TOME II IG
Il est certain que, dans cette hypothèse, ce seront généralement les moins dignes qui seront les plus secourus : ceux qui savent le mieux percer ]a foule pour apparaître au premier rang, ceux qui crient le plus haut, ceux qui ont la menace et rinjure à la bouche, ceux qui exhibent avec complaisance leurs plaies fausses ou vraies, ceux enfin qui auront bu toute honte et toute retenue, absorberont à leur profit le plus clair du patrimoine commun des pauvres. Par un effet tout opposé, Tinfortune honteuse, la misère cachée, Tindigence qui fuit la lumière et qui n'a pas pu dépouiller le respect de soi-même, seront le plus souvent sacrifiées.
La Révélation, ce nous semble, n'a pas pu nous laisser d ans rignorance ou dans l'incertitude à propos d'un problème de cette nature ; elle doit donc nous fournir quelques enseignements qui nous serviront de fil conducteur. Mais dans une matière aussi délicate, où tout dépend de mille et mille circonstances qui varient avec le temps, le lieu et les innombrables individus objet de l'assistance publique et privée, où Tappréciation soudaine et personnelle occupe une si grande place, il ne faut guère s'attendre à des formules générales. A défaut de celles-ci, dont l'opportunité est pour le moins contestable, la Loi mosaïque nous donne des conseils et des indications utiles et pratiques. Elle ne cache pas ses sympathies et ses préférences pour une certaine catégorie, entourant d'une sollicitude toute particulière la veuve, l'orphelin et l'étranger, dont la situation lui parait la plus intéressante et dans lesquels elle n'hésite pas sl nous montrer les protégés immédiats de la Divinité. Elle revient souvent à la charge en ce qui les concerne, s'ingénie à assurer leur sort, s'efforce d'adoucir polir eux la fortune adverse par tous les moyens d'assistance (1). Voilà donc une première catégorie instamment recommandée. à notre sollicitude et h notre commisération. Pour attester la permanence de cette priorité pour la susdite catégorie il suffira de citer la proposition traditionnelle
(I) Eiodc, XXII, «0-24; Léfil., XIX, 33 et 34 ; Dealer., XIV, 29 ; XVI, 1| et 14; XXIV, 17, 19, aO el 21; XXVI, 12 et 13.
bien connue et enseignant, de par le triple témoignage de la Thora, des prophètes et des Hagiographes, que la grandeur de Dieu consiste dans son humilité; que lui, « le Dieu grand, tout-puissant, haut élevé, chevauchant sur le septième ciel Araboth», se fait gloire non pas de ces épithètes pompeuses, mais du titre de « protecteur, ami et père de Torphelin, de la veuve et de l'étranger (1) ». Quant au motif sur lequel s'appuie cette priorité, il est des plus faciles à saisir : ne faut-il pas aider tout d'abord les victimes du sort, frappées par une cruelle fatalité? Cette veuve qui a perdu son époux et son soutien, ces orphelins privés de la sollicitude paternelle et ne formant plus qu'une famille décapitée, cet étranger jeté an milieu d'une société où il n'a ni feu, ni lieu, ni affections, privé des compensations qu'offrent au malheureux et le ciel natal, et le foyer domestique, et l'air ambiant de la communauté d'origine, ont évidemment des droits sacrés à notre sensibilité morale. C'est à leur intention que nous devons remplacer la Providence absente, non par insouciance ni par impuissance, mais, ainsi qu'il a été démontré, pour nous procurer rinsigne honneur de nous substituer à elle dans la direction de la charité. Un autre témoignage non moins frappant de cette primauté ressort de la sanction énergique dont la sollicitude pour cette catégorie est l'objet. En effet, si Dieu est l'ami des malheureux en général, il l'est d'une façon toute spéciale des défenseurs de cette triple infortune. C'est là encore un principe qui domine les inspirations de la doctrine révélée, depuis Moïse jusqu'aux derniers organes de la prophétie.
De ces prémisses nous nous croyons autorisé à tirer cette conclusion qu'il contient sous un seul et même chef toutes les victimes du sort, tous ceux qui sont atteints de maux immérités, dont les souffrances ne sauraient être attribuées à des vices ou à des actes personnels, et pour qui le malheur est moins une punition qu'une épreuve. On n'a pas à se plaindre, ce nous semble, de Texiguïté de ce champ d'activité, embras-
(I) Talmod, MegaUla, 31.
saat des milliers de misères et des millions de misérables : veaves, orphelins, étrangers, malades, victimes du vol, de la spoliation, ou bien des fléaux de la nature, tels que sécheresses, ouragans, inondations, feu du ciel, tremblements de terre, ravages delà guerre ou de Tépidémie, etc., etc. Nous ajouterons que cette priorité n'est contraire en rien aux tendances de la charité moderne. Ses efforts et ses sympathies ne sont-ils pas ouvertement en faveur de l'adoucissement des souffrances marquées au coin de la fatalité? Ses institutions de biBufaisance et de prévoyance ne portent-elles pas de préférence sur les maux qui, dégagés de toute responsabilité, semblent plus ou moins imposés par un destin hostile 1 Ces hôpitaux, ces crèches, ces orphelinats, sont autant de sanctuaires élevés en Thonneur de la première catégorie, placés, comme nous venons de le voir, sous les auspices directs du Dieu des dieux et du Maître des maîtres (i] ; et si l'étranger n'est plus l'objet d'une sollicitude égale, c'est que sa condition actuelle est bien différente de ce qu'elle était dans l'antiquité. Aujourd'hui, grâce à l'immense développement imprimé à l'idée de la fraternité et des rapports internationaux, l'étranger retrouve partout une portion de la patrie et des affections cordiales. Cela ne veut pas dire assurément que, sur ce point, les recommandations de Moïse soient prescrites. La société moderne nous en offre d'ailleurs plus d'une réminiscence, notamment dans l'institution des consulats, qui, d'une extrémité du monde à l'autre, offrent à leurs nationaux aide et protection.
Est-il besoin d'ajouter que cette première catégorie ne doit pas absorber à son profit toutes les ressources de la charité ? Ses ailes sont assez vastes pour abriter les maux et les revers dont nous subissons plus ou moins directement la responsabilité. Nous en avons une preuve manifeste dans la diversité des termes servant de qualification à la misère, objet des dénominations suivantes : pauvre (-^sr), nécessiteux (p'^a»), indigent (b^),
(0 Deutér., X, 17-19.
déshérité (w*i)» infortuné (pdo), nomade (ibn), de nature à embrasser tous les genres de privations, n'importe leur origine. Viennent ensuite les lois spéciales de la charité relative aux sinistres frappant les fortunes mobilières ou immobilières, celles, par exemple, qui nous ordonnent de venir au secours de notre frère réduit à vendre ses biens où à aliéner sa liberté au service d'un non-israélite, et cette autre qui fixerextinclion des dettes à la fln de chaque année sabbatique, sans établir une distinction quelconque entre leur degré de légitimité. La seule différence que nous remarquions entre les maux naturels, inconscients, et ceux qui sont plus ou moins conscients, fruits de notre libre arbitre, c'est que les premiers sont formellement protégés par la sanction divine, pas une sorte d'intervention directe de la Providence, prenant en main la cause de ces victimes du sort et se constituant leur vengeur. Pour les derniers, Dieu se borne à retirer ses bénédictions à ceux qui se refusent à les soulager, en arguant de la culpabilité des malheureux. Ou nous nous trompons fort, ou il y a dans cette différence le germe d'une loi de gradation appelée à présider, avec autant de sagesse que de sollicitude, aux manifestations nombreuses et diverses de la charité. Mais ce n'est pas sans raison que cette loi s'offre à nous plutôt implicite qu'explicite : c'est que le législateur ne voulait apparemment pas ébranler les fondements de la charité, ou du moins les affaiblir par des éliminations que l'on pourrait être tenté d'élargir outre mesure. Mieux vaut, après tout, secourir des infortunes peu intéressantes que de courir risque d'en priver un seul être méritant au moyen de distinctions souvent plus spécieuses que véridiques. C'est l'organe de la sagesse pratique, c'est l'auteur des Proverbes qui vient ici suppléer à la réserve de Moïse, en déniant formellement le droit, sinon le recours à l'assistance, à tous les artisans de leur propre malheur, aux victimes de la paresse, de l'indolence et de la mollesse. Il leur prédit hautement la misère et les privations; il leur montre l'abime ouvert sous leurs pieds; il les prévient qu'ils n'auront qu'à s'en prendre à leur propre incurie des cruelles déceptions au-devant
desquelles ils semblent courir (1). De là au refus de concours oppose à certains maux que Ton pourrait appeler volontaires il n*y a qu un pas, et ce pas a été fait par la Tradition.
Elle n'hésite pas à déclarer indignes de secours certains individus ou catégories, tels que les faux pauvres, les imposteurs qui sollicitent ou acceptent Taumône sans en avoir besoin et, par suite, en dépouillent les vrais misérables. Enseignant cette vérité d'une manière indirecte et d'autant plus saisissante, elle dit ceci : <k Nous devons savoir gré aux faux pauvres de « leur imposture, car, s'il n'y avait pas de ces trompeurs, nous a n'aurions plus le moindre prétexte, une fln de non-recevoir (( quelconque à opposer aux solliciteurs, et en nous en servant <( quand même nous deviendrions des criminels de lèse-majesté « divine, réservés à un châtiment infaillible (2). » Une autre exception encore y est professée sous Pautorité du grand nom de Rabbi, qui croyait devoir exclure du bénéfice de ses aumônes les gens de la terre (pxn w), c'est-à-dire ceux qui vivent dans l'ignorance absolue des idées et des pratiqes religieuses, et qu'il considérait comme la cause première de tous les fléaux qui viennent assaillir l'humanité (3). Ajoutons cependant que le célèbre docteur et Nassi, à qui l'un de ses disciples bien-aimés avait fait sentir la gravité d'une pareille élimination, jugea à propos de rabattre de sa sévérité. Quoi qu'il en soit, il y a dans ces enseignements un incontestable témoignage en faveur d'une charité graduée, progressive, et d'une ligne de démarcation séparant les deux grandes applications de la charité, que nous appellerons la bienfaisance humaine et la bienfaisance animale ; la première à l'adresse de ceux qui vivent en êtres intelligents, la seconde à l'usage des individus grossiers, matériels et sensuels, ne vivant que pour la satisfaction de leurs appétits brutaux, absorbés par les choses terrestres (pxn ^72^). Celte distinction, si juste et si
(i) ProY., VI, 6-li; X, 4 et 5; XII, (S) VaTkra Rabba, lecl. 34j cf. Talœud,
9, 11, 34 et S7; XIII, 4; XV, 19; XIX, Kclhoubolb, 68. 15 et 24; XX , 4 et 13; XXI, 95 et 96; (s) Talmod, Baba Bathra, 7.