RÉSUMÉ DE LA THÉORIE DE LA CHARITÉ RÉVÉLÉE
Nous voudrions maintenant résumer en quelques points généraux, mais précis, la doctrine que nous venons d'exposer en matière de charité. Constatons d'abord que, pour l'importance et le rang hiérarchique, elle ne le cède à aucun autre devoir de l'ordre moral et religieux ; elle peut exciper, au contraire, d'une incontestable supériorité. N'est-elle pas la vertu par excellence, la qualité de prédilection, délices de
(l) Talmod, Schabbatb,118.
Dieu (i), ie ciment proYidentiel qai unit harmonieusement les innombrables fractions de Thumanité non moins que les différentes parties de la création'/ Aussi Tavons-nous vue occuper la place d'honneur dans les deux grands organes de la Révélation, TËcriture et la Tradition; elle l'occupe de par Tex presse volonté de Dieu, s'offrant spontanément à notre admiration et à notre culte, dans toutes les circonstances de la vie. Infinie dans ses effets comme dans sa cause, elle embrasse le réel et le possible, jalouse de ne laisser en dehors du rayon de sa sollicitude aucun des éléments qui entrent dans son immense domaine. Ni le temps ni l'espace n'échappent à son regard perçant, véritable œil de Dieu qui observe les bons et les méchants (3).
Puis, en remontant jusqu'à son principe de causalité, nous avons trouvé cette vérité, cette doctrine consolante, à savoir que la misère et la pauvreté sont des instruments du gouvernement providentiel, la fournaise dans laquelle doivent se fondre ensemble les saillants et les rentrants sociaux, pour former par leur mélange ce brillant métal de Corinthe qui l'emporte sur les métaux séparés. Mais si la pauvreté est une épreuve, la richesse en est une au même titre, et toutes deux elles concourent au même but, à l'amélioration morale et à l'adoration divine par la double action de la sympathie et de la souffrance, ici par la constance et la résignation, là par l'exercice de toutes les facultés aimantes. Il s'ensuit que l'inégalité des conditions n'est pas aussi illogique que le prétendent les coryphées du socialisme. Non, elle est tempérée, réduite à une simple diversité, grâce à l'égalité de l'épreuve s'imposant au riche comme au pauvre.
Nous ne sachions pas que la science sociale ait trouvé, jusqu*à présent du moins, une meilleure et plus paciûque solution de ce redoutable problème. A moins de procéder par le fer et le feu, par le bouleversement et la destruction, moyen efficace, comme on sait, de paix et de concorde, c'est à ce principe qu'il faudra toujours recourir soit pour comprendre,
(i) Jtfrémie, IX, 45. (2) ProT., XV, 5.
soit pour diriger vers son but élevé rioégalité de condition et de fortune. Mais en s^inscrivant en faux contre nn nivetlemeai tant désiré par certains positivistes, et qui n'est pas plus réa-> lisable que celui du rang intellectuel et de la situation morale, notre théorie est loin de s'opposer à l'amélioration graduelle de la misère : c'est le contraire qui nous est enseigné par le texte biblique, et surtout par Tinterprétation traditionnelle. Et par quels moyens cherchent-ils à Teffectuer? Par la charité intelligente qui joue un rôle prépondérant dans la doctrine révélée. Soit qu'avec Moïse elle nous mette en garde contre les mauvaises suggestions de Tégoïsme, soit qu'avec le chantre sacré et national elle décerne un brevet de béatitude à celui qui se laisse diriger par elle, soit qu'avec les interprètes de la Loi orale elle nous apprenne à discerner les hommes et les choses pour le plus judicieux emploi de ses ressources, sollicitant le concours de l'entendement, subordonnant le sentiment à la pensée, la spontanéité à la réflexion, la charité intelligente affirme sa supériorité, découlant tout naturellement d'ailleurs de sa filiation avec la charité divine. Ceci est d'one évidence telle que, s'il fallait absolument distinguer entre la charité juive et la charité chrétienne qui, après tout, n^en est qu'une ramification, nous établirions la différence sur ce point. De l'élude comparative de la Bible et de TËvangile nous dégagerions cette vérité que la charité biblique repose sur la double base de la pensée et du sentiment, de l'esprit et du cœur, celui-ci gouverné par celui-là, tandis que la charité évangélique procède plus particulièrement, sinon exclusivement, des inspirations moins sûres de la sensibilité. G^est ce qui nous en explique le caractère tant soit peu fataliste et communiste, tel qu'il s'annonce dans les actes des apôtres (1). Nous croyons, par conséquent, pouvoir affirmer que la charité moderne abonde dans le sens du judaïsme plus que dans celui du christianisme. Ce qui le prouve, c'est qu'elle n'est parvenue à accuser ses nouvelles formes que par la sécularisation, en s'arrachant à l'influence du monachisme et du cléricalisme,
(t) Actes des ApCires, IV, 3t-57 ; V, f-ll.
c'est-à-dire en revenant, peut-être sans ie savoir, à la charilé hique, à la charité de tout le monde, cessant d'être ia propriété exclusive d'une caste.
Insistons encore, dans cette inspection à vol d'oiseau, sur la nécessité de l'alliance de la charité publique avec la charité privée, se prêtant un mutuel appui, se relayant parfois, sans cependant tendre vers une absorption plus nuisible qu'utile. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, la charité moderne fera sagement de s'inspirer des leçons de la Révélation, dont les larges données s'adaptent à tous les temps et à tous les lieux, à travers l'infinie variété des hommes et des choses. Ces leçons ne lui seront inutiles ni pour le développement, ni pour Thabile combinaison deses institutions philanthropiques. La bienfaisance divine a de quoi abriter sous ses ailes toutes les créations généreuses, c'est le Psalmiste qui l'a dit : « Que ta grâce, ô Dieu 1 est inappréciable, étendant l'ombre protectrice de ses ailes sur tous les fils d'Adam (1). »
En dernier lieu, nous espérons avoir démontré qu'à l'autorité de ces préceptes vient s'ajouter celle de l'exemple et de rhisioire du judaïsme. Aux jours de persécution et des plus cruelles épreuves, c'est le génie de la charité qui n'a cessé de veiller sur les destinées d'Israël. Remarquons d'ailleurs que, s'il s est assimilé avec une merveilleuse facilité l'organisation de la charilé moderne, s'il a pu fonder, lui l'émancipé d'hier, de nombreux établissements hospitaliers avec les ressources exiguës d'une infime minorité, s'il lui a été facile d'acclimater au sein de communautés lilliputiennes les ingénieux procédés de la mutualité, c'est à ses traditions, c'est aux fondateurs de sa natioualiié qu'en remonte l'initiative. Il n'avait quà ouvrir ses archives pour y retrouver à chaque page la théorie et la pt atique de la vraie charité. Que cette doctrine soit pour nous uiM^ consolation et un encouragement : une consolation contre riiii|uiétude et la tristesse qui s'emparent de nous à la vue dune crise religieuse dont nous apercevons les violenta sympiô lies, in.us sans en discerner encore le travail d'enfantement;
(i) psaumes, XXXVI, g.
288 TUOISIÉME PARTIE.
un encouragement, paisé dans le spectacle des autels élevés à la bienfaisance dans toute l'étendue de la dispersion, aoteb aussi dignes du Dieu de ta bonté et de la miséricorde qae ceux qui lui furent élevés par les patriarches. En assisCanl à cet épanouissement, à celte floraison, à ce sursum corda^ à cette noble transformation de la bienfaisance et de la bienveillance divine (noni np'n), en les voyant élevées sur le pavois, acclamées par des millions de bouches, nous sommes pleinement rassuré sur la vitalité de la race de Jacob, sur la stabilité da tronc dlsraël. Proclamé par le fils d'Amotz comme « la base fondamentale de la société (i) »; par le chantre sacré, « la colonne du monde (2) »; par la Tradition, « la vertu libératrice et émancipatrice par excellence (3) », la charité israélite, biblique et révélée restera ce grain, cet atome avec lequel, d*après la légende, la main de Dieu saura opérer un joar la résurrection du corps tout entier (4).