TOME
« phe suivante : « Pourquoi parais-tu si étdnné de notre façon « de rendre la justice? Est-ce que vous ayez donc une autre « manière ? — Assurément, répond le roi : dans notre pays « c'est le fisc qui s'adjuge et confisque à son profit tous les « biens qui sont la cause du litige/ sans préjudice de Tamende a et de la prison infligée aux parties. — Le soleil et la pluie « visitent-ils votre pays ? reprend le prince. — Sans donte, « fait le roi. — Àvez-vous du bétail, des animaux domesti- « ques? — Apparemment, dit Alexandre. — Ob! alors je « comprends, réplique le fils de FOrient : le soleil et la pluie « ne sont pas pour vous, hommes indignes des bontés du ciel, « mais pour ces pauvres et innocentes bêles ayant plus de (( droits que vous à la sollicitude divine. » Tel serait le vrai « sens, ajoute le Midrasch, de Tinvocaiion susvisée : « 0 Sei< « gneur, semble dire le Psalmiste, tu dispenses plus d'une « fois ton assistance à Thomme perverti en considération de a l'innocente béte (1). » Il serait donc vrai que dans certain moment le règne animal est placé plus haut dans l'appréciation providentielle que le règne ou du moins une fraction du règne humain! Sans prendre cette assertion à la lettre, on peut, on doit y recueillir comme un nouveau témoignage de la sollicitude et des soins qui sont dus à la conservation, au bien-être de l'espèce animale.
Il nous reste à expliquer un texte bien connu de la Mischna, qui semblerait contester la thèse que nous venons de soutenir. On y condamne comme entachée d'hétérodoxie la formule de prière suivante : « 0 toi, Seigneur, dont la compassion s'étend au pauvre nid d'oiseaux, daigne avoir pitié de nous (2). » On la condamne par ce motif qu'elle substitue la pitié à la volonté immuable en matière de gouvernement providentiel (3). Mais n'est-ce pas aussi, comme conséquence logique, la condamnation de tout ce que nous venons d'enseigner touchant la bonté divine pour les animaux? Heureusement il n'en
(l) VaTkra Rabba, sect. 37.
(i) Berachoib, chap. V, Miichna 3; Me^iUa, cbap. IV, Mischna 9.
(5) Talmod , ibid.
est rien, et nous nous en référons à l'explication dogmatique donnée ailleurs de ce texte profond (i) : nous admettons, avec les théologiens les plus autorisés, que les bons traitements qui nous sont prescrits à Tégard des animaux ont pour but suprême notre propre perfeclibillté, en nous rendant familières les habitudes de douceur, en développant en nous la bienveillance, la mansuétude, la sensibilité, tous les sentiments tendres, ce qui est le meilleur moyen de chasser, d'étouffer même dans leur germe nos penchants vers la cruauté. En ce qui concerne la question casuistique de savoir si la charité envers les animaux est directement à leur adresse ou indirectement à la nôtre, afin de nous rendre meilleurs, nous répondrons : Qu'importe, si le résultat est identique, si la réciprocité est infaillible? Bien n'empêche, du resle, de fondre ensemble ces deux inspirations. Reconnaissons d'abord que le bétail a des droits légitimes à notre affection, non moins par les services de toute nature qu'il nous rend que par les points de similitude qui font de lui et de l'homme un règne unique, le règne animal dans l'acception physiologique la plus élendue. Mais sachons aussi discerner le perfectionnement moral qui en découle pour nous comme une conséquence sortant de son principe. Grâce à ce premier apprentissage de bons procédés et de traitements convenables, l'homme s'accoutumera à les exercer dans leur plénitude sur le vaste théâtre de l'humanité souffrante. A ce sujet, la Tradition professe que les deux plus grandes personnalités d'Israël, Moïse et David, ne furent jugés dignes du gouvernement des âmes et de la direction des intérêts spirituels qu'après avoir subi victorieusement l'épreuve du bon pasteur (2) : «Vous savez être de bons et fidèles bergers, leur aurait dit Dieu; eh bien, soyez les guides, devenez les conducteurs de mon troupeau sacré (3). » Une dernière légende, tirée de la vie du saint Rabbi, achèvera de nous édifier et d'imprimer le sceau de la miséricorde à la doctrine biblique et traditionnelle : « Pendant de longues années, Rabbi
(I) Voy. notre Rérélalionj p. S75-376. (9) Schcmoih Rabba, lecl. 9.
260 TROISIÈME PAIITIE.
« Yehoudâ Hanassi endura de cruelles souffrances, donl on a « soin de nous faire connaître Torigine et la fin. La cause qui « les provoqua, de même que celle qui les termina, ne sont (( pas autre chose qu*une double leçon de charité envers les « animaux : la première avait sa source dans une cruelle in- « différence qu^il aurait manifestée un jour pour un veau « venant se réfugier auprès de lui' afin d'échapper au couteau « du sacrificateur; la dernière se réalisa le jour où il em- « pécha sa servante, la fameuse servante de Rabbi {'^z^ "«n^ « Kn^K), d'écraser un nid de fourmis, en s'appuyant sur cette « expression des Psaumes : « Sa miséricorde (de Dieu) s'étend « à toutes ses créatures (i). »
Faire de la charité exercée envers tes animaux le titre de gloire d'un Moïse, d'un David, d'un Rabbi {©vrpn -«a*^), n'estce pas la revêtir de la plus noble sanction, l'élever à la hauteur d'une vertu héroïque ? Et ce n'est que justice : car jamais ils ne seront bons à l'égard des hommes, ceux qui se montrent cruels, fantasques ou seulement indifférents envers les animaux.
§ 12. De la classification des œuvres de charité.
Une classification exacte des œuvres de charité est-elle utile, est-elle même possible? Peut-on renfermer dans des catégories fixes les milliers de cas, les innombrables circonstances qui en provoquent l'intervention? Les épreuves de la vie ne sont-elles pas illimitées, variables à l'infini, subissant l'infiuence mobile du temps, de l'espace, du tempérament, des vicissitudes humaines, des milieux sociaux? Nous ne sachions pas que pareille chose ait été tentée, dans l'ordre de la Révélation, pour les motifs apparemment que nous venons d'indiquer. Les passages talmudiques qui essayent une énumération des œuvres de charité, lels que la Mischna de Péah [i) et la proposition de
(i) Talmnd, fi&ba Metcia, 88; ibid.f (S) Péâh, chap. l«r, UUchna I.
Yérusclialemi, Péalu
R. Hama Bar Hanina déjà cilée (i), ne sont que des nomenclatures, ainsi que la Tradition le constate elle-même (2). Quoi qu'il en soit, nous prendrons celte dernière, moins comme classification que comme expression de groupes généraux sous lesquels viennent se ranger la plupart des actes de bienraisance. Ceux-ci, d'après la susdite proposition, comprennent le vêlement à donner au pauvre, les soins à prodiguer aux malades, l'inhumation des morls et la consolation des affligés, que nous allons passer successivement en revue.
Bevêtirles pauvres. Cherchons d'abord à nous rendre compte de la priorilé accordée à cette œuvre de charilé. C'est, en premier lieu, une priorité chronologique, s'appuyanl sur la première manifestation de la charité divine à l'égard d'Adam et d'Eve (3). Cependant la Tradition lui a découvert une raison logique, qu'elle a su faire jaillir de la source la plus élevée du sentiment même de la dignité humaine. 11 importe essentiellement, dit-elle dans son langage coloré, de couvrir le signe de l'alliance d'Abraham. C'est pour ce motif qu'elle nous prescrit, par l'organe de la Halacha, d'accomplir cet acte de bienfaisance sans la moindre hésitation, avec le plus vif empressement, attendu qu'il a pour but la satisfaction du plus impérieux besoin du pauvre. Ne le voyons-nous pas figurer dans la Bible à côté de la nourriture? Jacob ne demande-t-il pas simultanément à Dieu du pain à manger et un vêlement pour se couvrir (4)? Dieu lui-même n'est-il pas qualifié d'ami deTétranger, lui dispensant le pain et rhabillemeni (5]? Enfin le prophète les tient en égale estime : a Rompre son pain avec l'affamé, accorder l'hospitalité aux pauvres dépouillés de leur avoir, couvrir la nudité des misérables, voilà la régénération morale recommandée parisaïe (6). » L'exégèse biblique a fait ressortir, par rapport à celle dernière œuvre, une singularité d'expression qui, prise à la lettre, signifierait : a Quand lu verras quelqu'un de nu, lu l'auras couvert d, et dans laquelle elle a
(I) Talmnd, StfU, 14; cf. notre Préface (4) Genèse, XXVIH, 90.
à la Morale révélée, (5) Dealer., X, 18.
(%) Talmud, Schabbelh, 118. (6) liale, LVUl, 7. (3) Genèse, 111, 91.
S62 TROISIÈME PARTIB.
découvert une allusion ingénieuse à celle promplitude dont nous avons déjà parlé et qu'il faut savoir mellre au service de rhabillement du pauvre, signe extérieur qui le différencie de ranimai. Nous ne craignons pas de mettre en regard de celle sollicitude, si jalouse de voiler la nudité humaine, les préoccupations et les efforts de Tart grec pour le dégagement de la beauté plastique. On aura beau faire : le nu artistique ne cessera jamais de s'offrir à nous avec les marques de lanimalilé. Â la beauté sévère des lignes, au brillant éclat des chairs, à la perfection plus ou moins achevée du modelé, la Révélation préfère, avec raison selon nous, Adam drapé dans son vôlemenl, ne laissant à découvert que les organes indispensables au double labeur, matériel et moral. La beauté biblique est à la beauté plastique ce que Tâme immortelle est au corps fragile et périssable. S'inspirant de ces antiques traditions, le judaïsme oriental a su élever ce soin du vêlement à la bauleur d'une institution fixe et permanente, et dans les budgets de toutes les grandes communautés du Levant un crédit est inscrit pour l'œuvre du nioa ou d'^xs'i-û? «:isîîa (habillement des pauvres). C'est une mesure digne de prendre place au nombre des fondations charilables du judaïsme occidenlal, si habile à profiter de toutes les améliorations tendant à la transformalion de la bienfaisance publique.
Envisagée à un autre point de vue, considérée comme une des formes typiques de la charité, la couverture de ia nudité du pauvre n'est rien moins qu'un symbole, le symbole de tous les actes ayant pour but de sauvegarder chez ce dernier la notion de la dignilé humaine. Opposée à l'alimenlation corporelle, elle comprendrait l'ensemble des efforts tendant vers l'amélioration de la condition morale des classes déshéritées : tout ce qui peut contribuer à remonter le cœur et l'esprit des victimes du sort, à leur assurer le bénéfice de la culture intellectuelle, à les faire participer aux conquêtes de la science, des arts, des lettres, est un noble vêtement s'adaptant à notre enveloppe charnelle. C'est dans ce dernier sens que le mot vêtement est devenu synonyme de qualité, de propriété mo-
raie, que les midoih (ni^ signifiant à la fois habit et faculté) jouenl un si grand rôle dans ndiome de nos théologiens et de nos moralistes.
Visiter les malades. Bien que cet acte de charité n^occupe pas une place apparente dans les enseignements de TÉcriture, la Tradition a jugé à propos de le ranger parmi les grandes manifestations de la philanthropie. Nous ne voulons pas dire d'ailleurs que la Bible garde à ce sujet un mutisme absolu ; ce serait une erreur théoriquement et pratiquement démentie. Ne nous montre-t-elle pas Joseph accourant à la nouvelle que son père est tombé malade; Joas venant pleurer auprès du lit d'Elisée mourant; Isaïe visitant le roi Ëzéchias atteint d^ une grave maladie (li? Elle chantre sacré ne promet-il pas comme récompense à Thomme de bien la sollicitude du Seigneur pendant sa maladie? a L'Ëternel, dit-il, le soutiendra sur le lit de douleur ; il daignera lui arranger sa couche (2). n Et c'est pour ajouter l'exemple au précepte que la Tradition nous instruit de la visite faite par Dieu à Abraham le lendemain de la circoncision. Mais elle ne se borne pas à la simple constatation de cet acte de charité; elle s'étudie à nous en faire toucher du doigt l'importance et la vraie nature ; elle le fait à sa manière, dans ce langage symbolique et énigmatique qui frappe les esprits par son originalité : « Tout visiteur d'un malade, dit-elle, emporte avec lui une fraction, un soixantième des douleurs du patient, pourvu que ce soit un ami, un vrai compagnon (3). » Que siguiQe cette disposition singulière? Elle veut nous avertir que le visiteur doit se mettre à l'unisson du malade qu'il vient voir, s'identifier, pour ainsi dire, avec lui, envisager la démarche à laquelle il se livre, non pas comme un acte de simple convenance, mais comme un témoignage d'intérêt, d'affection et de sollicitude que nous commande, que ne doit pas manquer de provoquer en nous le spectacle des souffrances d'autrui. Oui, quand cette sympathie est vraie, sincère, cordiale, elle ne peut pas ne pas
(I) Genèse, XLVllI, 1; Il Rois, XIII, (i) Piaames, XLI, 3.
U; ibid., XX, 1 . (3) Talmad, Nedarim, 40.
exercer une influence salutaire sur le moral du malade et, par réaction, sur son étal physique. Il y a vraiment dans celle manifestation des sentiments tendres et arfectueux une force magnétique que ne sauraient remplacer les soins mercenaires, 6i intelligents qu'ils soient. C'est que le cœur sait parler au cœur dans une langue toute spéciale, faite de mouvements, de pulsations et de vibrations, dont rien ne nous offre Téqui- Valent. Cette considération, s*appuyant sur la juste apprécia- •tion du devoir de visiter les malades, nous ramène à la thèse que nous avons déjà développée par rapport à Talliance de la charité publique avec la charité privée. Assurément les institutions hospitalières de nos jours, ces hôpitaux qui méritent bien leur nom d'hôtels-Dieu ces médecins attachés au service des malades et qui s'en acquittent avec autant de science qae de dévouement, ces médicaments, ces secours de Tari distribués avec tant de libéralité, ces sœurs de la charité vouant toute leur existence au soulagement de l'humanité souffrante, Tun des plus beaux fleurons de la couronne catholique, sont de belles choses, .fruits des plus nobles inspirations. Avec an orgueil mieux fondé que celui de la mère des Gracques, la société moderne peut les montrer, comme de vrais joyaux, à ses amis et à ses ennemis. Mais sont-ils en voie de se substituer à la charité privée, à l'assistance directe et individuelle? On n'osera pas le soutenir sérieusement. La sympathie et la sollicitude personnelles, amicales, embrassant Tétre tout entier, répandant tout autour d'elles un souffle et un rayon de Taffection divine, l'emporteront toujours sur les soins collectifs et impersonnels. Un visage ami, une parole venant du cœur, une étincelle provenant du foyer sacré de la famille ou de l'amitié, opèrent parfois des cures miraculeuses, précipitent la guérison beaucoup plus que les soins matériels les plus minutieux. Nous le dirons donc sans détour : si les charitables et philanthropiques établissements, qui se multiplient comme une bénédiction du ciel sur la vaste surface des pays civilisés, devaient avoir pour résultat de supprimer la Visitation des malades, telle que nous venons de la définir, ils seraient en-
tachés d^une grande imperfection, en devenant la cause d'une lacune qui, avec le temps, pourrai! devenir des plus sensibles. Une autre condition attachée par la Tradition à cet acte de charité, et qui mérite d'être notée, c'est qu'il doit élre guidé et inspiré par le sentiment religieux : « La Schéhina (ro^^siD), « nous dit-on, se tient au chevet du malade, ainsi qu'il est « écrit: Dieu le soutient sur le lit de douleur; au^si convient- « il d'entrer chez le malade avec un sentiment de respect et « de vénération pour la présence de la majesté divine (1) ». Qu'est-ce à dire? D'abord, qu'il ne faut jamais se laisser envahir par une sorte de répulsion et de dégoût que l'on ne sait pas toujours dominer à la vue de cet effondrement, de cette décomposition d'une personnalité humaine. Ce regard vitreux d'où la vie s'est déjà retirée, ces mouvements brusques et fiévreux qui ne sont plus dirigés par le libre arbitre, ces tons blafards qui de la figure du patient se communiquent à son entourage et jusqu'à l'air ambiant, cette odeur nauséabonde, prélude de la pourriture, que Ton respire en l'approchant, ces plaies et cette corruption qui le livrent en proie à la dissolution et vous troublent par leur sinistre aspect, tout cela n'est pas fait pour nous attirer et ne peut que blesser notre sensibilité. Il faut vraiment lutter contre ces impressions répulsives si l'on ne veut pas y succomber. Eh bien, dans la proposition susvisée la Tradition nous apporte le remède, le remède infaillible. Il suffit de s'inspirer de cette pensée que le lit qui renferme tant de douleur et de misère est placé sous l'œil de la Providence, et aussitôt il se transfigurera : ne vous laissez doue pas commander par une délicatesse des sens fausse et trompeuse ; ne cédez pas à celte horreur des ruines et des décombres; sachez que Dieu est là, comme il est partout où il y a à lutter contre le mal et la souffrance. Dieu est là, vous souhaitant la bienvenue, saluant en vous un coopérateur, un aide dans la tâche de guérison; plus vous entrerez dans ses vues, vous vous inspirerez de votre rôle, plus vous mériterez le beau titre de collaborateur, d'associé de Dieu dans cette fonction providentielle. Plus
(t) Talmid, Nedarin, 40; Sehabfcalh, 19.
Taspect de ce moribond est repoussant, ses plaies hideuses, son contact pestiféré, sa couclie infecte, son corps atteint de putréfaction, et plus vous remplissez une œuvre divine en venant lui apporter quelque soulagement. C*est sous ce rapport surtout que la visite des malades doit être rangée, comme elle Test réellement, parmi les actes essentiels de la charité (1) : car, en même temps qu'elle développe en nous Tinstinct de commisération pour les souffrances d*autrui, elle nous apprend à surmonter nos répugnances et aies subordonnera la loi du devoir. La règle de conduite qu'elle nous prescrit est féconde en résultats, s'étendant à toute cette catégorie de maux qui sollicitent notre courage non moins que notre pitié, que Ton aime mieux habituellement à secourir de loin que de près, tant que Ton ne s'inspire pas de l'exemple de la Divinité,^ de sa vive sollicitude pour les souffrances corporelles. 11 est bon qu'on le sache : en pénétrant dans cette chambre du malade, en approchant de son Ht de douleur, on se livre à un acte éminemment religieux qui, comme tout les actes s'accomplissant sous Tinfluence d'en haut, exige du recueillement, de la dignité, du respect, et cette pensée à la fois encourageante et consolante que Ton agit sous l'œil de Dieu.
Inhumer les morts. Il a été démontré ailleurs (â) que ce que l'on appelle la religion de la tombe a sa claire expression dans l'Écriture. Au seuil même du judaïsme, au début de l'histoire du peuple de Dieu, vous voyez le père commun des fidèles faire des efforts et des sacrifices pour Tacquisltion de la caverne de Macpéla, consacrée à la sépulture patriarcale (3). Jacob ne se montre pas moins soucieux à cet égard dans ses dernières instructions à Joseph d abord, puis à tous ses fils réunis autour de son lit de mort (4). Dans l'exposé des dispositions et mesures pratiques concernant les devoirs funèbres, la Tradition s'appuie fortement sur ces précédents de source biblique. Quand elle qualifie cette obligation suprême de charité véridique
(l) Péah, chap. 1«r, Miscbua I. (5) Genèse, XXIII, 3-10.
(i) Voy. noire Providence et Rémuné- (i) Genèse, XLVII, 30; XLIX, 29-3S.
ratioHf p. 549.
(nax ^TT non), elle invoque Taulorilé de Jacob (1) ; quand elle réclame pour le juste qui s'en va le jusle tribut de regrets et de larmes, c^est sur la foi d*un incident qui aurait marqué les funérailles négligées de Josuë (S); quand elle recommande aux fidèles la sévère et complète réalisation des derniers devoirs envers tous les morts indistinctement, elle s*en réfère à un texte de TEcclésiasle (3] ; quand elle se met à décrire les honneurs dus à ceux dont la vie fut un constant modèle de piélé et de vertu, elle s'en rapporte à la cérémonie funèbre accomplie près du cercueil du roi Ëzéchias (4). En ajoutant à ces faits un témoignage négatif, consistant dans le refus de sépulture dont le Prophète menace les générations corrompues de Juda et de Jérusalem (5) , la démonstration sera complète. Cherchant contre Israël un châtiment pire que la mort, que fait Jérémie? Il condamne à la privation de la sépulture les rois de Juda, ses grands, ses pontifes, ses prophètes, et finalement tous les habitants de la cité pécheresse, leur prédisant l'exhumation de leurs ossements pour être jetés aux gémonies (6). Ainsi l'ensevelissement des morts n'est pas seulement un motif de sécurité, mais encore une condition de salut. Il va donc de soi que tout ce qui touche de près ou de loin à ces soins pieux, — linceul, cercueil, convoi, enterrement, oraison funèbre, prières ^ ei requiem^ concession de terrain, police des cimetières, — s'impose à titre d'obligation sainte à tous les membres de la société. Tout ce qui est de nature à relever ces adieux faits par la vie à la mort, à maintenir le respect de cette dépouille qui fut un homme, de cette enveloppe qui entourait l'image de Dieu, sollicite notre concours à tous, aussi empressé que désintéressé. C'est à ce point de vue que s'estplacée la Tradition en qualifiant le culte des morts et la religion de la tombe de vraie charité, c'est-à-dire désintéressée, sincère, dégagée de toute arrière-pensée de réciprocité. C'est ainsi que l'inhuma-
(I) Genèse, XLVH, 39. noXI 'lOn. (4) U Chroo., XXXIl, 35; Talmad, Baba
(âj Josaé, XXIV, 30; Talmnd , Schab- Kama, i7.
bath, 105. ( ) Jérémie, VIII, t et 2.
('>) \Lcc\éi., VII, S; Talmud, Moed (ti) Jérémie, /oc. ci/. KaUu, â8.
tion des morts, par son caractère de riguear etd^aniyersalité, mérite de ûgurer parmi les préceptes de la morale générale, ayant pour base fondamentale la bienveillance alliée au sentiment du devoir, indépendamment de toute préoccupation de retour. Elle est encore la vraie charité, grâce à son caractère subjectif, qui est supérieur à la charité objective, parce qu'elle puise ses inspirations dans la conscience de la dignité humaine. Â ce titre, elle nes^applique pas exclusivement aux morts ; elle peut, elle doit étendre son action bienfaisante aux vivants, se faisant pour ceux-ci comme pour ceux-là charité véridique, n'espérant aucune récompense, n'attendant nulle reconnaissance en retour de ses efforts et de ses sacrifices. La seule chose dont il soit permis ici de faire Tobjet d'un juste désir, c^est de mériter et d'obtenir à notre heure dernière, à ce moment suprême où nous sommes tous a la discrétion d'autrui, les marques d'une égale sollicitude. Tel serait du moins, d'après la Tradition, le vrai sens de la recommandation de l'Ecclésiaste (1).
Pour nous mieux pénétrer de ces principes, jetons un coup d'oeil sur le monde pratique; voyons de quelle façon la charité funèbre a toujours été professée au sein du judaïsme. Donnant peu à Tappareil, à la pompe extérieure qui s'est fait une si • large part ailleurs, elle se dislingue tout d'abord par une simplicité tout à fait en harmonie avec les solennités de la tombe, avec des manifestations qui ne sont, en définitive, que la profession de foi du néant. Toute communauté Israélite, si petite, si infime soit-elle, doit avoir avant toute autre institution, ses confréries mortuaires : confréries de veilleurs, de purificateurs, de fossoyeurs, d'ensevelisseurs, de couturiers ou couturières de linceul, embrassant comme dans un immense réseau tous les points de la dispersion. Organisées sur des modèles différents, elles émanent d'une source unique, du sentiment de l'égalité de toutes les conditions devant la mort. Chose remarquable, là même où les établissements de bienfaisance font défaut pour les vivants, ils existent pour le service des morts. Il n'est donc guère besoin de nous appesantir sur l'importance
(i) Ecdéf., vil, 3 ; Talmad, Moed KaUn, S8.
d'une œuvre qui a de si profondes racines dans les esprits et dans les mœurs. Nous nous bornons à faire des vœux pour la stabililé de ces pratiques qui se distinguent en outre par leur caractère communistey pris dans la bonne acception du mot, c*est-à-dire se faisant toutes à tous, sans se laisser profaner par des mains mercenaires. Ëgalitë des hommes devant la mort, en attendant leur parité devant le souverain juge ; soins vigilants, personnels et directs, entourant Taccomplissemenlde la levée et de Tensevelissement des corps; participation de tous à ces actes de piété si propres à nous faire méditer sur I0 passage de la vie à Téternité : voilà les éléments essentiels de cette religion de la tombe, de cette branche importante de la charité.
Consoler les affligés. Si le texte talmudique sur lequel s'appuie notre classiQcation ne se rapporte qu'aux consolations dues aux gens en deuil [w^i^^ Dnas), il nous sera bien permis d'en élargir le cadre, d'autant plus que \e rôle de consolateur, tel qu'il s'offre à nous sur la scène biblique, est loin de se renfermer dans cette étroite limite. Tout le monde connaît la série des prophéties qualifiées du nom générique de Consolations^ et qui valurent à leur auteur le surnom de prophète consolateur (i). Qui n'en connaît le magnifique prélude : « Consolez, consolez mon peuple, dit l'Ëternel votre Dieu, c'est moi, c'est moi (rÉternel) qui vous console. — Je payerai mon tribut de consolations à Israël et à tous ceux qui auront pris part à son deuil (2). » Parlant de l'esprit de Dieu qui est descendu sur lui pour en faire son évangéliste, le messager des bonnes nouvelles, le même prophète invoque encore une fois sa mission de consolateur (3). Par un effet de contraste, tendant au même but, Jérémie voit le comble des maux de Jérusalem dans l'absence de toute parole consolatrice, propre à ranimer, à réconforter les cœurs (4). Prophète de malheur, il s'acquitte de cette triste et douloureuse mission en annonçant à ses contemporains, comme le plus terrible des châtiments, la privation
(I) Talmud, Baba Ratbra, ii. (s) Iiale, LXt, f.
{i) haïe, XL, 1; LI, 2; LVII, ig. (4) Treoi, 1, t, 6, 0 et il.
des condoléances, le refus de toute manifestation de sympathie qui, semblable à un rayon doré du soleil, vient parfois égayer la sombre demeure de Tinfortune : « Pas uti morceau de pain, s'écrie-t-îl, à rompre avec une famille en deuil, point de coupe consolatrice à vider à la mémoire des chers morts, point de repos funèbre (1). » Pour se faire une idée de rimportance que Ton attachait à cette tâche essentiellement morale, il iaiportede savoir que Ton en décernait Texécution comme une marque d'honneur aux personnes les plus notables de la communauté, ff J'occupais le premier rang, dit Job en se remémorant son heureux passé, je trônais comme un roi entouré de ses gardes, comme celui que Ton charge de consoler les gens en deuil (2). » La Tradition dit dans le même sens : « Qui occupe la première place dans la maison mortuaire (3)? » De nombreux faits cités dans le Talmud nous disent combien ce soin pieux s'était implanté dans le judaïsme. On nomme les plus éminents docteurs se montrant jaloux de l'accomplir, n'hésitant pas & quitter leur occupation favorite, celle chère étude de la Tliora, pour aller s'asseoir à côté de ceux qui venaient d'être frappés par la main de Dieu, et leur prodiguer comme un baume bienfaisant des paroles de consolation et de paix (4). Ils étaient pénétrés de ridée qu'en se livrant à celle lâche d'apaisement ils s'acquittaient d'une double dette d'humanité envers les morts et envers les vivants: envers ceux-là, j;râce à l'empressément qu'ils inellaienl à rappeler leur souvenir, à retracer leur vie, leurs vertus, leurs qualités, les bonnes œuvres qu'ils avaient su accomplir, renouant le lien entre la vie et le trépas au moyen du fil impalpable de rimmorialiiê, renouvelant ou foriifiant les attaches qui unissent ceux qui dorment dans la poussière à ceux qui en foulent la surface; envers ceux ci, par des condoléances puisées dans la source des vraies pensées et des nobles sentiments, par des manjucs d'affection et de
(l) Jéréniic, XXVf, 6-8. (*) Talmud, Beracholb , îi ; Taanilh
(i) Job, XXIX, 'i'à, 95; Mocd Katau, i8.
(ô) Talmud, Kcihoubolh, G9. n'^H"^ '(N'a
LA MORALE SOCIALE. S7i
compassion, si douces aux cœurs saignants et aux âmes endolories.
Il s'ensuit que la consolation, pour devenir une réalité digne de son nom, digne de celte haute signification qu*y attache rKcriiure, doit être bien autre chose que l'observation banale d'une coutume vulgaire. Que faut-il qu'elle soit pour cela? La triple expression de la pensée, de la parole et de l'action; elle ne sera complète qu'en participant de ces trois formes à la fois. Se transporter de sa personne chez l'être éprouvé, lui exprimer les condoléances le plus en rapport avec la nature de l'épreuve qu'il vient de subir, lui adresser des paroles qui, sortant du cœur, entrent dans le cœur, échb de la double voix de la religion alliée à la raison : voilà les premiers éléments de cet acte complexe et délicat dont la bonne réalisation ne laisse pas d'exiger un certain degré de culture. Cela ressort déjà de la remarque faite un peu plus haut, à savoir que ce soin, loin d'être remis au premier venu, était confié aux personnages les plus éininents de la communauté, et parait en outre confirmé par plus d'un aperçu de la littérature consolatrice, objet d'une étude toute spéciale, et que la Tradition, par sa critique comme par son approbation, semble avoir voulu élever à la hauteur d'une science. Qu'on ne se méprenne pas toutefois sur le vrai sens de ces restrictions, en y voyant un art difficile, au-dessus de la portée des intelligences ordinaires. Non, car, s'il demande un peu de réfiexion et de savoir, il réclame surtout une âme qui comprenne les misères, un cœur qui sache y compatir. Aussi les consolations tombant de la bouche de ceux qui ont souffert des épreuves de la vie, qui portent sur leur front la cicatrice des blessures faites par le malheur, qui se prcs(MUont à nous avec leurs états de service dans la grande bataille de la vie, sont-elles les plus efficaces, expression môme de la véi ilé. Pour ce motif, les consolations semblent constituer plus piNiiculièrement le domaine de la charité du pauvre: connaissaiii IcMual. il doit être plus habile à trouver le remède. Que le paiJMi; > réfléchisse bien, et qu'il cesse de protester contre son indigence au nom de la philanthropie devenue pour lui une appli-
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cation impossible. N'a-t-il pas à sa disposition la pratiqae des consolations, le ministère des condoléances, celte grave et sainte fonction qui, sans être onéreuse, remporte plus d'une fois sur les ostentations de Taumône et des offrandes tapageuses? Qu'il remplisse donc cette noble tâche avec les sentiments et les dehors qu*elle comporte, qu'il supplée aux secours pécuniaires qui ne sont pas à sa disposition parce tribut de sympathie, élan du cœur, révélation de Tâme, qui lui sera compté comme on sacrifice: ce sera la poignée de farine, oblation du pauvre, qui, d'après la Tradition, vaut les gros béliers et les fiers taureaux du riche (1). Non-seulement il lui est donné de s'acquitter de ce soin à l'égal du favori de la fortune, mais encore avec une cer« taine supériorité, fruit de son expérience du malheur, de sa conscience des infortunes subies, des épreuves traversées, des tortures endurées, et dont toute sa personne garde des traces profondes. Les déshérités, les prolétaires, les dépossédés, n'ont donc pas le droit de se plaindre de leur infériorité morale en matière de charité ; ils seraient bien difficiles s'ils dédaignaient cette fonction sacerdotale, ce rôle de consolateur que l'Ëcritare et la Tradition proclament à l'envi mission divine, en qualifiant Dieu de consolateur d Israël, consolateur des gens en deuil, consolateur de Zion et de ses ruines, consolateur d'Isaac et de Jacob, à l'occasion de la mort d'Abraham et de Rebecca (2). Tout se réunit donc pour faire de cette dernière pratique Tune des assises du monde moral : âme, cœur, intelligence, sensibihté, religion, sociabilité, et jusqu'au fait de l'inëgalilé des conditions, viennent tour à tour rendre hommage à ce puissant instrument de paix, à ce moyen de réconciliation des classes adverses et de chaque individu avec lui-même. Il semblerait que, de concert avec le sublime Isaïe, ils répètent eu chœur : a Consolez, consolez mon peuple, dit le Seigneur Dieu ».
(1) Vatkra Rabba, seci. 3. (i) Beréschilh Rabba, seot. 8i.
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§ 13. Suite de la classification des œuvres de charité.
Pour compléter celle classification, comme aussi pour rester en communauté d'idées avec les nomenclatures adoptées par les précis d'instruction religieuse, nous consacrerons encore un paragraphe à certaines œuvres de charité^ objet d'une mention spéciale dans la doctrine traditionnelle.
C'est d'abord le rachat des captifs. Bien qu'elle ne soit pas formellement prescrite par la Bible, cette obligation n'en .remonte pas moins à la plus haute antiquité. Nous en avons un premier indice dans la demande adressée par le roi de Sodome il Abraham vainqueur des quatre rois : <€ Rends-moi les personnes et garde le butin », lui dit-il (1). Par cette proposition, le roi païen reconnaît le rachat des captifs comme un des éléments du droit des gens. Vient ensuite la Loi de Moïse rendre hommage à cet acte de haute charité, en insistant avec énergie sur le devoir de racheter celui que l'indigence aurait réduit à la dure nécessité de se vendre à un non- Israélite, devoir qu'il appuie sur la considération suprême de l'inaliénabilité de la liberté humaine: « Les enfants d'Israël sont mes serviteurs, à moi, qui lésai fait sortir de l'Egypte, moi, TEternel, votre Dieu (2). » Or le rachat des captifs ou prisonniers de guerre, peut être à bon droit considéré comme une déduction a fortiori de cette disposition du Lévitique, eu égard à la condition presque intolérable des captifs dans l'antiquité, voire même chez plus d'une nation moderne, dont les pontons anglais et les mines de la Sibérie sont les témoins relativement récents. Généralement les prisonniers de guerre ne pouvaient échapper à la cruelle alternative de la mort ou de la servitude perpétuelle. Le prophète des consolations ne pouvait manquer, à son tour, de les comprendre dans ses promesses de palingénésie : « Secoue tes cendres; debout, ô Jérusalem! fais tomber les chaînes rivées à ton cou, 6 captive lille de Zion (3) ! L'esprit
(I) Geoèse, XIV, âl. (5) IsaTe, LU, 3.
(i) Lévil., XXV, 47-55.