‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 53 sur 71 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

da Seigneur est venu m^inspirer, dil-il encore, il me charge d'appeler les captifs à la liberté, les prisonniers à rémancipation (1] ».

Envisagée au point de vue historique, cette condition des captifs, si dure déjà dans les derniers temps du cycle biblique^ sous Tempire despotique des impitoyables conquérants de Ninive et de Babylone, le devient encore bien davantage sons hl domination romaine, dont les généraux les livraient, comme on sait, au glaive du gladiateur ou à la dent des bétes du cirqne. C'est sous rinfluence de cette horrible éventualité que le rachat des captifs devient, aux yeux des théologiens de cette période douloureuse, la bonne œuvre par excellence (2), (nn^ rvrxn)^ à tel point qu'il fallait parfois modérer l'élan de cette vertu libératrice, s'opposer aux entraînements qui imposaient aux particuliers et aux communautés réunies des sacriflces ruineux (3). N'oublions pas de remarquer que la passion du prosélytisme, qui s'était emparée du christianisme triomphant^ compliquait cet acte d'humanité d'une question de foi et de liberté de conscience. Ce sont les âmes, plus encore que les corps, que l'on tenait à racheter, à soustraire aux violences du fanatisme. Aussi cette mission de charité passe-t-elle, avec tant d'autres préceptes bibliques, du judaïsme au christianisme, livré aux mêmes soucis, sollicité par des préoccupations identiques, par le désir d'arracherles esclaves chrétiens au cimeterre et au prosélytisme musulmans. Il s'ensuit que de nos jours, grâce à radoucissement graduel et universel des lois de la guerre, grâce aussi à la pression toujours décroissante du principe religieux sur les affaires politiques, le rachat des captifs a beaucoup perdu de son importance. Honneur au monde moderne qui a réussi à diminuer considérablement, sinon à supprimer radicalement, cette plaie hideuse de la société antique I Mais, qu'on le sache bien, si le fait s'est heureusement modifié, la cause de cette prescription, la cause qui lui est assignée par Moïse, subsiste dans son intégrité : c'est alors comme au-

(I) IsaTe, LXI, i. (3) Talmud^Guiltin, chap.IV, MUeboAG.

(S) TalBud^ Daba Datkra» 7.

jourd'hui la dignité humaine repoussant toute servitude, toute sujétion, toute subordination fatale et absolue d^homme à homme, et nel^admettant que de la créature au Créateur. Nous pouvons donc dire que le rachat des captifs n'est pas dépourvu de toute actualité; il peut, il doit continuer son action émancipatrice par rapport à la domesticité et aux serfs du salariat. Il ne faudrait pas Toublier, lors même que ceux qui prétendent s'en constituer les défenseurs privilégiés ne se chargeraient pas de nous le rappeler de leur voix formidable.

Exercer Vhospitaliié, Personne n'ignore le prix attaché à cette vertu par tous les organes de rËcriture* L'histoire patriarcale en sera le constant témoignage et la démonstration contradictoire. À côté de la description de la cordiale réception faite d'abord par Abraham et puis par Lot aux envoyés de Dieu, figure celle de la dernière nuit de Sodome, nous exposant les considérants de l'arrêt de mort prononcé contre ces violateurs de la loi de l'hospitalité. C'est au moment où les Sodomites veulent arracher les deux étrangers du foyer tutélaire du neveu d'Abraham, que ceux-ci lui disent : « As-tu encore un moyen de défense, une circonstance atténuante à faire valoir en faveur de cette cité pécheresse (1)? » Suivez l'Histoire sainte pas à pas, et vous serez frappés de la constante glorification de l'hospitalité, louant^ceuxqui la pratiquent autant qu'elle vitupère contre ceux qui la violent ou la négligent. Ces derniers sont condamnés dans le tragique épisode de la femme de Guibéa (2), ainsi que dans la personne de Nabal, ce t^fpe de l'égoïsme et de la dureté, dont le nom est devenu synonyme de flétrissure (3) ; les premiers sont honorés, glorifiés, dans la noble Chunamilh (4) et dans ce Barzilaï dont le nom figure dans le testament de David (5). Faisant son propre éloge, de quoi Job se montre-t-il le plus fier? De n'avoir jamais laissé l'étranger sans gite, d'avoir ouvert au large les portes de sa maison à tous les hôtes de Dieu (6).

(1) Genèse, XIX, i«. (4) II Rolt, IV, 7.

(2; Juges, XIX. ( ) I Roif, II, 7.

(3) 1 Samuel, XXV, S5. nÏM1 1130 is: («) Job, XXXI, 3«.

La Tradition n'est pas moins explicite au sajet de Texercice de cette vertu. Qu'on en juge par les propositions suivantes : « Que ta maison soit toujours large ouverte et que les pauvres soient tes commensaux (1 ] . » Lhospitalité pratiquée envers les hommes est égale, selon les uns, supérieure aux yeux des autres, à celle que nous offririons à la Divinité, à laSchëhina ; elle lui est supérieure, nous dit-on, puisque Abraham se permet de délaisser un instant celle-ci pour courir à la rencontre de ses hôtes (2). Ici comme ailleurs, la doctrine est doublée d'une légende qui nous montre la maison du patriarche ouverte aux quatre points cardinaux, accessible aux voyageurs d'où qu'ils arrivassent pour réclamer gite et nourriture, hôtellerie gratuite, véritable sanctuaire de Thospitalité exercée au nom du Dieu unique (3). Voilà de quoi faire une glorieuse auréole à cet acte de charité, grâce surtout aux pensées et aux sentiments qui doivent y présider par l'autorité de ces grands exemples. Voici d'abord la réception faite par Abraham aux trois anges, témoignant de l'empressement qu'il faut y apporter, comme de l'abondance qui doit la caractériser, mais sans afficher des dehors pompeux ou fastueux. Vient ensuite celle qui, offerte par Lot aux mômes hôtes, contient une autre leçon, à savoir que le toit sous lequel l'étranger vient s'abriter est sacré, un asile inviolable, qu'il faut savoir défendre même au péril de sa vie. Les procédés dont la Chunamith entoure le prophète, devenu son hôte constant, nous révèlent la réserve dont il faut savoir faire preuve. Notre hôte doit être chez lui plutôt que chez nous; l'hospitalité ne doit pas dégénérer en familiarité vulgaire, de nature à blesser celui qui en est l'objet, et qui nous en ferait perdre tout le bénéfice. C'est pour ce motif que le sage frappe de réprobation la fausse hospitalité : « Ne mange pas, dit-il, le pain de celui qui a mauvais œil; ne forme pas le désir de partager ses festins: car, vois-tu, il en a le frisson. Mange et bois, te dira-t-il du bout des lèvres, mais son

(I) Abolh, I. 4. (3) Midrascb Y*lkal, 95; Beréschiih

(â; Talmud, Schabbatb, 118. Rabba, seot. 54; Talmud, S^ta, 10.

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cœur n*y est pour rien (1). » Riea de plus facile que de tirer les conclusions de ces prëceples, à savoir que les marques d'affection et de sympathie sincères que nous témoignerons à nos hôtes remportent de beaucoup sur les soins matériels que nous leur prodiguerons. Elles constituent Tassaisonnement sans lequel ceux-ci ne sont le plus souvent qu'une nourriture fade, plus fertile en regrets qu'en souvenirs de gratitude de la part de l'étranger. C'est toujours le mens agitai molem du philosophe; c'est une nouvelle affirmation de la supériorité de la charité spirituelle sur la charité corporelle, la consécration du rôle prépondérant réservé à l'âme et au cœur, dans les diverses manifestations de la sociabilité, la proclamation répétée que les œuvres philanthropiques tirent leur principale valeur de l'impulsion qui les traduit en réalités. Nous nous expliquons ainsi la part toute particulière faite par la Tradition à l'hospitalité ayant pour objet les représentants de la science sacrée et du ministère religieux (2). Que l'on se garde bien de voir dans cette recommandation une sorte de réclame faite par les interprètes de la Loi pro aris et focis. Elle a un but des plus élevés, celui de porter l'hospitalité à sa plus haute puissance, d'adapter une grande vertu k un grand résultat, de sanctifier le foyer au coin duquel viennent s'asseoir ces théologiens aux mœurs austères, au vaste et profond savoir, à la parole féconde en enseignements moraux et religieux, ces hommes sages et pieux, laissant sur leur passage une trace lumineuse, un parfum de sainteté se répandant comme une bénédiction sous le toit qui les a abrités. Tel est le vrai sens de l'assimilation de celui qui héberge les organes de la Thora à celui qui se ferait l'hôte de la Divinité elle-même. Oui, c'est avoir Dieu avec soi que de faire bon accueil aux hommes qui nous le révèlent par leurs paroles comme par leurs actes, que de se complaire dans ce noble commerce, que de respirer le même air que les fidèles messagers de Dieu, porteurs et exécuteurs de ses ordres (3).

(I) ProT., XXIll, 6 et 7. (5) Pfumef, CIII, tO.

(i) Talmad, Beraoholby 63.

En cette matière, il n'importe pas peu de déterminer la part qui revient à la femme, et qui a élé suffisamment mise en relief par les exemples que nous avons cités. Pour faire une réception convenable à ses hôtes, Abraham croit devoir recoarir à Toffice de Sara. Ici, c'est Abigaïl qui, par des provisions distribuées à propos, répare les fautes et sauve la tête de son inhospitalier époux; là, c*estlaSchunamith qui prend TinitiatiTe des mesures d'installation de son hôte prophétique. A cet égard, la femme moderne est taillée sur le patron biblique^ nous sommes heureux de le constater , et il lui appartient de se faire l'héritière des vertus comme des pouvoirs des matrones d^Israël. C'est la femme, en effet, qui est à la tête de ce que Ton peut appeler le département des réceptions, qui préside généralement aux réunions mondaines, qu'elle embellit de ses grâces ; c'est elle qui, par l'aménité de ses formes, sait rehausser le prix des diners, des soirées, des cercles dont elle est Tâme. Reste la question de savoir si la sociabilité moderne vaut mieux que l'hospitalité antique, si ses fruits sont plus savoureux, plus substantiels que les généreux produits de la maison patriarcale, du toit protecteur de l'étranger, du foyer sacré ouvert à tout voyageur. On dit, nous le savons bien, que les exigences et les conditions si complexes de la vie de nos jours rendent difficile, pour ne pas dire impossible, ces mœurs de caravansérai. Celte fin de non-recevoir est-elle fondée ? Quoi ! au moment même où l'on sacrifie si largement à ce que Ton appelle les obligations du monde, en présence de ces mêlées confuses qui s^im* posent de plus en plus comme une nécessité sociale, envahissant même les classes moyennes, dévorant parfois en une seule nuit le revenu mensuel ou annuel de toute une famille, on se déclarerait impuissant à observer les saintes traditions, impuissant à partager son pain et son foyer avec celui qui invoque le droit du passager envers l'humanité passagère! Nous n'hésiterons donc pas à le dire, tout en tenant sérieusement compte des changements notables que la vie moderne est venue apporter à l'économie domestique, tout en reconnaissant les compensations dues au génie inventif de la bienfaisance

aclaelle, les nombreuses et ingénieuses applications de la philanthropie contemporaine, nous assisterions avec peine, avec le plus vif regret, aux obsèques de Thospitalité biblique, à la disparition, à la suppression définitive de la maison légendaire d*Abraham, servant de modèle à toutes les demeures israélites. Grâce à Dieu, nous pouvons espérer mieux du génie conservateur du judaïsme ; nous avons foi dans la stabilité des institutions primitives ; nous nous refusons à croire à Téclipse totale de la moindre de nos étoiles. Tant qulsraël respectera la mémoire de ses aïeux, il refusera de troquer la succession du Père des croyants contre celle de Tinhospitalière Sodome.

§ 14 et dernier. De la charité de nos jugements à Végard

du prochain.

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Faites préfaloir le plateau de la bien? eiliance dans TOtre jogement du prochaio. (Aboth, I, 6.)

Pour compléter cette longue étude des attributions et des propriétés de la charité, ntus devons accorder un moment d'attention à celle qui a pour objet le jugement et Tinterprétation des actes et des paroles d*autrui. Il s'agit donc de la bienveillance, de Tindulgence dont il est de notre devoir d'user à regard de ces manifestations de notre prochain. A vrai dire, cette application spéciale de la charité mentale et verbale rentre dans la prescription souveraine d'aimer son prochain comme soi-même. Il se peut même que ce soit là le sens vrai de ce commandement si difficile à pratiquer. Aimer son prochain comme soi-même semblera toujours un précepte exorbitant, plus ou moins utopique,en contradiction d'ailleurs avec le dicton populaire : « Charité bien ordonnée commence par soimême », limité d'un autre côté par l'adage traditionnel s'appuyant sur le grand nom d'Akiba, ainsi conçu : « Ta vie a la

priorîtë sur celle de toQ prochain (1). » Mais rien de plus rationnel que cet amour du prochain comme de soi-même, aussitôt qu'on le prend dans cette acception de règalité d^indulgence qui doit nous diriger dans Tapprëciation des actes d*autrai comme de nos actes propres. Celte exégèse parait ressortir en outre de la teneur du texte biblique, juxtaposant cet amour du prochain aux commandements purement négatifs de la haine et du ressentiment à éviter dans nos rapports avec le prochain. Où serait donc ici la gradation? et comment la simple abstention des sentiments mauvais peut-elle aboutir à on amour qui serait le comble de Tabnëgation personnelle? Eh bien, cette objection s'évanouit devant notre explication. Il y a une liaison logique entre ces deux interdictions qui précèdent et la prescription de l'amour qui les suit, c'est rencbainement de l'effet avec sa cause.

Le législateur semble nous dire ceci : Tu ne tomberas pas dans le piège de la haine ni du ressentiment si tu sais nourrir à l'égard du prochain les sentiments dont tu es animé pour toi-même. Et la pratique morale qui en découle est aussi simple qu*universelle : toutes les fois qu'il s'agit de prononcer un arrêt sur tel ou tel procédé d'un ami, d'un camarade, d'un compagnon, d'un individu qui nous tient par un lien quelconque (t\)^ nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de nous sub^ stituer à cette personne, pour lui appliquer ensuite dans tonte son intégralité le jugement que nous porterions sur noosmémes dans la même circonstance.

Ge précepte a été généralisé par la Tradition dans la sentence bien connue du traité d'Aboth : « Juge tous les hommes avec le sentiment de la bienveillance (2). » Belle et noble maxime qui, religieusement observée, étoufferait dans leur germe bien des haines, des conflits, des animosités qui, partout et toujours, viennent troubler la source pure de la fraternité. Ce qui vaut mieux encore pour la morale pratique, c^est que la Tradition ne se borne pas à poser le principe. Joignant les faits à la théorie, elle passe à l'application et s'efforce de nous moo-

(l) Ttliaad, Baba Metila,63. («) AWUi, f, G.

trer jusqu'où doit aller cette indulgence dans les jugements. Voici, en effet, deux exemples qu'elle nous rapporte : « Il y « avait une fois dans la Galilée supérieure un maître qui, « congédiant son serviteur, le laissa partir les mains vides, « sans lui donner son salaire, moins encore une de ces grati- « flcations prescrites par la loi. Le plus étrange, c'est qu'au (( milieu de granges et de celliers regorgeant de produits de (( toute nature, dans une maison où tout respirait la richesse « et le bien-être, le maître prétendait n'avoir pas de quoi « payer. Le pauvre serviteur s'en va, triste, mais résigné, sans « murmurer, sans proférer la moindre protestation. Hais, peu « de temps après son retour dans le pays natal, le serviteur c< voit tout à coup arriver chez lui son ancien maître, suivi de •< nombreuses bétes de somme chargées de fruits, de céréales, tf de tous les produits de sa terre qu'il fait décharger chez son « domestique, en même temps qu'il lui remet la large rému- « nération de ses services. Qu'as-tu pensé de moi, lui dit-il, « quand je t'avais congédié d'une si singulière façon? — Ne « voulant ni ne devant vous accuser légèrement, lui répond « celui-ci, j'ai supposé qu'un anathèmeou interdit quelconque » pesait momentanément sur vos biens et vous en ôtait la « jouissance et la libre disposition. — Par Dieu! réplique le « patron, c'est l'exacte vérité : je venais de placer toute ma for- « tune sous le séquestre sacré (isipri], à cause de la conduite « répréhensible de mon fils. Aussitôt le séquestre levé, je n'eus « rien de plus pressé que de remplir mes oblig;itions envers un « bon et loyal serviteur. Puisses-tu, en récompense de l'in- <c dulgence avec laquelle tu m'as jugé, être Tobjet constant de u l'indulgence divine ! »

L'aulre fait offre un caractère plus spécialement moral : a II « s'agit d'un homme jouissant d'une grande réputatiou de piété <c qui fait coucher dans sa chambre une jeune captive qu'il « venait de racheter. Le lendemain matin il se livre aux ablu- M tiens prescrites à ceux qui ont passé la nuit dans la cohabi- « tation des sexes. Après s'être acquitté de ce soin, il demande a à ses disciples ce qu'ils pensaient de son isolement avec la

<c captive eldes pariQcatioas qui en furent la suite. — Nous i< avons pensé, répondirent-ils, que notre maître avait appa^ « remméntses motifs d'agir ainsi, et bien loin a été de noos « ridée de lui imputer un acte indigne de lui et de sa renoma mée. — C/est alors seulement que le maître juge à propos < de leur expliquer les motifs de sa conduite, en ajouLanl: — n Que Dieu vous juge avec la même bienveillance dont vous « avez usé à mon égard (i). «

Les deux faits que nous venons de relater sont tirés de deux ordres différents, le premier appartenant à la morale sociale, le second à la morale individuelle, c'est-à-dire aux deux faces générales de Texistence humaine, et ils impriment aiasi à la cbarité dans les jugements ce caractère d'universalité qui la range à bon droit parmi les maîtresses qualités : car il est évident que si nous jugeons noire prochain avec bienveillance dans ses rapports sociaux, avec indulgence dans ses agissements individuels, nous remplissons une obligation générale, d'une application non moins étendue que ne le sont le temps et l'espace. Est-il un jour, un moment, un point quelconque de l'univers où elles ne trouvent à s'exercer? Et puis à retendue vient se joindre la profondeur, la profondeur résultant de l'uniformité qui caractérise ces deux faits, en dépit de leur diversité. Quel est le lien qui semble les unir? C'est une égale présomption en faveur de l'incrimination, d'une culpabilité à peu près certaine de nos deux personnages. Voici, d'un côté, un propriétaire riche de tous les biens mobiliers et d innombrables écus au soleil, comme on dit vulgairement, qui dit à son ser* viteur : « Je n'ai rien, je ne puis te payer. » Voilà, de l'autre, un prétendu saint qui s'enferme avec une jeune fille et, pour convertir le soupçon en certitude, se livre à un acte religieux fait pour lever le dernier doute sur sa culpabilité. Quelle est maintenant la conclusion à en tirer? Que la charité dans les jugements doit se maintenir et persévérer même en face de révidence, et à plus forte raison dans les cas douteux, quand la balance est presque en équilibre, et que le moindre effort

(i) Talmad, Schabbtth, It7.

de notre part suffit à la faire pencher vers Tinnocence ou la réhabilitation de notre prochain. Oai, lors môme que Tiniquilé ou rimmoralitë saute aux yeux, que les apparences Semblent défier toute justification, s'opposer à toute atténuation, il faut s'ingénier à faire prévaloir Texcuse, peser de tout le poids de rindulgence du côté de Tinterprétation bienveillante. Il le faut d'autant plus qu'il s'agit de résister à l'un de nos plus funestes penchants, dont l'influence est si puissante sur les esprits et sur les habitudes, qui hante la chaumière non moins que les palais aux lambris dorés, qui règne dans les salons tout autant que dans le réduit du pauvre, avec cette seule différence que dans la demeure des grands et des civilisés la médisance se couvre d'un masque pour cacher sa laideur. Elle s'y fait science et art; elle s'étudie à plaire par ses fines allusions, par des réticences, par des demi-mots, plaisir fort goûté dans les milieux policés. Et voyez l'attraction qu'elle exerce tout autour d'elle ! Par un charme mystérieux, elle retient dans ses filets les caractères les plus antipathiques, les individualités les plus diverses, les éléments les plus hétérogènes. Si rarement d'accord pour louer, toutes ces oppositions s'entendent, comme par enchantement, dès qu'il s'agit de participer à une œuvre de blâme, de dénigrement, d'interprétation hostile. C'est là un mal permanent, qui s'est insinué dans toutes les classes, dans toutes les couches sociales, véritable affection cancéreuse, menaçant l'humanité de dissolution morale si l'on ne s'efforce à réagir contre elle par les moyens les plus énergiques. Toutes les fois, en effet, qu'un vice est arrivé à son apogée, la décomposition devenant imminente, la réaction doit être poussée à l'extrême, peser dans le sens contraire de tout le poids de la saine morale, et, dans notre cas, faire la place aussi large que possible à la charitable appréciation des faits et gestes d'autrui, en maintenir la prédominance tant qu'elle ne reçoit pas un démenti formel de la réalité, ne pas craindre de nous tromper si notre erreur est favorable à notre prochain, défendre la dignité et le respect humains jusqu'à la limite extrême de la vérité. C'est ce que vient confirmer en dernier lieu une propo-

sition traditionnelle d'une teneur un pea singaliëre: « Je me contenterais bien, dit un théologien, de la part réservée dans le monde futur à Thomme qui a été ici-bas Tobjet d'an soupçon injuste (I). » La part de ce dernier est donc bien grande, bien désirable, mais pourquoi? Parce qu'il a souffert dans la meilleure partie de lui-même, dans sa considération, dans son honneur, dans sa dignité personnelle. La justice divine lai doit une compensation pour des souffrances imméritées, en môme temps qu'un sévère châtiment à celui ou à ceux qui l'obligent à celte réparation. Nous n'ajouterons rien à ces textes et à ces renseignements; on ne saurait corroborer une obligation sociale placée sous les auspices immédiats de l'équité suprême. Quant aux résultats pratiques de cette dernière manifestation du principe de la charité, ils seraient considérables par cela seul qu'elle sert de contre-poids aux désastreuses conséquences du grand vice social, de la parole malveillante, du Lescliôn Harâay dont nous avons tracé les grandes lignes dans notre traité de la morale individuelle. Sachons-le bien, la charité dans les jugements est l'un des meilleurs préservatifs contre ce vice redoutable, l'un des plus terribles engins de l'arsenal de la destruction morale. Réunissant en elle la double garantie de l'abstention du mal et de la pratique du bien, elle forme le couronnement du sanctuaire élevé au Dieu de la grâce et de la bienveillance.

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