue ce phare brillant, salut du navigateur ; c'est la charité, qualifiée par le chantre national de fondement de l'Univers (1), et dont nous allons dessiner les grandes lignes.

§ 1 ^'. De la charité et de ses conditions générales^ au point de

vue de la Révélation.

A elle seule, la charité fait contre-poids k toutes les prescriptions de la Loi. (Talmud, Baba Rathra, 10.)

Ici les sectateurs de la morale indépendante repoussent fièrement, et non sans quelque raison apparente, tout concours théologique et révélé, en étalant avec complaisance les ressources propres de la charité, ses richesses, ses trésors puisés dans notre sentiment le plus intime, que chacun de nous porte en lui-môme, qui fait partie intégrante de notre existence, que nous éprouvons tous tant que nous sommes, à des degrés divers mais infaillibles, qui fait vibrer en nous les cordes les plus tendres, qui nous émeut, qui nous pénètre, qui nous fait passer par toute la gamme des sensations, depuis les plus

(l) Psaumes, LXXXIX, 3. naS^ 'IGH oiv.

Lk MORALE SOCIALE. 205

douces jusqu'aux plus poignantes. Cependant on ne saurait nier Tévidence, contester les défaillances, les éclipses de cette sensation abandonnée à elle-même, sans boussole pour la diriger, sans étoile polaire pour la flxer. Pour s'en convaincre, on n*a qu'à consulter les annales des peuples, depuis Torigine des empires asiatiques jusqu'à la chute de l'empire romain. Quelles senties institutions de charité du monde païen? Qu'ont à nous offrir, à cet égard, la grande Babylone, la glorieuse Ninive, la brillante Athènes et Tinvincible cité de Romulus? Qu*on nous montre les monuments de la bienfaisance antique à côté des palais assyriens, du Parlhénon, du Capitole, ou bien en face de VAgora^ du Forum. Faut-il en conclure que l'antiquité méconnaissait les sentiments tendres, la pitié, la compassion, la miséricorde, la bonté du cœur? Nullement; il lui manquait seulement une chose : il lui manquait ce grain de la Révélation, seul capable de donner à la vie morale cette saveur et cette fécondité des choses saintes. Aussi est-on frappé du saisissant contraste que présente avec ce polythéisme découronné, dépouillé du plus noble joyau de son diadème, le monothéisme incarné dans le judaïsme, mais animant de son esprit le christianisme et Tislamisme. C'est une transformation complète: on dirait, avec le prophète, un ciel nouveau et une terre nouvelle (1); on croirait respirer dans une atmosphère plus pure, aspirer à larges poumons Tair salutaire de la vraie philanthropie. Que Ton compare la charité biblique, évangélique, voire même celle du Koran, avec les plus beaux spécimens de la littérature et de la morale païennes. Ce sera la nature morte mise en regard de la nature cultivée, la statue de Pygmalion, parfaite de formes, imposante d'aspect, en face d'une créature vivante, pensante, agissante et frémissante sous Timpression de l'étincelle divine de l'amour du prochain.

Proclamons-le donc bien haut , ce qui assure à tout jamais l'autorité et la gloire des Saintes Ecritures, c'est la révélation du Dieu de la charité s'identifiant avec le Dieu de la justice, et nous enseignantdèsleprincipe, dans le célèbre colloque engagé

(1) luTe, LXV, 17; LXVI, 13.

S06 TROisiÈMjs PAariE.

par Abraham avec la Providence au sujet du sort de Sodome, que la justice séparée de la charilé ne serait plus que de Tin* justice, peu digne du juge universel (!]. Nous ne pouvons nous défendre de citer Texorde de ce dialogue, véritable exorde ex abrupto prononcé par le patriarche : « Loin de toi, s'écrie-t-il en s*adressant à son divin interlocuteur, de faire pareille chose, de confondre dans un même arrêt le juste et le méchant, de leur faire subir le même sort ! Loin de toi (un tel procédé] I Quoi ! le juge de toute la terre ne pratiquerait pas la justice »I Que répond Dieu à cette vive apostrophe du père des croyants? Au lieu de s'en tenir à la stricte équité, de lui promettre le salut des justes qui pourront se trouver à Sodome, il abonde dans le sens d'Abraham, il entre dans ses vues, il rassure du pardon de la coupable cité, à la seule condition d*y rencontrer dix justes. Voilà une de ces révélations mères, dignes de figurer dans le livre de la Genèse, organe des éternelles vérités et des principes immuables. La voilà, cette noble solidarité, la solidarité dans le bien, constituant les bons en protecteurs, en anges gardiens des méchants, les douant de la vertu du paratonnerre contre ks foudres vengeresses de Tinexorable justice. Il est à remarquer, en effet, que cette justice doublée de charité, invoquée par le patriarche, concédée par la divinité, est en même temps la plus compréhensible et la plus pratique des vertus. Elle domine de haut les mille et mille applications de la bienfaisance publique et privée ; elle est le guide le plus sûr de la philanthropie, le meilleur préservatif contre les écarts et les exagérations du sentiment delà charité. Qu'il s'agisse d'aide, d'appui, de patronage, d'assistance fraternelle, ou bien de clémence, d'indulgence, de rémission et de pardon, il importe de ne jamais perdre de vue l'indissoluble alliance de la justice et de la générosité, car c'est cette alliance qui caractérise la charité biblique et la différencie de toutes celles qui sont enseignées par d'autres révélateurs ou initiateurs, notamment par TËvangile. On vante, non sans raison, la douceur, la mansuétude, la suavité de cette nouvelle parole,

(1) Geaète, XVIII, 3K.

en matière de charité surtout. Mais en la séparant du principe de la justice, en Tisolant, en rompant le lien qui dans la Bible relie si fortement ensemble la justice et la charité (npisi o&vna], ne prive-t-on pas cette dernière d'un puissant point d*appui? nelalivre-t-on pas, faible et désarmée, aux impressions mobiles, aux entraînements subits et irréfléchis de la sensibilité? G*est ce que la suite de cette étude ne manquera pas de mettre en lumière. Pour nous, ce qui ressort de cette première déclara* tion de principes, c'est que, pour être divine, il faut que la charité soit conforme à la justice, c'est-à-dire, en d'autres termes, le produit du sentiment uni à Tintelligence.

Le second trait caractéristique de la charité révélée, c'est cette forme de nécessité, de fatalité, allions-nous dire, avec laquelle elle s'impose à la société, en véritable lex suprema salus populi. Soit que l'on remonte à la catastrophe de Sodome punie pour avoir voulu supprimer la charité, édifier une communauté sur la base de l'égoïsme ; soit que l'on cherche à saisir la pensée dominante de la législation mosaïque, lorsqu'elle fait intervenir la justice divine là où la justice humaine est inefficace, nous montrant en Dieu le protecteur de la veuve, de l'orphelin, de l'étranger, du nécessiteux, le vengeur de leur personne outragée comme de leurs droits méconnus; soit qu'on prête l'oreille au langage sublime des prophètes annonçant le salut, la renaissance morale et religieuse reconquise par les exploits de la Zedaka (1); soit qu'on en étudie l'expression dans les Hagiographes, dans les écrits populaires de David, de Salomon, des organes suprêmes du cycle biblique, on ne verra jamais la charité se présenter à nous avec le caractère facultatif, mais comme une obligation rigoureuse et irrémissible toujours suivie de la bienveillance et des grâces célestes, de même que, là où elle est repoussée, son absence se fait remarquer par une longue traînée de disgrâces et de malédictions.

Nous avons eu l'occasion ailleurs de faire ressortir les conséquences dogmatiques de ces recommandations pressante3 à

(I) IiaTe, LVI, I; LIV, 14.

Tendroit de la charité ; nous avons été amené à y reconnaître Tune des plus réelles et plus nobles manifestations de l'intervention providentielle au sein de la constitution sociale (1). Voici maintenant celles qui en découlent au point de vue moral : c'est tout d'abord la reconnaissance officielle de l'affection, de l'amour, du lien de la sympathie, du ciment de la fraternité, comme éléments essentiels de la construction humanitaire. Exercer la bienfaisance, ce n'est rien moins que contribuer au raffermissement des bases du monde, collaborer à l'œuvre de la création, œuvre continue, permanente, sollicitant les soins incessants de l'architecte suprême, non moins que le concours actif des mille et mille rouages de la philanthropie. La négliger, la répudier, y opposer une fin de non-recevoir, l'asservir aux suggestions de l'égoîsme, c'est se faire, au contraire, le complice du génie de la destruction, de la dissolution sociale, par suite de la disjonction des assises dont la solidité repose sur la réciprocité de sympathie.

Enfin, un troisième et dernier trait de la charité révélée, et qui procède du second que nous venons d'indiquer comme une conséquence découlant de son principe, c'est qu'elle est la seule explication et aussi la justification du fait de l'inégalité des conditions humaines. Ici nous invoquons le témoignage de la Tradition, dont les larges aperçus peuvent soutenir la comparaison avec les théories les plus prônées de l'éthique ancienne et moderne. Nous avons déjà, dans nos études sur la Providence, cité l'ingénieuse interprétation d'un texte des Psaumes posant et résolvant la question de cette inégalité. C'est David qui se fait l'organe de l'objection en disant : a Que le monde soit assis devant Dieu (2). » Ces paroles ne sont rien moins que l'énoncé du grand et redoutable problème : « Pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres? Pourquoi cette distinction de classes? Pourquoi cette misère en face de cette prospérité? Pourquoi ces cruelles privations à côté de ces superfiuités, aboutissant à la haine, à la noire envie et aux ter-

(1) Voy. notre Providence $i Rémuné- {%) Psaamet, LXI, 8; Toy. notre Prû9iratien, p. 49-59. dence, loc, cit. ; cf. Schemoth Rabba, mcU SI •

ribles revanches qui s'appellent révolutions sociales? Ne vaudrait-il pas mieux substituer à ces antagonismes tantôt latents, tantôt éclatants, Tégalité des conditions qui, lessupprimant dans leur cause, en ferait disparaître les effets désastreux? » Eh bien. Dieu lui répond aussitôt ; « Mais alors que deviendraient la grâce et la sincérité? que deviendraient ces belles vertus appelées générosité, miséricorde, sollicitude, dévouement, sacrifice, abnégation, résumées dans ce mot de charité? Que deviendraient, d'un autre côté, les fleurs morales qui poussent au milieu des orties de la pauvreté, la patience, la résignation, le courage dans le malheur, la persévérance dans réprouve, la gratitude pour les services rendus, qualités exprimées par ce terme de vérité? Tu veux passer le niveau égalitaire sur les fortunes, et tu ne te doutes même pas que ce serait ébranler les fondements qui supportent le monde moral, rompre les attaches qui lient ensemble les cités et les nations ! Ne pouvant dénouer ce nœud gordien, tu prétends le trancher par un de ces expé* dients qu'imaginent les sauveurs de la rue « socialistes, communistes, collectivistes ou mutuellistes », et qui n'ont encore réussi qu'à une chose, à surexciter les passions du prolétariat, à convertir le forum en arène, en champ de bataille où doit se livrer le suprême combat de la guerre sociale ! » La môme question est posée sous une autre forme, plus spécialement religieuse, dans un autre passage talmudique : « TurnusRufus, célèbre procurateur romain, posait un jour cette question à R. Âkiba : « Si Dieu est l'ami des pauvres, pourquoi donc ne « les nourrit-il pas? — C'est, répond le docteur, pour nous « mettre à môme de nous soustraire aux peines de l'enfer. — ^ Mais, réplique le premier, ne serait-ce pas plutôt le moyen « de les encourir? Ne peut-on pas comparer le pauvre à un « esclave que son maître condamne au carcerc duro^ défen- « dant à qui que ce soit de lui faire passer des aliments et des (c douceurs?— Non, reprend à son tour l'illustre rabbi. Voici la « vraie comparaison, si comparaison il y a : Un roi, mécon- « tent de son tils, le fait jeter en prison avec ordre de l'y lais- <r ser mourir de faim. Prenant pitié de son sort cruel, un des

(f serviteurs du roi le nourrit secrètement. Quand le roi apte prend que ses ordres ont été transgressés, que fait-il? Il en u témoigne sa reconnaissance par une récompense éclatante à a celui qui a sauvé son fils malgré lui (1). »

Ce dialogue légendaire renferme une révélation importante : il nous révèle le point de vue de la raison païenne par rapport au paupérisme, considéré par elle tantôt comme un châtiment, tantôt comme une fatalité, cette antique fatalité dont s'est inspirée la tragédie grecque dans la légende des Âtrides. C*est donc cette funeste doctrine, cette aberration des anciens que la Tradition croit devoir combattre par Torgane d*un de ses interprètes les plus autorisés. S'inscrivant en faux contre cette vieille thèse d'une volonté fatale , irresponsable, de ce destin plus fort que Jupiter, elle proteste hautement contre cette confusion de la pauvreté avec le châtiment. Non, la misère n'est pas un châtiment ; elle est tout au plus une correction, une épreuve, épreuve à double face, dont Tune à l'adresse du pauvre qui la subit, et l'autre à celle du riche invité à y porter le remède, oudu moins des adoucissements, ainsi qu'elle nous le dit de la façon la plus claire dans le passage suivant : a Heureux celui qui supporte l'épreuve avec bravoure ! Il faut a bien le reconnaître, l'épreuve est universelle : pour le riche, < elle consiste dans l'usage plus ou moins généreux qu'il saura u faire de sa fortune ; pour le pauvre, dans le courage, dans i< la résignation stoïque qu'il saura opposer à l'adversité. Si le « riche sort triomphant de cette épreuve, il jouira dans ce « monde déjà du fruit de ses œuvres, sans préjudice du capi- « tal qui lui est réservé pour la vie future, ainsi qu'il est écrit : (( —Heureux celui qui applique son intelligence au soulagement H du misérable, Dieu le sauvera au jour du malheur (i). — Quant « au pauvre, qui porte son fardeau avec aisance, d'un front se- « rein, sans murmurer contre la Providence, il aura droit aune » double part dans le monde futur, car il est écrit : « Tu a (Dieu) viens au secours du peuple pauvre (3) ». Nous en

(f) Talmad, Baba Balhra, 10. (3) Pianmes, XVIIf, 3d

(1) Psa«iii«t, XLI» t.

LA mokalë sociale. 211

<c avons, du reste, la certitude puisée dans le énoûment du (t drame de Job, de Job à qui Dieu restitue le double de ce « qu'il a perdu (ij, pour le récompenser de sa constance dans « répreuve (2). » Répétons-le donc avec le grand théologien : il y a là moins un maître qui châtie son esclave qu'un père qui corrige son fils, et qui sait gré à quiconque, saisissant bien sa pensée, adoucit à ce dernier la durée et les conditions de la peine encourue.

En déûnitive, envisagée sous le rapport social ou sous le rapport religieux, au point de vue divin ou humain, dans son origine céleste ou dans sa réalité terrestre, la charité constitue le salut, salut pour la société dont elle est Tindestructible ciment, salut pour l'individu qui, en la pratiquant, acquiert les meilleurs titres à l'immortalité. Elle est, par conséquent, la base fondamentale du temporel comme du spirituel, le lien des deux mondes, le trait d'union qui joint les deux éternités. En faut-il davantage pour saluer en elle la noble fille de la Providence, la reine de l'univers, cette reine séduisante et charmante qui fait l'orgueil du roi son époux (3) ?

On nous objectera, peut-être, qu'avec ce système il faudrait renoncer à l'extinction du paupérisme, rayer ce grand problème du questionnaire de l'humanité, taxer de chimères tous les efforts qui tendent vers ce but, frapper d'un désaveu les institutions bienfaisantes et hospitalières que nous sommes portés à considérer comme le meilleur apport de la société moderne à l'œuvre de la perfectibilité ! À Dieu ne plaise que telles soient les conséquences de la doctrine révélée. Pour mettre ce point hors de conteste, nous aurons encore recours à l'autorité traditionnelle. Il s'agit d'une contradiction qui semblerait résulter de deux textes du Deutéronome, le premier affirmant qu'il n'y aura point de pauvres en Israël (4), le second annonçant qu'il ne cessera d'y avoir des nécessiteux au sein du pays (5). Ne voilà-t-il pas deux propositions qui se démentent réciproque-

(I) Job, XLU, 10. (4) Douter., XV, 4.

{i) Scbemotli Rabba, lect. 31. 15) Deotér , XV, ii.

(r>) Psaamcs XLV, io.

212 THOISIÉME PARTIE.

ment? Or le Talmud prétend les concilier en appliquant la première à Israël pieux, jaloux d'accomplir les prescriptions divines et humaines, tandis que la dernière se rapporterait au peuple de Dieu déchu et dégénéré (1). Pour apprécier cette solution à sa juste valeur, il faut en sonder la profondeur. En la méditant un peu, on y découvre comme une sorte de compromis entre Textinction et la non-extinction du paupérisme. Si par cette qualification on entend Tabolition absolue de Tinégalité des conditions, le niveau passé sur tout ce qui s'élève tant soit peu au-dessus d'une moyenne de convention, l'introduction violente, opérée à coups de marteau, des expérimentations communistes, l'audacieuse substitution des utopies réormistes à l'ordre naturel et providentiel, oh! alors, la pauvreté ne cessera pas. Loin de disparaître, elle sera ravivée renforcée, aggravée par ces essais révolutionnaires qui ne savent que déformer au Ueu de réformer. Mais si l'on tend vers ce but louable par des efforts discrets, intelligents, subordonnés à la volonté de Dieu, c'est-à-dire aux grandes et éternelles lois de la propriété sanctifiée par la charité; si, au lieu de visera rabaissement des conditions sociales par la destruction des classes supérieures, on prend pour objectif l'élévation et Tamélioration graduelle des classes inférieures ; si, cessant d'en vouloir aux riches, aux heureux, on se sert de leur concours pour édifier la maison du pauvre, pour multiplier, comme une rosée céleste, les institutions charitables, les crèches, les asiles, les maisons de refuge, les orphelinats , les hôtels-Dieu, les abris pour la vieillesse et les infirmes, l'expansion des secours de toute nature ; si Tassislance est étudiée et pratiquée comme une science, comme un art divin, propice au soulagement, sinon à iaguérison de toutes les souffrances; si, rabattant de ses prétentions impies, la direction sociale se contente du rôle d'aide-Providence et ne songe plus à se substituer à l'action de l'ordonnateur suprême, oh! alors. Dieu récompensera nosefforls, bénira nos labeurs et, dans une certaine mesure, supprimera la pauvreté en couvrant de son approbation toutes ces nobles

(7) Talmud, Scbabbatb, 63.

LA MORALE SOCLALE. :213

et saintes entreprises. Voilà certes une interprétation qui n'est pas sans attaches avec les redoutables problèmes de la refonte sociale. Politiques et moralistes feront bien de la méditer; ils peuvent en tirer proQt pour la discussion comme pour la solution partielle de ces problèmes. Oui, la suppression de la misère est possible au moyen de la charité, de ce baume bienfaisant et universel, d'une application toujours immédiate aux maux de Tinfortune, du secours apporté aussitôt qu'invoqué, de l'assistance se faisant toute à tous, de la prévoyance dérobant au ciel le secret du pansement de toutes les plaies. Non, elle ne Test pas au point de vue systématique, absolu, présenté comme amendement à l'œuvre du Créateur, qu'on ose déclarer mal faite et sujette à correction. Pour résumer les considérations auxquelles nous venons de nous livrer, nous dirons qu'avec l'autorité d'une révélation continue, elles assignent à la charité une double base fondamentale, la faisant reposer tout à la fois sur l'intelligence et et sur la sensibilité. Levier de l'humanité, instrument de prédilection de l'action providentielle, elle est infinie, éternelle, comme la source d'où elle jaillit. C'est sur ces fondements indestructibles que nous allons élever le temple de la charité, en continuant à tirer nos matériaux de l'inépuisable carrière de la Parole divine.

S 2. Des deux termes bibliques qui servent à la dénomination

de ta charité.

Ensemencez la bienfaisance, et vous récolterez la charilé. (Osée. X, 12.)

Dans un sujet de cette importance il convient de se rendre compte tout d'abord de la valeur des mots qui en sont la représentation et l'expression, ainsi que nous avons jugé à pro-

214 TROISIÈME r-AUTIE.

pos de piocéder ailleurs (1). Or il y a deax termes génériques, servant à Tindicalion des innombrables applications de la cliarilé ; ce sont "i^n (Hessed) et np^ (Zedaka). Tantôt réunis, plus souvent isolés, nous les voyons répandus dans tontes les parties de TËcriture sainte, mosaïque, historique, prophétique, poétique et gnomique. Sont-ils synonymes, et le sontils dans Tacception la plus rigoureuse du mot 1 On pourrait le croire en les voyant désigner indifféremment les actes variés de la bienfaisance publique et privée. D'un autre côté, il n'est guère à supposer que deux expressions de la langue sacrée, si remarquable par sa précision, soient entièrement identiques. Telle n*est pas du moins Topinion de la Tradition, professant une distinction marquée entre elles. Voici les termes mômes où cette opinion est formulée : « En trois choses, le Hessed <i remporte sur la Zedaka : celle-ci ne peut se faire qu'avec « de Targent, celui-là dispose de tout le corps humain ; la (( première n'est qu'à l'adresse des pauvres , le dernier em- « brasse dans son action riche et pauvre ; la Zedaka ne a s'applique qu'aux vivants, le Eiesscd aux vivants et aux « morts indistinctement. » Cette proposition est rattachée « ensuite, d'une manière irès-ingénieuse, à un texte prophé- « tique : « Ensemencez la Zedaka et vous récolterez le Hes- « sed (2). » Qu'est-ce à dire ? Qu'il y a entre l'une et l'autre « la même différence qu'entre les semailles et la moisson. « Lorsqu'on ensemence la terre, on n'est pas sûr du tout de « jouir de ses produits; ce n'est qu'à l'heure de la moisson « que l'espoir se change en certitude. Creusant plus profon- « dément encore le texte susvisé, un autre exëgëte en tire « une nouvelle leçon de morale : « Le mérite de la Zedaka^ n dil-il, est en proportion de la dose de Hessed qu'elle con- « tient, car il est écrit : a Vous récolterez non pas le Hessed^ « mais selon le Hessed^ c'est-à-dire suivant la quantité de « Hessed qui sera contenue dans votre Zedaka (3). »

(1) Voy. notre Providence et Rémuné- (s) Talmai*, Sacca, 49; Yeruscbalemi,

ratiotty p. 495-498. Péah, chip. l'ff.

(•>) Oiéc, X, 11.

Maintenant quel est, d'après cette interprétation, le sens précis de ces deax termes? Évidemment la Zedaka, c'est Taumône, l'assistance pécuniaire, ou les secours directs en nature, tandis que le Hessed embrasse toutes les autres attributions de la charité. Que cette signification soit rigoureusement conforme aux passages nombreux et répétés où figurent ces deux dénominations, simultanément ou séparément, nous n'oserions pas l'affirmer. Mais peu importe, elle n'en témoigne pas moins en faveur de la richesse et de la fécondité de l'exégèse traditionnelle, en même temps qu'elle est un hommage rendu à la supériorité de la charité sur l'aumône, supériorité parfaitement mise en lumière par les tendances manifestes de la charité moderne, fondée, comme on sait, sur la large base d'institutions stables et universelles. Oui, la stabilité, la durée, est l'un des gages essentiels de la priorité du Hessed ou de la charité. C'est encore le Talmud qui nous le dit : « Nous ne savons pas lequel des deux l'emporte, du Hessed ou de la Zedaka^ tant ils semblent tenir un rang égal dans les écrits saints. » Heureusement un texte des Psaumes vient fixer la doctrine, a Le Hessed de l'Éternel, y lisons-nous, plane éternellement sur ses adorateurs, et sa Zedaka s'étend aux petitsfils (1). » Est-ce clair? Ça ne veut-il pas dire que le ZTes^ed! l'emporte sur la Zedaka tout autant que l'éternité l'emporte sur la troisième génération (2) ? Ce qui ressort avec évidence de ces interprétations ingénieuses, c'est que la supériorité de la charité sur l'aumône repose sur le double fondement de son élasticité et de sa solidité. Non-seulement elle est applicable à tous les hommes, à toutes les choses,, ainsi qu'à toutes les situations, mais encore elle dispose des vraies conditions de la stabilité, seule capable de créer des œuvres qui durent, qui assurent le présent tout en projetant leur ombre bienfaisante sur un lointain avenir. C'est comme se rapprochant davantage de cette dernière que la charité de la femme est souvent déclarée supérieure à celle de l'homme ; celui-ci s'en tenant habituellement au secours pécuniaire, tandis que

(I) Psaumes, CIII, 17. (t) Talmad, Teraiehalemi, Pé«h, «. ê.

celle«là dispense des vivres, des provisions, des dons en nature, d*ane efticacilé immédiate (1).

Est-ce à dire qu'on nous prêche le dédain de Taumône (1}? Â Dieu ne plaise ! N'allons pas tirer des conséquences fausses d'un principe juste en lui-même, mais sans avoir rien d'exclusif. Il importe ici surtout de faire la part du temps, d» lieu, de la nature des misères à secourir. Toutes ont leur place dans les vastes flancs de la charité, comme elles ont leur mention daLs l'éthique sacrée. Si d'un côté le législateur met en avant l'assistance directe^ par ses recommandations fréquentes de partager les biens de la terre avec le nécessiteux, la veuve, l'orphelin, l'étranger et les serviteurs que l'oo va congédier, de l'autre il réclame avec non moins d'instance le prêt sans intérêt, le rachat du champ, de la maison ou de la personne du parent pauvre. La Loi révélée songe donc bien moins à exclure qu'à adapter la bienfaisance aux besoins qu'elle est appelée à satisfaire. En suivant cette loi dans ses développements et dans ses évolutions successives, on découvrira peut-être une modification s'introduire dans la pratique de la charité, en rapport avec les considérations qui précèdent. En effet, nous remarquons une certaine différence entre la doctrine de David et celle de Salomon. Le premier compte au nombre des grandes vertus du juste la largesse dans la distribution des aumônes ^3) ; le dernier loue l'homme qui se montre prodigue de sa fo /tune (3), qui fonde sa réputation sur la richesse de ses offrandes charitables (4). Il n'est pas invraisemblable que des variations se soient introduites dans l'exercice de la bienfaisance publique et privée, découlant comme conséquence de l'accroissement du commerce international et de l'accumulation des métaux précieux sous les règnes prospères de ces deux grands souverains. Cet emploi de l'assistance pécuniaire est d'ailleurs justifié par la juxtaposition si fréquente de Zedaka et de Hessed^ nous montrant que, loin

(1) Talmad, Taanith, 15; i>l(/., Kelbov- (3) ProT., XI, Si.

both, 66. (i) ProT., XVIll, 16.

(9) Pianmei, CXIf, 9.

de s'exclure, ils ont Tun et l'autre leur champ d'action, une vaste carrière à parcourir. Tel besoin demande à être satisfait par Taumône, tel autre ne saurait Tétre que par des secours directs et intelligents.

Il ne saurait donc être question de supprimer Tatimône, qui restera Tune des branches principales de la charité, pourvu qu'elle soit modeste, contente de son lot, reconnaissant sa place et son rang, renonçant à la prétention de substituer son bouclier écourté aux ailes immenses et tutélaires de la charité si multiple, si variée dans ses ressources.

Un simple coup d'œil jeté sur les tendances de la bienfaisance moderne nous assurera de son accord avec les principes qui viennent d'être posés. Il saute aux yeux que la plupart de nos institutions charitables sont placées sous le patronage du Bessed bien plus que sous celui de la Zedaka, sans cependant tendre à la suppression radicale de cette dernière. Nous voyons, au contraire, les quêtes, les souscriptions, les distributions en argent, concourir utilement avec les fondations pieuses, avec les établissements hospitaliers, pour le soulagement des pauvres et des malheureux. Ceux-ci d'ailleurs ne deviennent une réalité stable qu'au moyen de la coopération de la puissance monétaire. Il y a donc alliance entre les deux éléments de la charité révélée, entre les deux expressions de la bienfaisance biblique, alliance qui repose sur les mêmes fondements que celle qui relie le temporel au spirituel, la matière à l'esprit qui Tanime, et qui en vivifie jusqu'aux moindres parcelles.

§ 3. Du rôle de rintelligence et du sentiment dans Vaction

de la charité.

('3 f>"v z^hn) ^7 ^s< ^^'S'iîQ ^'t^x

Ueureux celui qui applique son intelligence au paupérisme! (Psaumes, XLI, S.)

La conclusion finale du paragraphe précédent nous amène

naturellement à la détermination du rôle assigné aux facultés de Tâme dans la pratique de la charité. Il s'agit donc de nous rendre compte des enseignements que rÈcrilure et la Tradition ont à nous offrir sur ce point. Et d'abord ces enseignements exislent-ils? Assurément, car par cela seul qu'on nous présente la charité comme une émanation divine, Tun des attributs essentiels de la Providence, elle doit être, elle est éminemment intelligente. S'imagine-t-on la sagesse infinie procédant à Taveugle, agissant sans discernement, jetant ses grâces et ses bontés au hasard, se souciant peu de les suivre dans leurs allures et dans leurs résultats? Or, si une telle hypothèse est un blasphème, il ne saurait convenir davantage à la Divinité de nous livrer le plus brillant joyau de sa couronne immortelle sans nous dire comment il faut en user. Non, le Dieu de Moïse, le Dieu des treize attributs, le Dieu miséricordieux, généreux, plein de grâce et de vérité, étendant sa bonté à la millième génération, mesurant le pardon au degré de notre perversité; ce Dieu ne peut vouloir d'une charité machinale, flottant au gré du hasard et du caprice, plutôt que cordiale et bien raisonnée. Allier la grâce à la vérité, n'est-ce pas soumettre la charité au double contrôle du cœur et de Tesprit? Ëchelonner sa bienveillance sur une longue série de générations, n^estce pas revendiquer pour elle le concours de la réflexion, de la méditation d'une actionr bien ordonnée, l'asseoir sur la base de la stabilité, incompatible avec les procédés inconsidérés, irréfléchis? Mais, comme s'il n'avait pas suffi de celle révélation solennelle, la Bible nous fournit d'autres indications plus directes, plus précises, en faisant formellement intervenir le cœur et l'esprit dans l'accomplissement des bonnes œuvres. Comme nous avons déjà retracé à grands traits la tâche de ces deux éléments directeurs dans notre aperçu de la morale générale (1), nous nous bornerons à citer les textes qui sont en rapport avec notre sujet. Nous en trouvons un à propos de l'une des plus grandes manifestations de la charité légale,

(I) Voy. premier tolame, p. ti3-t83.

savoir, la rémission des detlesàla fm de Tannée sabbathiqae : « Garde-toi bien, s'écrie le législateur, de nourrir de mauvais sentiments dans ton cœur, de refuser tout prêt à ton frère nécessiteux à rapproche de Tannée septennale ! donne-lui, donnelui sans mauvais cœur, si tu liens à te rendre digne des bénédictions célestes (1) ». Le génie prophétique va plus loin encore : il ose attribuer à Dieu lui-même les excitations sensibles, les impressions moitié douces, moitié douloureuses, de la commisération. C'est le prophète Jérémie qui faitdire à Dieu que ses entrailles se mettent à tressaillir à la vue des maux cTËphraïm, son lils chéri (2) I Au surplus, la qualification de compatissant (Dini), faisant partie des treize attributs,* et si souvent invoquée dans la Loi comme dans les cantiques sacrés, est une attestation éclatante de la part qui revient au sentiment dans Taction de la charité.

Quant à celle qui est dévolue à Tintelligence, à côté des textes susvisés, nous avons celui qui vient nous servir d'épigraphe, s'appliquant tout particulièrement à la charité sagace, avisée, fortifiée par le discernement de la pensée. N'est-ce pas le chantre national qui a dit : « Heureux celui qui concentre son intelligence sur le pauvre; Dieu le sauvera au jour du malheur (3) ! » Mais il importe de connaître et d'apprécier le commentaire ajouté à ce texte par les organes de la Tradition : « L'auteur ne dit pas : « Heureux celui qui donne aux « pauvres », mais « Heureux celui qui applique son esprit aux a pauvres. » Pourquoi? Pour nous apprendre que la charité « la meilleure est celle qui s'appuie sur le concours efficace de « Tintelligence. Il ne suffit donc pas d'accomplir malérielle- « ment les actes de bienfaisance ; il faut savoir y associer la i( raison, la réflexion, l'observation, la vigilance, choisir les <( moyens le plus en rapport avec la nature de la misère, non « moins qu'avec le caractère des personnes que nous voulons « secourir. Supposons, par exemple, un pauvre honteux, re- « poussant toute aumône directe, et que Ton tient cependant

(0 Dealer., XV, 9 et 10. (l^; Piaames, XLI, 9.

(i) Jérémie, XXXI, 90.

920 TROISIÈME partik:.

« à lirer de peine. On lui donnera donc à titre de prêt, sauf à « lui faire comprendre qu*il dépendra de lui d'en faire ou de « ne pas en faire la restitution. Renchérissant sur cette inter- « prétation, un autre théologien dit ceci : Vingt-deux fois le « psalmisle se sert du terme Ascheré (heureux celui qui «v-ir»), « mais sans définir le genre de bonheur réservé à ceux qui « sont Tobjet de cette bénédiction. Seul le champion de la a charité avisée et bien ordonnée reçoit l'assurance d'une « protection déterminée, exprimée par ces mots : — Dieu le « sauvera au jour du malheur (i) ». Voilà, ce nous semble, des développements qui ne laissent rien à désirer par rapport aux mérites de la charité raisonnée.

Ce qui en résulte avec évidence, c'est la parfaite concordance de la doctrine biblique et traditionnelle avec le sens commun non moins qu'avec le but que se propose la chanté moderne. Que nous dit le premier ? Que le sentiment a besoin de la tutelle de Tintelligence ; que, sans elle, il court risque de s'égarer, de se laisser entraîner dans de fausses voies, de stériliser l'aumône, au lieu de la rendre féconde, par des applications irréfléchies. A l'instar de l'amour, le sentiment met sur les yeux un bandeau qu'il appartient à la pensée de retirer en éclairant dé son flambeau les sombres avenues du paupérisme. A leur tour, les aspirations de la charité moderne mettent en lumière sa puissance et sa stabilité, lorsqu'elles s'appuient sur les grandes facultés de 1 âme. Elles frappent nos yeux par l'importance des résultats obtenus au moyen de celte féconde alliance. De la bienfaisance capricieuse et aventureuse, sans but parce qu'elle est sans guide, abandonnée au hasard, aux brusques mobiles des sens, elle a su faire tout à la fois une science et un art : une science, par la profondeur de ses combinaisons, par l'ingéniosité de ses créations, par l'étendue et par la durée de ses applications; un art, par l'aspect majestueux de ses institutions, par l'harmonieux ensemble qui préside à leur gestation, par la symétrie des lignes, enfin par la solidité des matériaux apportés à ses constructions. Mais com-

(I) Yaïkra Rabba, lect. 31.

LA MORALE SOCIALE. â2i

ment la charité moderne a-t-elle su réunir en elle la double condition de la science et de l'art? Nous venons de le dire : c'est grâce au concours du sentiment et de rintelligence, à Talliance du cœur et de Tesprit, ces deux moteurs de la vie morale. Que, de son côté cependant, elle sache se mettre en garde contre les exagérations systématiques; qu'elle ne fasse pas tourner sa suprématie contre l'existence même des vieilles pratiques de bienfaisance; que si la charité, s'inspirant seulement de la sensibilité, est sujette aux mésaventures, à l'erreur, à l'exploitation trompeuse, à tous les inconvénients d'une course désordonnée, celle qui procède exclusivement de l'intelligence n'est pas exempte de dangers ; elle court risque notamment de tomber dans la sécheresse et dans la roideur des sciences exactes, peu compatibles avec les allures de la miséricorde. Â force de combiner, de calculer, d'opérer mathématiquement, n'est-on pas conduit à traiter les hommes, c'est-à-dire des créatures sensibles, charnelles, nerveuses, ayant besoin d'affection et de sympathie 'plus encore que d'assistance matérielle, à les traiter en chiffres, à les considérer comme ces pions qu'on fait mouvoir sur l'échiquier? Sachons-le bien : toutes les directions sociales, grandes et petites, ne sauraient aboutir en dehors de l'alliance, si souvent.proclamée par l'Ëcriture, du cœur et de l'àme.

§ 4. De la charité publique et privée.

L'alliance de l'intelligence et du sentiment qui vient d'être proclamée en matière de charité conduit à une autre qui n'est pas de moindre importance, nous voulons dire celle de la bienfaisance publique et privée. Il semblerait de prime abord que la Révélation n'eût guère connu que la dernière, car il y est presque toujours question d'une action individuelle. Il s'agit de tendre la main au pauvre, de soutenir le nécessiteux, de venir directement au secours de la veuve, de l'orphelin, de l'étranger, d'ouvrir sa bourse et sa main à tous

332 TROISIÈME PAKTIE.

ceux qui viennent les solliciter. La bienfaisance s'y exerce de personne à personne, du riche au pauvre, de Theureux au malheureux, du maître au serviteur, du cher de la famille à tous les infortunés qui en font partie. Mais le gouvernement, rËtat, ne parait pas intervenir dans la répartition des secours, pas plus que Tassociation, cet effort collectif dont le génie des temps modernes à su faire un instrument si puissant, si efficace pour le soulagement des souffrances. Cependant, à bien considérer les choses, la charité publique est loin d*étre méconnue par TÉcriture. Cette assertion est insoutenable en présence de certaines dispositions législatives fixant les rapports des riches avec les déshérités de la fortune : ce sont notamment les lois relatives à la péremption des créances à la fin de Tannée sabbathique, à Tannulation des contrats et des ventes lors du jubilé, à la prescription des dîmes triennales dues au pauvre, à Tobligalion du glanage et du grappillage, imposée à tout propriétaire de sol, au protlt des nécessiteux de toute classe. Toutes ces lois appartiennent à la catégorie de la bienfaisance générale exercée, nous ne le contestons pas, par des mains privées. Elles constituent une direction officielle, publique, de nature à corriger les allures fantasques et capricieuses d'une charité trop abandonnée à elle-même. Contenue dans ces limites, en outre fixée et réglementée par des dispositions dont Taccompiissement revient à des époques fixes et dans des cas déterminés, la charité ne courait guère risque de s'égarer ou de se dévoyer. Grâce à ces prescriptions formelles, presque minutieuses, s'exécutant partout et toujours sous les yeux du public, imposant à tous et à chacun le double rôle de contrôleur et de contrôlé, elle s'élevait sans effort à la hauteur d'une institution sociale, t)lacée sous la garde de la moralité publique et de Thonneur national. Nous citerons un exemple de nature à nous démontrer l'importance politique attachée par les chefs spirituels à l'observation de ces lois salutaires. C'est un épisode du livre de Jérémie ayant trait à l'émancipation des serviteurs au bout de six ans de servage. Jaloux de remettre en vigueur cette disposition tombée en

désuétude, le prophète en fait Tobjet d'une exhortation adressée aux grands et au peuple de Jérusalem. Il réussit d'abord dans celte tentative de réforme; mais les anciennes habitudes, les suggestions de Tégoïsme et de l'arbitraire, ne tardent pas à reprendre le dessus, et les serviteurs, à peine mis en liberlé,.sont repris de force par leurs maîtres et réduits à une nouvelle servitude. A son tour alors Jérémie se montre impitoyable pour ces maîtres sans entrailles, a Vous n'avez pas voulu, leur dit-il, donner à vos serviteurs la liberté ; eh bien, vous deviendrez la proie du malheur libre et déchaîné, du glaive, de la peste, de la famine, de tous les fléaux qui, lâchés par la colère de Dieu, viendront vous assaillir, sans trêve ni merci, jusqu'à extermination (1) ». Qui ne reconnaîtra dans cette vigoureuse apostrophe la sanction de la charité publique, telle que la comprenait la société antique? Ce qu'elle connaissait peu ou point, nous en faisons l'aveu, ce sont les fondations pieuses, les institutions à long terme, les caisses de secours et de prévoyance, dont l'initiative revient à la charité moderne. Nous faisons toutefois nos réserves pour les caisses de secours, souvent mentionnées dans la Tradition par une désignation spéciale (npnx hia noip), et soumises à certains règlements d'admjnistration. On ne veut pas qu'elles soient confiées à un seul individu (2), à moins que ce ne soit un homme connu par sa piété et par un rare désintéressement (3). La perception des fonds qui servent à l'alimenter exige le concours de deux administrateurs, et leur répartition en réclame trois (4). On engage aussi les âmes charitables à conlier leurs aumônes à ces commissaires de bienfaisance, plutôt que de les distribuer directement. Cette dernière recommandation, remarquons-le bien, implique la priorité de la charité publique sur la charité privée, sans pourtant en faire un principe absolu, qui n'est pas dans la pensée de la Tradition. Elle nous explique d'ailleurs elle-même ses préférences pour la charité publique : c'est qu'elle| ménage la pu-

(I) Jdrdmie, XXXIV, 16 et 17. (s) Ibid.

(i) Talmad, Baba Baihra, 10. (4) Talmnd, Aoish Haschana.

deur des pauvres honteux, en leur évitant la donlonreuse nécessité de tendre la main au premier venu et de subir les humiliations de trop nombreux bienfaiteurs. La charité publique possède effectivement cet avantage, de traiter avec les pauvres d'égal à égal, de les préserver de cet abaissement qui devient comme le compagnon fatal de Thomme obligé h recourir à l'assistance d'un autre homme, son semblable.

Mais il y a aussi le revers de la médaille : la charité publique a ses inconvénients et ses lacunes. Avant tout, n'est-elle pas privée, n'est-elle pas dépourvue de cette chaîne sympathique, rivant le client au patron, soudant la main qui donne à la main qui reçoit, développant ici la noble satisfaction dont nous remplit ce rôle de Providence terrestre, là ce sentiment de la vive gratitude, le seul sentiment doux et affectueux qu'il soit parfois donné au pauvre d'éprouver et de conserver? N'est-il pas à craindre que la charité publique, dépouillée de la fibre sensible, gouvernée par la calme et froide raison, ne soit atteinte de cette sécheresse dont nous avons déjà parlé, inhérente aux produits exclusifs de l'entendement? Or cette sécheresse ne vient-elle pas enlever à la charité beaucoup de son prestige, de sa poésie, de son auréole? Le pauvre, de son côté, ne sent-il pas diminuer en lui les inspirations de la reconnaissance faite pour le réconcilier avec la société, pour calmer ses aigreurs, pour panser ses plaies morales? Enfin la raison d'être du paupérisme, considérée comme la plus sûre garantie de la réciprocité et de la solidarité morales, telle que nous l'avons vue proclamée par la bouche de l'illustre Akiba, ne perd-elle pas de son efficacité lorsque c'est l'État, la société anonyme qui vient se mettre au travers de ces courants sympathiques allant se fondre dans un tout harmonieux, pour en arrêter l'élan et en diminuer l'intensité ? Le pauvre a moins à rougir de l'assistance qu'il reçoit de cet être impersonnel qui s'appelle gouvernement ou cité: soit, nous ne le contestons pas ; mais comme alors il n'a personne à remercier, à bénir, ne sent-il pas tarir en lui la source même des affections sociales, n'est-il pas disposé à y substituer l'âpreté des exigences, à ré-

LA MORALE SOCIALE. 2t5

clamer au liea de solliciter, à comiiiander au litu de prier et, d'exigences en exigences, de revendication en revendication, à pousser au renversement des bases de Tordre universel? Qui sait ? Qui oserait affirmer que les prétentions exorbitantes du prolétariat de nos jours n'ont pas leur source dans la nouvelle organisation de la charité ? Déshabitué de ^assistance fraternelle de Tancien régime, ne voyant plus devant lui que PÉtat ou la cité administrant la bienfaisance au môme titre que les autres services publics, le paupérisme a désappris, oublié les enseignements moraux qu'il porte dans ses flancs, oublié la résignation, oublié les vertus de Tabnégation et de Tépreuve, perdu de vue le caractère facultatif de la charité, devenue obligatoire a ses yeux.

Mais alors, nous objectera-t-on, c'est la charité publique qui est vicieuse, et tous prêchez pour le retour des vieux us de la charité privée. A Dieu ne plaise ! Loin de nous la pensée d'adjuger la palme à l'aumône étriquée du passé, de la préférer aux larges canaux de la philanthropie moderne. Ce que nous demandons, c'est que Ton se souvienne de deux choses : i^ de Timperfection de toutes les institutions humaines, inhérente à tous les produits de notre initiative, à nos créations récentes aussi bien qu'à celles des siècles écoulés : se flatter d'atteindre à l'idéal, de réaliser le complet et le parfait dans n'importe quelle branche de la direction humanitaire, c^est se repaître de chimères ; 2^ de la nécessité de l'alliance de l'individuel avec le collectif, de cette alliance que nous retrouvons constante et identique, dans la plupart des principes généraux comme dans les règles de conduite : à cet égard, la cliarité doit subir les conditions de toutes les vérités premières, théoriques et pratiques, et dont la première est l'interdiction de séparer ce qui doit rester uni. Que la charité publique et la charité privée s'embrassent comme de vraies sœurs, toutes deux ûlles du ciel ; que, loin de se jalouser, de contre-carrer réciproquement leur activité, elles se prêtent un mutuel appui; que la première se garde bien de pousser l'enivrement de ses succès récents jusqu'à la rupture avec son ainée pour cause de

TUME II 15

S26 TROISIÉMB PARTIE.

décrëpilude ; que la dernière, de son côté, cesse de voir dans sa sœur cadette une rivale venue pour lui arracher le sceptre et la couronne, mais une jeune compagne, une précieuse auxiliaire faite pour doubler et tripler ses forces. A tout prendre, la réalité ne manque pas d'exemples de cette coopération : que de fois la charité publique ne Tient-elle pas faire appel à la charité privée, reconnaissant hautement ses droits de primogéniture, saluant en elle la dispensatrice des ressources qu'elle demandée exploiter au profit commun, pour en tirer tout le parti possible 1 Que de fois aussi la charité privée ne sent-elle pas son impuissance en présence de grandes catastrophes, de fléaux qui sévissent sur de vastes espaces , heureuse alors de s'appuyer sur le savoir-faire de sa jeune émule, de mettre à sa disposition son personnel et son matériel, ses facultés et ses capitaux! En fin de compte, ce qu'il nous importe de bien constater, c'est que cette alliance est le trait caractéristique de la charité révélée, biblique et traditionnelle, ni tout à fait officielle, puisqu'elle s'adresse à chaque fidèle isolément, aux volontés, aux efforts personnels; ni entièrement individuelle, puisqu'elle est placée sous la sauvegarde de la Loi, sous les auspices de la stabilité nationale, et qu'elle renferme de si nombreuses dispositions semi-publiques et semi-privées, réalisable pour chacun sous les yeux de tous, s'accomplissant à la même heure dans toute l'étendue de la Terre Sainte, et participant ainsi de la double sanction, individuelle et collective à la fois, véritable personnification du peuple de Dieu, qui devait, lui aussi, unir la responsabilité directe et particu* lière à la solidarité sociale (1).

(I) Voy. noire Providence et Rémmération, p. 377-S83 et 317-3S7.

§ 8. Des éléments principaux de la charité.

. Q> l'p o»S."ir>) n? tea rt^yt nbia? odi^ç ^^xit' ^^^y^i^

Heureux ceux qai, par des soins judicieux, sa?eDt pratiquer une charité constante ! (Psaumes , G VI, 3.)

Après avoir étudié la charité sous ses aspects généraux, dans ses fonctions maîtresses, il importe de Tenvlsager à un point de Yue plus précis, et d*aborder Texamen de ses facultés essentielles. Nous en remarquons tout d'abord deux qui lui sont indispensables, à tel point que, privée de leur concours, elle ne saurait produire que d*informes ébauches au lieu d'actes parfaits. Quelles sont ces deux facultés? La prévoyance et la durée: la prévoyance, pour aller au-devant de la misère et Tarréter dans sa course aveugle et précipitée ; la durée, pour consolider le bien et engendrer autre chose que des œuvres éphémères. La Révélation nous offre-t-elle quelques enseignements sur ce nouveau point de vue, se plait-elle à nous présenter la charité non-seulement dans son action directrice, mais aussi dans ses plus habiles procédés, dans ses plus utiles manifestations ? Voyons d*abord ce qu'elle pense de la prévoyance. Les lois susvisées à Tendroit de Tassistance publique et privée nous semblent fortement imprégnées de cette qualité. Oui, cette sollicitude légale pour les misères les plus variées, ce droit des pauvres prélevé sur la moisson, ces secours distribués annuellement lors de la fête de la récolte générale, cette dime triennale imposée au profit des nécessiteux, ces gratifications à faire aux serviteurs et aux servantes arrivés au terme de leur contrat de louage, cette extinction des dettes au retour de Tannée sabbatique, cette res* titution des propriétés à chaque révolution demi-séculaire, dénotent chez le législateur une prévoyance remarquable, une prévoyance qui, loin de se contenter de la pratique de la bienfaisance au jour le jour, embrasse d'un vaste coup d'oeil et la diversité des situations particulières et l'ensemble des vicissitudes sociales. Il y a donc dans ces dispositions nombreuses et minutieuses une large application de cette faculté précieuse.

Tune des meilleures dont la Providence ait jugé à propos de nous douer pour nous servir d'épée et de bouclier dans le combat de la vie. Cette première qualité n'est-elle pas d'une nécessité absolue contre les caprices de la fortune? Il serait impossible, en effet, de soulager sans elle toutes les souffrances dues à des causes mobiles et instantanées; une grande partie des maux humains resteraient sans remède, eu égard à leur soudaine explosion, si les mesures réparatrices n'étaient pas prises de haut et de loin. Nous signalerons, à ce propos, une loi spéciale, frappée au coin de cette clairvoyance qui va au-devant du mal pour s'opposer à la rapidité de sa course. Nous visons celle qui prescrit de venir au secours de l'infortuné avant la consommation de sa ruine, de le soutenir d'une main fraternelle lorsqu'il n'est que courbé, mais non encore tombé : a Lorsque ton frère s'appauvrit, nous dit cette disposition, et que sa main vienne à faiblir à côté de toi, b&te-toi de le soutenir, étranger ou indigène, afin qu'il vive avec toi (1). » 11 suffirait de cette prescription pour porter témoignage en faveur du génie prévoyant de Moïse législateur. Elle porte dans ses flancs tout un arsenal d'engins protecteurs et défensifs que la charité moderne se montre si habile à manier contre les attaques brusques et inattendues de la misère; elle est la source sacrée d'où sont venues jaillir tant de combinaisons, tant d'ingénieux systèmes imaginés par la charité préventive, tels que les sociétés de secours mutuels et les caisses de prêts, pour n'en citer que les plus apparents, et que l'on peut à bon droit considérer comme les produits de la loi susvisée.

Quant à la durée, second élément de la charité intelligente, elle se lie intimement à laprévoyance ; elle en est le but comme la raison d'être, déporte que l'on peut soutenir avec autorité que toute chanté prévoyante est durable, celle-ci découlant de celle-là comme la conséquence de son principe. La durée, n'est-elle pas d'ailleurs le signe manifeste de la charité divine? Ne figure-t-elle pas au nombre des treize attributs, et Dieu n'y est-il pas appelé a Celui qui réserve ses gr&ces à la

(I) MfU„ XXV, 38.

millième génération (i)?» Le Psalmiste ne rend-il pas nn hommage analogue à la darée de cette grâce en la définissant a la gr&ce qui s'étend sar les adorateurs de Dieu d'une éternité à Tautre ; la charité qui protège les petits fils (2)»? Il fait mieux encore : il nous la propose formellement comme modèle, comme exemple à suivre. « Heureux! s'écrie-t-il, ceux qui pratiquent la charité en tout temps (3)», c'est-à-dire, aux termes de l'interprétation traditionnelle, ceux qui consacrent leurs soins à des œuvres qui durent, qui offrent des gages de stabilité : instruction gratuite, institution de bibliothèques populaires, éducation et établissement des orphelins (4) ; comme on le voit, la révélation biblique n'est pas bien loin des institutions charitables de nos jours : hôpitaux, asiles, maisons de retraite et de refuge, orphelinats, crèches, etc.

Dans cette voie si largement tracée par le concours de tous les efforts de la société moderne, il faut cependant savoir se garder contre les illusions. C'en serait une que d^espérer arriver à des résultats complets, disons-le mot, à l'abolition de la misère. Et d'abord ce serait méconnaître la nature même de ce mal, ses attaques subites, ses bonds inattendus, ses coups foudroyants, sa marche capricieuse, désordonnée : comment maîtriser et régulariser ce qui échappe à toute règle? Une large part restera toujours à l'imprévu, et c'est justement cette part qui provoque plus particulièrement l'initiative de la charité privée, sachant vaincre l'adversaire par ses propres armes, soudaine et spontanée comme lui, usant du procédé similia similibus. Pareille en ceci à la création qui se renouvelle chaque jour, la charité privée communique au sentiment de la bienfaisance cette ardeur, ce rajeunissement, ces mouvements vivaces qui lui apportent une sève et une vigueur nouvelles. C'est là ce qui nous explique la raison d'être des limites posées aux créations de la charité collective. II arrive parfois que les institutions fondées pour une durée illimitée, aspirant à l'éternité, gagnent une maladie de langueur et finissent par se momifier,

(1) Exode, XX, 6; XXXIV, 7. (S) PsAonei, CVI, 3.

(t) PsAunes, cm, 7. (4) Talnad, Keihoobolb, 50.

au grand préjudice de leur destination pieuse. Réduisons donc à leurs justes proportions les deux facultés que nous venons d'analyser. Oui, Tinfluence de la prévoyance et de la stabilité en matière de bienfaisance est immense, et nous venons d*en saisir les traces dans les nombreux organes de la doctrine révélée. Mais qu'on ne se berce pas du vain espoir de les voir remplacer complètement Tancienne charité, celle de chaque jour, se faisant de la main à la main, trouvant dans son élasticité, dans sa spontanéité, dans Taspect des souffrances comme dans les émotions qu'elles provoquent, y trouvant des ressources imprévues, soudaines comme les maux qui ne cessent d'assaillir les pauvres humains, et opérant de vrais miracféâ dans cette voie pleine d'entraves et de périls. C'est bien pour ce motif qu'à côté de la charité légale, dont nous avons pu mesurer le large cadre, vient habituellement se placer, dans la pensée du législateur, celle qui reste en dehors des prévisions ordinaires, qui a son expression biblique dans cette doublé recommandation de donner (1), qui, selon l'interprétation tra-^ ditionnelle, veut dire : c donner jusqu'à cent fois (2) », et qui, en fin de compte, a précisément pour objet les secours quotidiens instantanés en rapport avec des besoins pressants, disposant des rouages communs, mais indispensables, de la charité personnelle, au même titre que la prévoyance et la durée en représentent les moteurs universels.

(1) Dealer., XV, lo.

(i) D'narfi nvCQ ib'^DK inn iro. Midruch YaUnt, a» 898.

§ 6. Des sentiments et des procédés qui doivent accompagner

Vexercice de la charité.

•^ -pKa np*Tiîi oBiiîa ion tvo'9 'n «^aK -^s

Car, je sois rÉternel, pratiquant la grâce , la justice et la charité sur la terre; ce sont Ik mes dAlices, dit le* Seigneur. (Jérémie, IX, 23.)

En assant des abstractions de la théorie aux réalités de la pratique, la charité doit tout d'abord nous montrer sa manière de procéder, nous allions dire son visage, les traits les plus propres à nous la faire reconnaître. Le bon sens et la logique nous disent déjà qu'elle doit opérer son entrée sur la scène le visage souriant, la physionomie avenante, les traits bienveillants, les formes sympathiques. Qu'elle songe avant tout qu'elle est la fille du ciel, la messagère de la Providence, l'exécutrice de ses desseins, son associée, si l'on peut dire ainsi, dans le gouvernement de l'humanité. Ce rôle important, cette mission divine n'a-t-elle pas de quoi lui inspirer des sentiments de joie et de fierté? Ne^e sentira-t-elle pas fîère et heureuse d'être investie de ces attributions que l'Ëcriture qualifie de délices du Seigneur, de fonctions qui relèvent à la hauteur d'une providence terrestre? Qu'elle tourne ensuite ses regards vers ceux qui vont être les objets de sa sollicitude, sur cette veuve dont le soutien s'est brisé, sur ces orphelins dont la sève nourricière s'est desséchée et dont l'existence même est menacée, sur cet étranger pour qui le sol fécond de la patrie s'est changé en vaste solitude, sur ce travailleur cloué sur son lit de donleurs, et dont les souffrances sont surexcitées par les cuisants soucis du père de faniille ou d'une mère impuissante dans sa tendresse. Â la vue de ce spectacle émouvant, dramatique, qu'elle se dise qu'il dépend d'elle, d'un simple signe de sa tête, non pas de faire trembler l'Olympe, comme Jupiter, et nutu tremefecit Olympum^ mais d'apaiser ces maux, de calmer èes

orages, de panser ces plaies cruelles. Comment donc ne seraitelle pas joyeuse, radieuse, de se voir chargée de Taccomplissement d'une si belle l&che? Quoi! appelée à ranimer des mourants, à ressusciter les victimes tombées sur le champ de bataille de la vie, elle nous apparaîtrait triste et morose! Revêtue des insignes de la bonté suprême, portant Taumône en guise de cotte d'armes, le salut comme un casque (1), elle serait d*humeur noire ou sombre ! Porteur du baume de Guilead, armée de la lance divine qui, plus merveilleuse que celle d'Achille, guérit les blessures mêmes qu'elle n*a pas faites, elle ferait mauvaise mine à ceux à qui elle doit son apothéose et sans lesquels elle serait dépouillée de sa glorieuse auréole l Arrière donc ces airs hautains, méprisants, qui tendent à métamorphoser le bon en mauvais génie I Gardons-nous bien de regarder du haut de notre supériorité sociale les blessés, les invalides et les victimes de la fortune ; sachons reconnaître en eux non-seulement des égaux, mais, mieux que cela, des auxiliaires en matière de bienfaisance. Ne faut-il pas, en effet, pour assurer la production tant matérielle que morale, l'union du sujet fécondant avec l'objet fécondé? La pluie, la rosée, la semence, peuvent-elles fructifier dans le vide, privées d'un sol approprié à les recevoir?

Ces considérations sur les formes externes et internes de la charité, nous les trouvons suffisamment indiquées dans l'Ecriture et richement développées dans la Tradition. Déjà le législateur a frappé de réprobation toute intrusion d'un sentiment mauvais dans la pratique de la charité : « Garde-toi bien, dit-il, de nourrir dans ton cœur de mauvaises dispositions à l'endroit des lois d'assistance; garde-toi de regarder de mauvais œil ton frère nécessiteux (2). » Mauvais cœur, mauvais œil, sont deux termes génériques qui embrassent l'ensemble des mouvements intérieurs et extérieurs hostiles à la charité, et les actes dans lesquels se serait glissée la moindre goutte de ce redoutable venin sont frappés de nullité. L'œil et le cœur sont

(1) IsaTe, LIX, 19; Talmad, B«b« B«- (9) Dentér., XV, 9 et 10.

Ilira, 10.

donc appelés à apporter lenr concours, à rehausser les dons de la charité. En leur communiquant une étincelle de cette flamme empruntée à Tordre surnaturel dont ils sont le reflet, ils en doublent le prix et en augmentent Tintensité. Ëcoutons, sur ce même sujet, le prophète, quand, après avoir énuméré les principales œuvres de charité, il juge à propos d'y revenir pour y apposer le cachet de la bienveillance et de la délicatesse des procédés : « Apaise avec ton ânie celui qui a faim, rassasie Vâme de l'infortuné (1). o Quel est donc ce rôle, que Ton réserve ici à T&me du bienfaiteur et à celle de son client ? C'est l'a Tradition qui nous l'apprendra. Voici comment elle s'exprime à cet égard : « Donner une obole au pauvre vaut six bénédictions ; y ajouter de bonnes paroles et réconforter son âme, cela vaut onze bénédictions (S) ». Ceci va être corroboré par une autre exégèse relative à la qualification, donnée à Dieu par ce même prophète, de « celui qui, résidant dans les hauteurs incommensurables, se plaît à côté de l'écrasé et de l'humi- . lié (3). » Quelle est la vraie signification de cette épithète? Dieu élève-t-il l'infortuné jusqu'à lui, ou bien descend-il vers le malheureux et se place-t-il à côté de lui dans son abaissement? Eh bien, il est bon de savoir que c'est la dernière interprétation quia prévalu, parce qu'elle semble s'appuyer sur le fait de la révélation sur le Sinai. Que fit Dieu dans cette circonstance f Dédaignant les sommets culminants et les pics orgueilleux des hautes montagnes, il choisit le monticule du Sinaî comme étant le moins haut et, par suite, le moins prétentieux (4). Profond enseignement entièrement conforme au sens commun. Il n'est pas toujours facile, ni même possible, de faire monter jusqu'à nous celui que la misère a précipité, dégradé et avili. Bien des obstacles viennent s'opposer à cette ascension : la pauvreté, la déchéance sociale, la chute morale et aussi la méfiance, ces inséparables compagnons de l'adversité. Mais ce qui n'est ni impossible ni difficultueux, ce que chacun de nous

(I) ItaTe, LVIII, 10. (S) IiaTe, LVII, 15.

(9) Talmad, Bak» Bathra, 10; VaTkra (4) Talnad, SdU, 5.

Rabba, tcct. 94.

est en état de tenter avec une réussite certaine, c'est de des* cendre quelques degrés de Téchelle sociale pour se mettre à Tunisson du prolétaire. C'est là un socialisme de bon aloi« le socialisme recommandé par TËcriture et par la Tradition, bien différent du socialisme de nos jours, représenté par le niveau, instrument de baine et de vengeance. Non, ce n'est pas ce niveau brutal et fatal, supprimant toutes les supériorités pour leur substituer une prétendue égalité qui n'est qu'un aplatissement universel ; c'est un rapprochement libre et spontané, le seul praticable vis-à-vis de Tinégalité des conditions sociales, habile à les amoindrir, à en réduire les aspérités, non par la violence, mais par la bienveillance, en imitant la divinité qui réalise le miracle de l'alliance de la grandeur suprême avec l'humilité extrême (1).

Les considérations qui précédent nous montrent la charité révélée touchant aux questions les plus épineuses de l'organisation sociale, à ces questions redoutables qui se posent aujourd'hui devant nous avec une insistance toujours croissante, ébranlant jusque dans leurs fondements les assises du monde. On voit aussi, ce qui importe davantage, que Ton peut consulter avec quelque fruit l'oracle du judaïsme, en vue des éventualités futures et de la solution théorique de ces problèmes.

Il nous reste encore à envisager sous un dernier aspect ce que nous appelons la charité bienveillante. Nos théologiens nous enseignent ceci : « On croit généralement qu'en matière < de charité, c'est le pauvre qui doit tout au riche, et que le « riche ne doit rien au pauvre. C'est une profonde erreur : ce « n'est pas le pauvre, c'est le riche, au contraire, qui est « l'obligé. En voulez-vous une preuve? Vous l'avez dans ces « paroles de Ruth disant à sa belle-mère Noémi le nom de « l'homme qui lui avait offert l'hospitalité : « L'homme avec « qui j'ai fait aujourd'hui se nomme Booz, » dit-elle (2). C'est « moi qui ai fait avec lui, ce n'est pas lui qui a fait avec moi ; « qu'est-ce à dire ?I1 y a dans ces paroles une profonde vérité ; « elles veulent dire ceci : En échange du morceau de pain qu'il

(i) Talmad, MefalU». St. (t) Ratb, II, 19.

tf m'a donnée des quelques épis quMl m'a autorisée à glaner, je « lui ai apporté Tapprobation de Dieu; les béuédictions d*en u haut assurées à quiconque le supplée comme père nourri- <( cier, enfln la mention de son nom dans les livres saints, a équivalent à son inscription dans le livre d'or de Timmorta- « lité (i) ». Voilà une de ces leçons capitales quUl convient d*avoir à Tesprit à tous les moments de Texercice de la charité. Vraiment nous nous faisons la part trop belle dans Taccomplissement de ce ministère; nous sommes trop disposés à nous en adjuger tout Thonneur et le mérite. \u bienfaiteur, la considération, la gloire, les respects, l'élévation sur le pavois; à celui qui en est l'objet, l'humilité, les génuflexions, le devoir d*uné reconnaissance sans bornes. Eh bien, non ; ce sentiment de gratitude doit être partagé, et le patron n'en est pas plus affranchi quele client, et le riche doit savoir gré au pauvre de lui avoir fourni l'occasion de réaliser la plus noble des qualités morales, de faire de son superflu un emploi si fécond, de tirer de si gros intérêts d'un capital autrement improductif, enfln de gagner les bonnes grâces de Dieu et des hommes. Noua avons cité ailleurs la légende du roi Monabaz, affirmant la sextuple supériorité dé la charité sur la richesse, considérant la première comme la vraie thésaurisation, en ce qu'elle est spirituelle, féconde, stable, indestructible, céleste et immortelle (2).

Guidée par cette juste appréciation du rôle qui lui est assigné, cheminant sous les auspices de ces anges gardiens qui s*appellent bienveillance, sympathie, modestie et reconnaissance, la charité peut marcher droit devant elle sans risquer de s'égarer dans UQ labyrinthe sans fil conducteur. Elle peut s'avancer d'un pas sûr dans une route éclairée par les deux grands luminaires de l'esprit et du cœur, et dans sa démarche tout le monde reconnaîtra le pas majestueux d'une déesse, et verà incessu patuit dea.

(1) Valkra Rabb*, MOI. 54; lildrtfoli (s) Ttlmad, Baba Bttkr», 10; of. noirà

Ratb, «. i. Introduction fénérale aux dogmts, p. 159.

230 TUOISIÉNE PARTIE.

S 7. Des droits et des devoirs du pauvre.

Dans cet exposé des ëlëments constitutifs de la charité, ainsi que des idées et des sentiments qui doivent présider à ses manifestations diverses et variées, nous nous sommes placé jusqu'à présent au point de vue subjectif. Il importe maintenant de changer d'attitude, de porter Tesprit de nos investigations vers son objectif, de nous tourner vers le pauvre et les différentes catégories du paupérisme, en usant de la même méthode, en allant du général au particulier. Il serait oiseux d'afflriner de nouveau les droits du pauvre, si nettement formulés, si largement déterminés par tous les organes de la Révélation. En principe, il est incontestable que le droit à l'assistance est absolu, illimité dans le temps comme dans Tespace. Il n'est pas un moment de la vie où il soit suspendu, ni un coin ou un recoin de l'univers où il puisse être prescrit. Mais c'est la nature de ce droit qui demande à être bien précisée. A cet égard, nous avons h&te de constater que c'est un droit moral plus encore que légal, placé sous la sauvegarde directe du Dieu de la charité, s'imposant à la conscience de chacun, ayant ses racines dans le cœur et dans l'esprit des hommes, mais dégagé du lien de la sanction pénale. Entendons-nous bien cependant sur ce mot de sanction : il s'agit d'une sanction pénale, matérielle, sociale et juridique, mais non de la sanction divine, dont c'est précisément le propre de se substituer à celle de la loi humaine. La législation mosaïque est très-claire à ce sujet. De quelle punition menacet-elle l'oppresseur de la veuve et de l'orphelin? Est-ce d'un châtiment légal, d'une pénalité judiciaire? Non, ce sera Dieu lui-même qui se chargera de la vindicte publique, qui se vengera des violateurs de la charité, en appliquant la loi du talion à leurs femmes et à leurs enfants, dont il fera des veuves et des orphelins (1). Il en est de même de celui qui retient en nantissement la couverture du débiteur pauvre : « Que celui-ci crie vers moi, dit Dieu, et je l'enten-

(1) Eiode, XXII, 98.

drai, car je suis miséricordieux (1). » De même encore pour celui qui retient le salaire de l'ouvrier, négligeant de le payer aussitôt sa journée terminée : « Fais en sorte qu'il ne crie pas contre toi vers Dieu et que ta négligence ne soit mise au compte de tes péchés (2). » Cette thèse est confirmée par le Psalmiste prononçant sa terrible philippique, tissu d'anathèmes et de malédictions, contre qui? Contre celui qui n'aura pas songé à pratiquer la charité (3). De ces textes il ressort avec évidence que la charité doit être libre, spontanée, toute-puissante par une généreuse initiative, au lieu d'être forcée ou contrainte, triste et malheureux effet delà menace, de Tintimidation et de la coaction légales. Comme conséquence de ces prémisses, nous soutenons que le pauvre n'est armé d'aucun droit matériel, qu'il ne saurait recourir à d'autres moyens qu'à la sollicitation et à la prière adprès des hommes et, s'il est repoussé par eux, auprès de Dieu. Voilà des principes qui coupent court à tous les paradoxes par lesquels on a essayé et l'on essaye tous les jours de dénaturer le droit à l'assistance, en le transformant en redoutable engin de guerre sociale mis à la disposition du pauvre contre le riche. Mais on aura beau faire, attiser le feu de la lutte fratricide, lancer matin et soir ce brandon de discorde, provoquer la croisade de la pauvreté contre la richesse, fulminer, parla parole comme avec la plume, contre Vinfâme capital. Toutes ces tentatives ne prévaudront pas; elles se brisent toujours contre la volonté providentielle exigeant, nous avons vu pour quels motifs, qu'il y ait toujours des riches et des pauvres. Il arrive parfois que l'ordre social est momentanément bouleversé, et sans doute cela arrivera plus d'une fois encore ; l'histoire n'a probablement pas fini d'enregistrer la série des conflits surgissant entre patriciens et plébéiens. Mais à quoi viennent aboutir finalement ces collisions plus ou moins violentes etmeurtrières? A des compromis qui laissent subsister intacte l'inégalité des conditions, ou bien à des tempêtes balayant avec furie vainqueurs et vaincus, non moins funestes

(I) Eiode, XXII, 16. (S) PMmnw, CIX, f «.

(S) Dealer. , XXIV, 15.

238 TROISIÊMB PARTIE.

aux ans qu'aax aalres, faisant écrouler les palais des riches sur la tête des pauvres et, après avoir passé le terrible niveau sur les distinctions des classes, entassé ruines sur ruines, se retirant devant un nouvel ordre de choses qui rétablit ces classes sur des bases également nouvelles. Dans ces faits dont la société moderne a déjà vu le retour fréquent, mais sans pouvoir encore en dégager la loi, il est permis de voir la double condamnation, morale et historique, de toutes ces utopies qui ont leur point de départ dans Tégalité radicale et absolue des conditions humaines. S1I est vrai que Tarbre doit être jugé sur ses fruits, on ne peut que s'inscrire en faux contre toute théorie qui tend à dénaturer le droit à l'assistance en le ceignant du glaive, en le couvrant du casque, de ces engins de violence qui ne sont pas faits pour lui.

Après avoir défini le droit du pauvre^ fixé les limites de son domaine, il convient de dire un mot de ses devoirs. A cet égard, sa première obligation, c'est de ne pas abuser des droits qui lui sont conférés, de garder une attitude qui soit en rapport avec la nature même de ses droits, tels que nous venons de les déterminer. De prime abord on remarque dans l'Écriture une vraie lacune sur ce point essentiel : autant elle insiste sur les droits et les titres du pauvre, sur les satisfactions qui lui sont dues, sur la gravité des peines suspendues sur la tète des contempteurs de la misère, autant elle se montre réservée pour tout ce qui concerne les devoirs qu'il peut avoir à remplir. Faudra-t-il en conclure à la méconnaissance, à la négation de ces devoirs, au point de vue de la Révélation? Arrêtons-nous un instant devant cette hypothèse, et voyons si elle trouble sérieusement l'équilibre de la loi morale. On ne saurait nier que les privations, les épreuves, les souffrances et les déceptions auxquelles le besoigneux ne cesse d'être en butte, lui qui est sevré de toutes les jouissances, étranger à tous les plaisirs, exposé à toutes les tentations, condamné au supplice de Tantale à la vue des produits du luxe, du bien-être, des trésors qui ne semblent étaler leurs magnificences que pour insulter à son dénûment, peuvent à bon droit être considérées comme la

LA MORALB SOCIALE. 239

rançon de la dette contractée par chacun de nous envers la société. C'est bien poar ce motif que la Tradition appelle la misère la plus poignante des douleurs, celle qui les résume toutes (i). Interprétant dans le même sens une expression du livre de Job« elle enseigne que le pauvre se sauve, par sa pauvreté même, des peines éternelles (2). Ces affirmations cependant ne sont rien moins qu'absolues; elles sont rectifiées par les déclarations importantes que nous allons faire connaître : a Heureux, lisons-nous dans un des exposés dog- « matiques de la charité, heureux celui qui subit victorieu- « sèment son épreuve : il n*est pas une créature au monde que « Dieu ne prenne soin de mettre à Tépreuve. De même que le « riche est éprouvé par la fortune, servant de pierre de touche a à regard de ses sentiments et de son action charitables, de « même le pauvre est éprouvé par la misère, faite pour mettre « à Tessai sa patience et sa résignation. Si le riche sort triom- « phant de cette épreuve, s'il fait de sa fortune un noble et « bienfaisant usage. Dieu lui donne en ce monde la jouissance « des intérêts de son capital, lequel est réservé à son intention « pour la vie future. Si, de son côté, le pauvre supporte bravece ment la sienne et qu'il sache se mettre en garde contre les « tentations de révolte et de blasphème, il recevra double part tt lors de la répartition des récompenses éternelles (3). » Dés lors on ne saurait plus soutenir, au nom de la Révélation, que le pauvre n'a point de devoirs : il a d'abord celui de porter son fardeau avec courage, avec persévérance, de l'accepter comme une épreuve céleste, de se préserver des sentiments haineux qui forment si souvent le cortège de la nécessité, de repousser les suggestions de l'irritation, de Tenvie et du génie du mal. Est-ce tout? n'a-t-il réellement que des devoirs négatifs à remplir? Non, la Tradition est loin de l'entendre ainsi : elle n'hésite pas à affirmer que les prescriptions de la charité ne laissent pas de s'imposer même au pauvre qui vit d'aumônes (4),

(«) VaTkr» Rabka, seet. 34. (S) Sehemotb Rftbba, moI. 31.

(«} Job, XXXVI, 15; tâlnad, Teba- (4) Talmnd, GniUin, 15.

moth, iSO.

tout paavre pouvant rencontrer plus pauvre encore que lui. Et puis, n*a-t-il pas été largement démontré que la charité est le lien social le plus puissant, le véritable trait d'union entre les hommes? La compassion et la bienfaisance du riche n'onl-elles pas pour correspondant la gralitude du pauvre ? Voilà donc un nouveau devoir, un devoir positif à l'adresse de ce dernier. Il y a donc réciprocité d*obIigations ; et si le pauvre la repousse, s'il fait prévaloir les mauvais sentiments sur les bons, si les bienfaits dont il est l'objet ne réveillent en lui qu'envie et ingratitude, 6 alors il se place au même rang que le mauvais riche; comme celui-ci, il aura succombé à l'épreuve, et il ne sera ni moins coupable ni moins répréhensible; il aura encouru la malédiction prononcée par le sage contre l'ingrat : « Celui qui rend le mal pour le bien fixera pour toujours le malheur dans sa maison (1). »

En définitive, le pauvre ne saurait se soustraire à deux obligations essentielles, la dignité et la bienveillance dans le malheur : la dignité par rapport à Dieu, à la Providence, à à laquelle il témoigne ainsi son respect et son amour; la bienveillance vis-à-vis les hommes, c'est-à-dire la douceur, la mansuétude, la reconnaissance, l'amour de l'humanité dont il ne cesse de faire partie, et à la perfectibilité de laquelle il doit contribuer par sa constance, comme le riche par sa munificence. Rappelons ici la différence bien établie entre l'aumône et la charité, différence qui est toute en faveur de celle-ci, par ce motif qu'elle n'est pas moins à la portée du malheureux que de l'heureux. Dans quelques degrés de misère que l'on soit plongé, on peut toujours s'acquitter des prescriptions relatives à la bienfaisance corporelle. Tout le monde n'a pas à sa disposition une bourse bien garnie, un trésor où viennent puiser en toute circonstance le nécessiteux et l'indigent; mais tout le monde a des yeux pour guider l'aveugle, des pieds pour les mettre au service du perclus, des mains pour soigner les malades, des muscles, des os, pour suppléer à l'épuisement des faibles, une bouche pour consoler les affligés, un cœur et une âme

(1) ProT.XVII, IS.

pour raviver l'inlelligence et le sentiment aigris par la douleur, altérés par le malheur. Que le pauvre mette donc d'autant plus d'empressement à remplir les actes multiples de cette bienfaisance directe qu'il n'a que ce moyen de payer à Dieu et au\ hommes sa dette de reconnaissance et de charité. Grâce à cette noble pratique, il se relève de sa conditon infime, se place à côté des grands de la terre, qu'il dépasse parfois de toute la hauteur d'une charité miraculeuse comme la création divine sortie du néant.

§ 8. Des différents degrés d'application dans la charité.

Il s'agit maintenant de résoudre une question qui a son importance dans l'exercice de la charité. Son application est-elle égale et identique par rapport à son objet, à l'égard de tous ceux qui en sollicitent le concours, ou bien suit-elle une certaine gradation, suivant la nature des infortunes qu'elle doit recourir? En d'autres termes, existe-t-il des catégories de misères, ou bien ont-elles des titres égaux à notre assistance? C'est une question moins grave en elle-même que par les conjséquences qui en découlent, suivant la solution qui prévaudra. Si les considérations déjà développées au sujet du rôle de l'intelligence en matière de charité ne sont pas une pure hypothèse, nous sommes autorisé à en conclure à la réalité de cette échelle morale. Rien, en effet, ne serait plus en désaccord avec les exigences et les conditions intellectuelles que la confusion, que Tabsence de tous moyens de discernement dans des opérations aussi complexes. Évidemment, il doit y avoir ici une règle à suivre, un ordre à observer, une gradation à établir, une progression à étudier et à respecter. En dehors de CCS conditions la charité n'est plus qu'une aveugle, marchant à tâtons, exposée à tous les pièges et à toutes sortes de mésaventures. Si Ion reconnaissait des droits égaux à tous les nécessiteux et prétendus nécessiteux, on arriverait à corrompre les sources de la bienfaisance après en avoir faussé les résultats.

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