CHAPITRE III. — La Paix
Pas n^est besoin de justifier Tordre que nous suivons, de décliner les motifs qui nous font traiter de la paix après la charité. Il saute aux yeux que ces deux entités sont connexes, la charité ne pouvant se développer à Taise, s'exercer dans toute sa plénitude que dans des milieux calmes et pacifiques, et rien ne lui étant plus contraire que les atmosphères orageuses, sa* turées de courants ennemis, messagers de la haine, des conflits, des passions hostiles, substituant partout aux sentiments tendres et bienveillants la guerre et ses terribles exigences. Ajoutons que dans les livres saints la paix occupe une place non moins apparente que la charité elle-même, ainsi que nous allons voir.
(1) ImYo, LIV, U. (r>) Talmud, Baba Batbra, 10.
(i) Pfaamef, LXXXIX, 3. (4) Deréachilh Rabbt, lecU 14.
§ !•'. Les textes relatifs à la paix.
Nous pouvons nous dispenser ici de notre soin habituel de nous livrer à la recherche et à la coordination des textes servant de fondement à chaque sujet, attendu que nous trouvons la besogne toute faite, et supérieurement faite, par la Tradition. Nous nous bornerons donc à la transcription du passage de l'Âgada qui résume les mérites de la paix, et dont il existe plus d'une version (1) :
a Si grande est la paix, même aux yeux de Dieu, que pour « Tamour d'elle il est allé jusqu^à déguiser la vérité. En effet, « quand Sara, n'ajoutant qu'une foi médiocre à la prédiction (( qui lui annonce la naissance d'un tils, ose dire : a Mon mai- « tre (Abraham) est vieux », Dieu juge à propos de remplacer « ces paroles par celles-ci : « Moi je suis vieille jo, afin de (( prévenir tout sujet de récrimination entre les deux « époux (2).
a Si grande est la paix qu'à cause d'elle Tange du Seigneur, « chargé d'annoncer à Manoa'b et à sa femme la naissance « d'un lils qui sera le libérateur d'Israël, leur tient un lan- « gage différent, dans le seul but de dissimuler à l'époux la « stérilité de l'épouse (3).
« Si grande est la paix que les prophètes se sont étudiés à « en rendre le nom familier à tous les hommes.
« Si grande est la paix qu'elle constitue le plus vaste réser- « voir de trésors et de bénédictions, à tel point que Dieu a « daigné la choisir pour formule générale de la bénédiction <' de son peuple (4).
« Si grande est la paix qu'elle est le dernier mot de la bé- « nédiction pontificale, se terminant par le mot paix, afin de « nous apprendre qu'en dehors d'elle ou en son absence les « autres biens deviennent inutiles (5). Même motif pour l'ex-
(I) Bemidbar R»bbt, fect. 11 et 19; (3) Jages, XIIl, 3 et 7.
Debarim Rabba, leot. 5; Ytlkat, nOTll; (4) Piaamei, XXIX, 11.
Talmad, pasiim. (5) Nombrea» VI, t6.
(i) Geuèfe, XVIII, it et 18.
TOMB II i9
« pression finale de la principale prière quotidienne, appelée « la prière par excellence (1).
a Si grande est la paix que Dieu la réserve comme récom- (( pense aux humbles de la terre (2).
« Si grande est la paix qu'à elle seule elle équivaut à la « création tout entière, car Dieu est qualiQé simultanément « de a auteur de la paix et créateur de tout (3). »
a Si grande est la paix que, dût Israël tout entier tomber « dans le crime de Tidolâtrie, il se sauverait par la paix, « c'est-à-dire par Tunion et la concorde prévalant dans son « sein. Mais aussitôt qu'il est divisé, aussitôt il est condanmé, « suivant la double affirmalion du même prophète (4).
a Si grande est la paix que, même à la guerre, il faat dé- « buter par des paroles de paix (5).
a Si grande est la paix que nous la considérons comme la « compagne nécessaire de la mort, et Tune des assurances « prodiguées aux justes, c'est qu'ils mourront en paix (6).
« Si grande est la paix qu'on en a fait la récompense des « pénitents sincères. Paix ! paix I s'écrie le prophète à ceux « qui reviennent de loin comme de près (7).
a Si grande est la paix que sa présence est la vraie rémn^ (( néralion des justes, tandis que son absence constitue le plus « dur châtiment des méchants (8).
« Si grande est la paix qu'on nous l'offre comme la juste et « équitable rétribution de l'accomplissement plein et entier « de nos obligations religieuses et morales (9).
a Si grande est la paix que Dieu Taccorde comme une « faveur à ceux qui consacrent leur vie à l'étude de la (( Loi (10).
(l) Rituel, Schemoné-Esré, dix-neuTième (6) Genèse, XV, 15; Jérémie, XXXIV, 8.
bénédiction, fin. (7) IsaTe, LVII, 19.
(î) Pianmei, XXXI, 11. (8) Isaïe, LVII, 2 et tl; cf. T«Imad,
(3) Isaïe, XLV, 7; cf. Ritoel, prière de Kethonboth, 104. Vouer Or. (9) Létit., XXVI, 6.
(4) Osée, IV, 17; X, 2. (lO) Isate, LIV, 11.
(5) Deotér., XX, 10; II, 26; Jagei , XI, 23.
a Si grande est la paix qu'elle devient le partage des sin-
« cères pratiquants de la charité (1).
« Si grande est la paix qu'elle fait partie du vocabulaife des noms de Dieu, puisque Gédéon élève une statue au Dieu de paix (2).
a Si grande est la paix qu'elle a son vrai domicile dans le ciel, et que les anges eux-mêmes ne sauraient s'en passer (3). Or, si la paix n'est pas de trop dans ces régions sereines, exemptes des passions humaines, ne devient-elle pas indispensable dans ce bas monde, toujours agité par les sentiments haineux et violents ?
a Si grande est la paix que, tout au rebours des procédés humains, Dieu, en allant à la guerre, y va tout seul, tandis que, pour les théophanies provoquées par l'union, par la concorde, par les démonstrations pacifiques des hommes, il se fait accompagner de milliers et de myriades de légions célestes (4).
a Si grande est la paix que seule parmi toutes les prescriptions de la Loi elle est affranchie de toute clause conditionnelle ; tandis que la plupart des autres commandements directs ne s'imposent à notre action qu'en tant qu'ils se trouvent placés sur notre chemin, venant, pour ainsi dire, au-devant de nous, la paix nous oblige de courir après elle, d'aller la chercher au loin, dans les réduits les plus cachés. En effet, ceux-là s'annoncent à nous avec la particule si :
< Si tu rencontres un nid d'oiseaux, etc. ; si tu trouves sur ton chemin le bœuf ou l'âne de ton prochain, etc. ; si tu vois la béte d'autrui égarée, etc. ; si tu procèdes à la récolte
( de tes oliviers ou de ta vigne, etc.» ; mais celle-ci, la paix, nous tient un tout autre langage : « Recherche la paix et poursuis-la », nous dit le Psalmiste, c'est-à-dire « recherche-la de près et poursuis-la au loin (5) ».
(1) IsaTe, XXXII, 17. Vf, 17; XIX, 94; Jofaé, X, il; II Rolf,
(â) Juges, VI, 14. XIX, 55; Isale, LXIII, S; Job, XXV, 3;
(3) Job, XXV, 9. Piaumes, LXVUI, 18; Daniel, VII, 10.
(4) Exode, XV, S; XII, 99; Geoèie, (s) Psanmei, XXIV, 15.
292 TROISIÈME PARTIB.
§ 2. Z)e V esprit des textes précités.
Cette longue citation est an noaveaa témoignage en fayear delà science, nous allions dire du génie exégétique de la Tradition, comme elle est aussi une preuve des soins dont ses organes savaient entourer Tétude des textes bibliques, ne laissant échapper aucun détail à leur esprit d'investigation, recueillant précieusement la lettre pour en dégager la pensée, rangeant ensuite en faisceau les témoignages recueillis pour en faire cette démonstration collective où viennent se fondre ensuite la quantité et la qualité. Le seul reproche que Ton puisse adresser à celte méthode, c'est de ne pas échapper à une certaine confusion, grâce à cet amalgame d'affirmations historiques, morales, logiques et métaphysiques. On sait d'ailleurs que c^est là un des trails particuliers du génie biblique (1) et traditionnel, faisant appel, sous ce rapport, aux puissants instruments de l'analyse et de la synthèse, créés par la raison philosophique et scientifique. Nous allons donc soumettre les textes précités à la méthode analytique, en les classant d'après leurs catégories.
1** Point de vue historique. A ce point de vue, la paix vient se rattacher au grand nom d'Àharon, de l'illustre pontife, pins regretté que Moïse, en sa qualité de promoteur de la paix et de la conciliation au sein d'Israël (2). On cite ensuite la légende de la tour de Babel, dont les contemporains, plus coupables sous le rapport religieux proprement dit que ceux du déluge, furent cependant épargnés, eu égard à la bonne entente qui régnait entre ses membres; fécond enseignement que le prophète Osée est venu réduire en précepte, dans une formule non moins précise qu'énergique. C'est au même ordre qu'appartiennent les citations relatives aune certaine dissimulation de la rigoureuse vérité, dans le but d'empêcher les excitations et le développement de l'esprit de haine. Quant à la valeur morale de cette
(0 ^oy. premier Tolame, ÂTant-propoi, (i) Nombres, XX, S9; MalaoUe, If 8-
P*ffe 9. Aboth de R. Nathan, chap. IV; Aboib, I,\t!
théorie, nous avons eu lieu déjà de l'apprécier et d'en dire notre avis (i). Nous avons décliné les motifs qui plaident en faveur de ce compromis ; nous l'avons accepté comme le minima de malis de la loi morale; nous l'avons déclaré fondé sur la supériorité du relatif sur l'absolu en matière de conduite sociale. Mais c'est une thèse dont il ne faut pas abuser, dont il faut, au contraire, soumettre l'application à une grande réserve. Quoi qu'il en soit, elle est marquée au coin de ce génie pratique dont l'empreinte se retrouve dans la plupart des faits de l'Histoire sainte. Prétendre que Dieu a déguisé la vérité en rapportant à Abraham les paroles de Sara, ce n'est pas autre chose qu'affirmer ceci : aux yeux de la sagesse et de la justice suprêmes, la paix vaut mieux que la guerre, dût-elle être achetée par une légère transgression morale, quand celle-ci a pour objet d'en prévenir la violation flagrante.
Preuve logique et exégétique. Vient ensuite ce que l'on pourrait appeler la preuve légale, puisée dans la collection des lois mosaïques, laquelle preuve a cela de remarquable qu'elle repose sur une interprétation des plus ingénieuses. Si c'est de la dialectique, c'en est une du meilleur aloi, supérieure au raisonnement scolastique tout autant qu'une œuvre de maître l'emporte sur une esquisse informe. Ne faut-il pas admirer cette profondeur de déduction qui d'un simple tour d'expression, d'une pauvre particule (si), sait dégager une si puissante leçon d'éthique, et assurer à l'amour de la paix la priorité sur toutes les prescriptions pratiques? Enfin, au point de vue dogmatique et théologique, on remarquera cette fréquente et immédiate intervention de Dieu dans l'intérêt de la paix, dont il lui plait de faire l'élément principal de sa rémunération, promise au juste comme la plus belle récompense de ses vertus, refusée au méchant, pour qui la privation de ce bien devient le plus terrible des châtiments.
Preuve cosmologique. — Quel profond enseignement encore dans cette expression qui qualifie Dieu <c celui qui maintient la paix dans le ciel » I Et comme il est confirmé, mieux mis en
(t) Voy. 1er ^ol., p. S51-354.
lumière chaque jour par la science moderne, par celle même que la Tradition n'hésile pas à appeler la science des sciences (1) ! Il s'agit, en effet, de la science astronomique, de robservation de la marche des corps célestes, de cette infinité d'astres qui remplissent l'espace, parcourant leur trajectoire avec une rapidité vertigineuse, décrivant des lignes, des courbes, des paraboles, des hyperboles, des millions de mouvements, sans se heurter, sans se barrer le chemin, concordant, chacun dans son orbite, à l'harmonie de l'ensemble, à la gloriflcalion du Créateur ! N'est-il pas vrai qu'à mesure que le monde stellaire est mieux connu, les corps qui le composent, mieux étudiés, les mouvements des sphères observés avec plus de précision, on admire davantage la toute-puissance, mais aussi la prévoyance de Celui qui en dirige l'impulsion? Tel est le vrai sens du texte susvisé, qu'il faut, pour le bien comprendre, restituer dans son entier : « La domination et la vénération font cortège à Celui qui maintient la paix dans le ciel (2). » Quel est donc ce lien, ce rapport logique entre la paix, d'un côté, et la domination redoutée, vénérée, de l'autre? Eh bien, ainsi que nous venons de le constater, ce rapport nous a été et nous est révélé de plus en plus par les découvertes astronomiques, par ces résultats prodigieux, qui, semble-t-il, ne le cèdent en grandeur, en immensité, qu'à ces mondes planétaires dont ils se font les messagers. Oui, ces espaces incommensurables, ces corps sans nombre dont la nomenclature s'étend chaque jour, ces légions célestes qui se comptent par milliers et par myriades (3), sont les irrécusables témoins de la sagesse directrice plus encore que de la redoutable puissance de leur auteur. Et qu'est-ce qui accuse cette sagesse à nos yeux? C'est la paix, c'est l'harmonie céleste qui préside à leur combinaison, assignant à chacun d'eux et son poste et la part qui lui revient dans le concert universel. Voilà donc la paix qui, s'élevant au-dessus de notre infime globe pour dépasser les sphères des anges et des archanges, plane comme un génie bienfaisant sur la stabilité du
(1) Talmnd, Sohabbath, 75. (3) Pi., LXVIII, 18; Daniel, Vif, 10.
(2) Job, XXV, t.
macrocosme. N'est-ce pas là une conception supérieure de la paix, conception que nous devons à la Tradition « longtemps avant les affirmations expérimentales de la science moderne? Preuve politique. — Descendons maintenant de cette hauteur spéculative pour envisager la paix sous un dernier aspect, an point de vue du gouvernement politique, se traduisant dans le principe du droit des gens. Voici comment la Loi orale, commentant la Loi écrite, nous ordonne depréluder à la guerre par des propositions de paix : ce La disposition formulée dans le Deutéronome (1), nous dit-on, n'est pas autre chose que la conduite tenue par Moïse envers le roi Sihôn érigée en loi. Sans se faire illusion sur la nature des sentiments que nourrissait ce roi Emoréen à Tégard d'Israël, Moïse ne s'en crut pas moins obligé de lui faire des ouvertures, de commencer par des paroles de paix, prenant ainsi l'initiative des prescriptions qui sont devenues celles du droit de$ gens. » Donnant à ce fait des proportions légendaires, la Tradition fait dire à Dieu ce qui suit : a Ce que tu viens de faire, ô mon serviteur 1 par les seules inspirations d'une conscience juste et éclairée, sera désormais la loi régulatrice des conditions de la paix et de la guerre (2). Voilà certes un principe, une régie de conduite qui ne sera désavouée par aucun code du 'droit des gens. Les considérations que nous venons d'émettre ont été résumées dans un texte qui occupe une si grande place dans la liturgie qu'il forme la finale des principales prières quotidiennes : a Que celui qui maintient la paix dans le ciel nous l'accorde à nous et à tout Israël. Amen (3)1 » Ainsi la paix est le pivot autour duquel se meuvent ciel et terre, le ciel par la loi de la gravitation universelle, la terre grâce à l'influence prépondérante qu'elle exerce sur les relations sociales et internationales, telle qu'elle vient d'être développée d'après le Deutéronome. Nous n'avons rien à ajouter à cette formule, si profonde et si étendue à la fois.
(1) Deatfr., XX, 10. (3) Finale de ^131 D'ibis rw')^.
(t) Debarim Rabbe, leot. 8.
§ 3. De la contradiction apparente entre le rôle attribué à la paix et celui qui est assigné à la guerre^ au point de vue de la Révélation.
Voici maintenant une grave objection qui surgit et qui a droit à toute notre attention : Si la paix, nous dira-t-on, est un de ces principes antérieurs et supérieurs à Torganisation des peuples et des sociétés, comment se fait-il qu'elle soit si souvent évincée par sa terrible rivale, par la guerre suivie de son infernal cortège de maux et de malédictions? Suffira-t-il, pour écarter Tobjection, d'imputer cette dernière à raberration humaine venant se mettre au travers de la vérité et de ses prescriptions? C'est là une assertion plus facile à émettre qu'à soutenir. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne semble guère d'accord avec la doctrine biblique qui lui inflige un éclatant démenti. L'idée de guerre, de combat, de force matérielle, occupe trop de place dans l'Écriture pour laisser le moindre doute sur son intime pensée, à savoir que cet instrument de destruction fait partie des engins de l'arsenal providentiel, et qu'il n'est rien moins qu'un moyen de gouvernement. Quoi ! la guerre serait un crime de lèse-majesté divine et humaine, lorsque nos livres saints sont pleins de récits militaires qui s'échelonnent tout le long du cycle> depuis Abraham jusqu'à la ruine de Jérusalem et du temple ! Quoi ! elle serait frappée de réprobation, lorsqu'elle s'afOrme des centaines de fois comme la messagère du ciel ; elle serait un crime, une violation flagrante de la loi merale, lorsque Dieu est appelé, ici « le maître de la guerre (1) », là « le héros de la guerre (â] », ailleurs « la glorieuse épée d'Israël (3) », ou bien a celui qui aiguise son glaive flamboyant, se venge de ses ennemis, abreuve ses flèches de sang, nourrit son épée de chair (4) ! » Figures poétiques, hyperboles prophétiques, alléguera-t-on. Mais la prose, la langue de la raison et des faits, est-elle moins expres-
(0 Exode, XV, 3. (s) Deotér., XXXIII, f9.
(t) Psaumes, XXIV, 8. (4) Deatér., XXXU, 41 el 4t.
sive? L'Histoire sainte ne nous montre-t-elle pas le Dieu de la guerre armant lui-même le bras d'Âchur et de Nabuchodonosor, de ces redoutables conquérants, devenus les instruments de sa vengeance? N'est-ce pas lui qui voue successivement à l'extermination et Àmmôn, et Moab, etEdom, et Torgueilleuse Tyr, et la voluptueuse Egypte? Enfin le législateur nVt-il pas édicté toute une série de dispositions en vue de ces éventualités belliqueuses qu'il considère comme imminentes? Il veut qu'à la veille du combat le pontife, c'est-à-dire le ministre d'amour et de paix, vienne encourager les bataillons, bénir les armes meurtrières au nom du Seigneur, soutien et protecteur des milices d'Israël (i). Encore un coup, comment concilier ce Dieu couvert du casque, brandissant son épée, ardent à la lutte, pareil au bouillant guerrier qui parcourt la lice (2), avec le Dieu invoqué sous le nom de Dieu de paix (3), créateur de la paiXy de la paix équivalant à la création tout entière (4)?
Tout d'abord, nous nous demandons si c'est la seule fois que l'Ëcriture nous offre le spectacle de ces contraditions, de ces antinomies, comme dirait Hegel. Non, certes : ici comme ailleurs, toutes les fois qu'il s'agit de l'exposé de grandes vérités dogmatiques ou morales, elle a soin de nous montrer dans toute son intensité le courant double et opposé. De même que la lumière n'acquiert tout son prix que comparativement aux ténèbres, de même la paix ne prend toute sa valeur que mise en regard de la guerre. Cette antinomie a été l'objet d'une formule magistrale dans le passage prophétique suivant : « Créateur de la lumière, dispensateur des ténèbres, ordonnateur de la paix, promoteur du mal, c'est moi, TËternel, qui suis l'auteur de tout cela (5). » Dans ce texte nous retrouvons le parallélisme biblique entre la lumière et les ténèbres d'une part, la paix et le mal, de l'autre. On sait, du reste, que le parallélisme est une des propriétés essentielles de la langue sacrée, un puissant moyen de comparaison entre les idées,
(l) Deotér., XX, f-4. (3) Jnge8,VI, S4; of. oi-dessos.p.SSl.
(9) IsaTe, LIX, 17 et 18; LXIII, t-6. (4) Ibid. i^n n» K'n'ini blbo rvû"^
(5) Isale, XLV, 7.
C*est au même titre que Dieu est qualifié de créateur de l'obscurité et de créateur du mal. Qu'est-ce donc que cette création, et peut-on créer le néant? L'obscurité est-elle autre chose que l'absence de lumière? Et pourtant elle est une réalité, en ce sens du moins qu'elle double le prix de la laaiière, l'astre du jour ne paraissant jamais plus radieux qu'au moment où il vient chasser devant lui les ombres de la nuit pour 7 substituer sa clarté. C'est dans le même sens que TEcclésiaste compare la supériorité de la sagesse sur l'ignorance à celle de la lumière sur les ténèbres (1). Par application de cette doctrine à notre sujet; nous dirons que le mal ou la guerre est moins la négation que la confirmation de la paix. Comment cela? Par le seul motif de nous faire mieux apprécier les bienfaits de la paix, laquelle n'est jamais mieux goûtée que le lendemain de la guerre, qu'à la suite de ces ouragans qui laissent dans les contrées situées sur leur parcours de si terribles traces de leur passage. Nous disons ouragan^ ce terme exprimant le mieux les effets de la guerre, de la guerre qui est pour les centres humains ce que sont à la nature ces météores qui, dans leur élan, purifient l'air, assainissent l'atmosphère, les préservent de la stagnation, rétablissent l'équilibre au sein de la création, grâce à ces chocs aussi salutaires que violents. Nous ne sommes pas plus en droit, d'après cela, de protester contre les maax de la guerre que contre les perturbations météorologiques.
Ces considérations, puisées dans l'étude des textes bibliques non moins que dans l'observation de l'ordre naturel, ne sontelles pas corroborées par le témoignage de l'histoire générale de l'humanité? Laissons les faits répondre à cette question. Que viennent donc faire ici-bas ces météores humains, ces conquérants qui sacrifient à leur ambition les bataillons et les légions par milliers? Pourquoi Âchur est-il appelé « glaive de la colère de Dieu (2), et Nabuchadnetzar a verge de Dieu (3)?» Pourquoi, en dépit des affirmations de la raison moderne, ne parvient-on pas à les rendre odieux? Pourquoi leurs noms
(0 Ecoles., II, 13; cf. préface de Meo- (f) Itale, X, 5.
deUsohn, citant le Zo'har. (s) Jérémle, LI, tO.
restent-ils si apparents dans le livre d'or de l'histoire? Pourquoi les Alexandre, les César, les Napoléon, n'ont-ils jamais cessé d'exciter notre intérêt, de rester en odeur de sainteté, pour ainsi dire, au sein des masses? N'est-ce pas qu'ils sont investis d'une mission providentielle? Oui, il y a là une sorte d'intuition qui est pour les peuples ce que la réflexion et l'effort intellectuel sont pour les penseurs, avec celte différence pourtant que l'intuition, sans être infaillibe, est moins sujette à l'erreur, grâce à sa filiation avec la Révélation divine. Du vivant déjà de ces hommes-prodiges, et plus encore après leur mort, on découvre sur leur front, et dans tout leur être, une marque du sceau de la prédestination, qui leur a été imprimée par le directeur de l'humanité.
C'est là ce qu'on entend par la théorie des héros, théorie qui a de nos jours, nous le reconnaissons, autant de contradicteurs que de défenseurs, mais qui repose cependant sur les résultats d'une science également nouvelle, celle de la philosophie de l'histoire. Que nous révèle-t-elle à ce sujet? Que les conquêtes de Nabuchadnetzar opérèrent la première fusion des peuples méditerranéens; que celles de la monarchie persane vinrent substituer aux tendances fatales, inexorables, du régime de la haute Asie, la direction plus douce, plus libre et aussi plus intelligente de la race japhétique; que celles des Grecs sur les Perses sont la victoire de l'esprit sur la matière, de même que celles des Romains expriment la supériorité du génie d'organisation et de forte centralisation sur celui d'un fédéralisme dissolvant. Ce sont autant de refontes successives de l'humanité jetée dans la fournaise pour en sortir chaque fois plus parfaite et mieux appropriée au rôle qui lui est réservé dans les prévisions de la sagesse suprême. Après Ninive, Babjlone ; après Babylone, Cyrus ; après Cyrus, Alexandre ; après Alexandre, César; après Athènes, Rome; après Rome, l'invasion des barbares, rajeunissant et renouvelant le sangappauvri du monde païen ; après l'invasion des barbares, la jeunesse turbulente de la féodalité, la foi naïve du moyen âge, précurseurs de l'émancipation de la raison moderne arrivée à sa matu-
rite. Aime-t-on mieux faire Tapplication de ce thème à THistoire Sainte proprement dite? Elle s'y prêtera avec la meilleure grâce du monde. Les guerres soutenues contre les Cananéens durant la période quatre fois séculaire du gouvernement des juges préparèrent Tunitë dlsraël, qui devint un fait accompli sons le règne glorieux de David et de Salomon. Les guerres qui suivirent le schisme, le déchirement de la royauté davidique, Tinsurrection désastreuse des dix tribus, aboutissant à la des-, traction réciproque des États belligérants, eurent néanmoins ce résultat remarquable de mettre hors de page la stabilité d'Israël comme religion, sinon comme nation, de nous montrer, par un étrange contraste^ les plus hautes inspirations de la religion révélée surgissant du sein même de cet effondrement social, de nous faire admirer cette citadelle bâtie sur des ruines, d'une solidité à toute épreuve parce qu'elle est immatérielle. Enfin le dernier acte de cette grande tragédie qui s'appelle Thistoire d'Israël, la guerre des juifs contre les Romains, à quoi aboutitelle? A la transplantation du peuple de Dieu du sein d'une cité de pierres au beau milieu de l'humanité, ensemençant partout le sol de la dispersion et l'ameublissant pour la culture de la vérité religieuse et morale (1).
Ces enseignements que viennent de nous fournir à l'envi l'histoire sacrée et l'histoire profane, les annales israéliles, païennes et chrétiennes, nous expliquent amplement cette façon d'apologie de la guerre que l'on est tenté de reprocher à l'Écriture. Quand elle met la guerre sous le patronage de Dieu, elle ne prétend nullement lui faire endosser la responsabilité des horreurs qui l'accompagnent. Non, les sévices cruels, les carnages inutiles, les massacres impitoyables, les violences inouïes, les cruautés révoltantes, les fléaux, les ravages, les ruines et la dépopulation que la guerre traîne fatalement à sa suite, appartiennent à leurs auteurs immédiats. Ce qui revient à Dieu, ce dont il s'arroge la paternité, c'est la cause juste et véridique qui est la source du conflit; ce sont les résultats sociaux, l'étincelle divine qui jaillit de ce choc, c'est-à-dire les
(I) Osée, II, fS; cf. Tftliiad, PeiM*him, 68.
conquéles morales qui germent dans le sol imprégné de suear et de sang. Voilà comment il faut envisager la guerre de Dieu contre Pharaon, c'est-à-dire la défense du droit contre la force ; l'intervention de Dieu en faveur de Gédéon, défendant le sol sacré de la patrie contre les incursions des hordes pillardes de Madian. Au contraire, Dieu se retire du champ de bataille quand c'est la bonne cause qui succombe et la mauvaise qui triomphe. Il en est ainsi quand Saiil tombe vivant entre les mains des Philistins, quand les tribus, au lieu de châtier les auteurs du forfait de Guibéa, se livrent à une extermination réciproque, quand Roboam veut recouvrer par la force l'hégémonie qu'il avait perdue par les défauts de son gouvernement, quand le dernier roi de Juda veut défendre contre le conquérant babylonien une monarchie aux abois, dépouillée de tout prestige et de sève vitale.
Le développement de cette thèse n'est pas autre chose qu'une des formes du génie biblique, attribuant l'approbation du bien et la réprobation du mal à l'action directe de la personnalité divine. Rien de plus évident que les conséquences de cette donnée : si la guerre sacrée, si la guerre de Dieu se confond avec la défense de la bonne cause, de la justice, delà vérité, contre l'iniquité, l'arbitraire et la tyrannie, n'est-il pas évident que la guerre est le meilleur stimulant de la paix, que par les efforts qu'elle déploie pour le redressement des torts, pour l'extirpation de la violence, pour le triomphe du vrai sur le faux, elle se met an service de la paix, jalouse de la rasseoir solidement sur son assiette branlante, et de lui rendre le pouvoir après lui avoir restitué ses titres au respect universel? Ainsi considérée, la guerre ne serait, après tout, qu'une crise salutaire, pareille à celles qui travaillent l'organisme, le sauvant de la langueur et de l'état de marasme. Une expression singulière, déjà remarquée par la Tradition (1), rend notre idée d'une façon des plus heureuses. Il s'agit du terme contradictoire a la paix de la guerre (nanbon diio). » Qu'est-ce que cela signifie? C'est la plus juste définition de la
(1) II Samuel, XI, 7; cf. BemldUr et Debarlm Ribbi, «. «•
guerre, à savoir que la guerre n'eslpas rennemie, mais 1 alliée de la paix dont elle aide à rétablir et à consolider les fondements toutes les fois quUls sont ébranlés.
De cette déclaration de droit diyin dont nous honorons la guerre faut-il conclure à sa stabilité, à son éternité? Â Diea ne plaise I Ce serait une erreur contre laquelle viennent protester les considérations mêmes que nous avons invoquées en faveur de sa raison d'être. Nous venons d'établir qu'elle n'est réellement divine qu'en sa qualité de champion du vrai, da bien et du juste, à rencontre du faux, du mal et de l'inique. Il s'ensuit que si les bons éléments peuvent être sauvegardés par d'autres moyens que la force, ultima ratio regum^ notam-' ment par l'intérêt général mieux entendu, par la prédominance de la raison et du bon sens sur les mauvaises passions, par une philanthropie plus éclairée et reposant sur de larges bases, par la discussion calme et raisonnée substituée aux clameurs des sentiments hostiles, la guerre aura fait son temps. Or, c'est précisément le desideratum formulé par la prophétie politique et internationale, annonçant la transformation de tous les engins meurtriers de la guerre en instruments aratoires (1).
Ceci nous amène tout naturellement à la question qui préoccupe si vivement la philanthropie moderne, à celle de la paix perpétuelle qui a tenté naguère de sortir des nuées de l'abstraction pour s'établir en pleine réalité. Personne n'ignore l'importance qu'avait prise peu de temps avant la dernière guerre la ligue internationale pour la paix. Les discours prononcés par les représentants des cultes officiels, et par des hommes pratiques appartenant aux diverses catégories sociales, n'ont pu passer inaperçus. Qu'ils parlent au nom de la religion, de la morale ou de la raison pure, leurs conclusions sont identiques. Guerre à la guerre, destruction des armes offensives, suppression des institutions militaires qui en tirent leur substance, c'est-à-dire, finalement, réalisation pleine et entière des promesses du prophétisme. Certes, nous devons
(1) Iiale, II, 4; Mich<e, IV, 3.
applaudir à ces démarches, à ces efforts, à ces paroles si conformes aux affirmations de nos livres saints, sous la seule condition de suivre les inspirations de ces derniers, de ne pas détacher la paix des garanties religieuses et morales sans lesquelles sa marche progressive devient impossible. Quelles sont ces garanties? Celles mêmes dont les prophètes ne cessent d'accompagner leurs annonces messianiques, la pratique de la justice et de la charité, la propagation de Tinstruction fondée sur la connaissance de Dieu, le développement du sentiment de la fraternité puisé dans la conscience de la dignité humaine, toutes ces qualités dans lesquelles nous avons reconnu les éléments constitutifs du progrès moral (i). En sommes-nous là, touchons-nous à cette époque bienheureuse si brillamment retracée par le pinceau des voyants, en avonsnous affranchi le seuil, ou du moins en sommes-nous tellement rapprochés qu'il suffira d'un seul bond pour y entrer de plainpied? Il semblerait que des faits récents soient venus nous dessiller les yeux à cet égard. En effet, par une sorte d'amère dérision, les discours des congrès de la paix retentissaient encore à nos oreilles que la trompette guerrière, redoutable Schofar, est venue souffler sur toutes ces belles protestations et les réduire en fumée. Pour nous, interprètes de la parole révélée, la cause de cet insuccès est facile à saisir. Le triomphe de la paix est connexe du triomphe de Zion et de Jérusalem, c'est-à-dire du triomphe de la religion et de la doctrine biblique. Tant que la religion n'aura pas conquis sa véritable place, tant que la raison moderne, loin de baisser pavillon devant la raison divine, persistera dans ses rêves de grandeur et de domination absolue, la paix ne régnera pas sur la terre puisque nous la méconnaissons dans le ciel.
Ces réserves faites, nous n'hésitons pas à rendre hommage à la persévérance, à l'énergie croissante avec laquelle s'accuse la tendance pacificatrice, en dépit des obstacles. Quelle que soit, après tout, l'impulsion qui la dirige, religieuse ou rationnelle, morale ou sociale, elle est en accord avec la parole de
(0 Voy. 1er ^ol., p. f 19 etinir.
Dieu, et cet accord saffit poar la recommander à nos sympathies. Toule tentative qui marche parallèlement à la ligne prophétique, fût-ce par des mobiles tout différents ou opposés, est mëriloire. Le faux mobile finit par disparaître tôt on tard, et les effets qui restent sont acquis au profit de la direction providentielle. En définitive, sans nous faire illusion sur le succès immédial de ces manifestations en faveur de la paix^ sans les approuver dans leur effort offensif contre les institutions militaires dont la nécessité est démontrée par le double témoignage du temps et de Tespace, nous devons y reconnaître le prélude du messianisme, la première réalisation des promesses exprimées par les bouches les plus autorisées à parler au nom de Dieu.
^ i. Delà paix civile et domestique.
Après cet essai sur la morale et les conditions de la paix nationale et universelle, il nous reste à l'envisager au point de vue de la société civile et de Téconomie domestique. Une première remarque à faire à ce sujet, c'est que la guerre, dont les causes et la raison d'être viennent d'être développées sous le rapport politique, est frappée de réprobation dès qu'elle sévit au sein même d'un peuple ou d'une famille. Nous allons en citer deux exemples remarquables, dont le premier, déjà invoqué, est tiré de l'épisode tragique de la femme de Guïbéa (1). Point de contestation possible sur la justice de la prise d'armes dlsraël contre Benjamin, puisqu'il ne s'agissait de rien moins que de tirer vengeance d'un forfait qui le disputait en scélératesse à la conduite de Sodome. Israël voulait donc laver dans le sang de la tribu coupable un grand outrage fait à la morale publique, une horrible violation des droits de l'humanité. La justice était entière d'un côté, comme l'iniquité, de l'autre. Comment se fait-il alors que cette cause sacrée ait eu tant de peine à triompher, et
(I) Jagef, chap. XX.
seulement après avoir essayé deux sanglantes défaites? Pourquoi le saint oracle des Ourim et Toummim^ consulté par le pontife, donna-t-il par deux fois une réponse ambiguë, plus conforme aux révélations de Toracle de Delphes qu'à l'expression franche ei nette du verbe divin? Car ce n'est effectivement que la troisième fois , après les deux défaites susmentionnées, que Pinéhas obtient une réponse catégorique lui annonçant la victoire. Par quel motif l'historien sacré nous montre-t-il l'intervention de la Providence, allant, pour ainsi dire, à contre-cœur au secours du bon droit et de la juste cause? Apparemment pour nous inculquer cette grave et salutaire leçon qu'une guerre civile, que la lutte fratricide , quels que soient les motifs qui la justifient, est toujours odieuse à Dieu, non moins par son origine que par les funestes conséquences qui en découlent. On tient à nous faire savoir qu'Israël avait eu tort de courir précipitamment aux armes; sa punition était méritée, parce qu'il devait épuiser d'abord contre la tribu rebelle tous les nioyens de conciliation possibles. Si Dieu se prononce, en dernier ressort, pour Israël contre Benjamin, c'est qu'après tout, ce dernier était le vrai coupable, et qu'une victoire définitive, remportée par lui, eût eu cette fatale conséquence de sanctionner une violation du droit des gens. Mais le succès d'Israël devait lui coûter cher, nulle guerre civile n'ayant droit aux encouragements, aux sympathies d'en haut. C'est la seule façon, ce nous semble, de se rendre compte des obscurités de ce récit, relevées déjà par l'un de nos plus illustres théologiens (1).
Passons au second fait historique, à l'annonce prophétique du déchirement de la monarchie davidique. La défection des dix tribus y est considérée comme un châtiment du ciel ; c'est un prophète, A'hia le Schilonien, qui vient de la part de Dieu annoncer à Jéroboam sa prochaine promotion, lui adjuger la souveraineté du royaume d'Israël, arraché aux indignes successeurs de Darid qui marchent si peu sur les traces du fondateur de leur dynastie. Mais, d'un antre côté, quelles réserves et quelles
(1) Na*hmiiilde, comiMiit. à U Thon, moi. Vayera, Genèse, XIX, S.
restrictions ! Comme Torgane de Diea a soin de sauvegarder les droits de cette même dynastie ! Répétant à plusieurs reprises quMl lui conserve la domination de Juda et de la sainte cité, déclarant finalement que cette scission ne sera que temporaire, que Tunité d'Israël ne sera jamais frappée de prescription (l). Et quelle est la cause de ces réserves? L'amoindrissement des guerres civiles qui allaient sortir de ce schisme, un avertissement pour chacun des deux royaumes, de se renfermer dans ses limites, au lieu de se livrer à des agressions mutuelles. Il y a mieux encore :1a lutte fratricide qui constitue le fait dominant de la période de la royauté est Tobjet d'un désaveu formel dès son origine. Nous y lisons, en effet, que, la séparation du royaume étant devenue un fait accompli, le rejeton de Salomon et de David se montra tout aussitôt disposé à revendiquer l'héritage paternel à la tête d'une armée considérable. Mais alors un homme de Dieu se présente à lui pour le détourner de son entreprise en l'informant que la défection des dix tribus s'élait réalisée de par la volonté de Dieu (2). Or cette injonction d'en haut n'est rien moins que la condamnation anticipée de tout ce qui va suivre, c'est-à-dire de toutes les guerres, combats, batailles, victoires, défaites, opérations militaires, étendant comme un voile sanglant sur cette funeste période de la royauté. L'arrêt est prononcé; tant pis pour les hommes qui, aveuglés par leurs violentes passions, n'ont garde d'en tenir compte; l'historien sacré n'a pas failli à sa tâche, à celle de dégager la responsabilité de la Providence. Si la décadence arrive à pas précipités, elle doit être imputée à leurs vrais auteurs, à ces rois qui aiment mieux s'arracher mutuellement quelque lambeau de territoire que de travailler au retour de l'unité d'Israël par une conduite conforme aux décrets de la volonté suprême.
Nous croyons que ces deux exemples, puisés dans les faits généraux de l'Histoire Sainte, démontrent suffisamment qa*en dehors des guerres politiques, entreprises soit pour la réalisation d'une grande idée, soit pour la fusion et l'unification plus
(i) 1 Roif, XI, 29-39 (t) I Roii, XII, 11-i4.
étroite de certaines races oa fraction^ de rhumanité, la guerre est toujours un mal, souvent un crime, frappé de la réprobation biblique.
C'est la paix qui doit régler tous les conflits surgissant au sein d'une même nationalité, fût-ce même au prix des plus douloureux sacrifices.
A son tour, la loi orale vient confirmer celte distinction, en établissant une certaine gradation dans les entreprises de guerre, en assignant le premier rang à ce quelle appelle la guerre obligatoire^ à celle qui a pour objet la défense sacrée de la religion et du sol de la patrie, la seconde place à la conquête de la région palestinienne nécessaire pour rétablissement stable et régulier du culte du monothéisme (niîj-in nanio), mais rejetant à Tarrière-plan les guerres de conquêtes proprement dites, qui n'auraient d'autre but que d'arrondir Israël aux dépens des nations limitrophes. Aussi ces dernières sont-elles privées du droit de provoquer des levées en masse ou de procéder à la conscription (i). Il y a sur ce point complexe toute une législation émanant de la double inspiration de la loi mosaïque et du droit des gens, faisant peser la même condamnation sur toutes les hostilités suggérées par la raison d'Etat en tant qu'elles ne sont pas d'accord avec la raison divine.
Pour compléter celte théorie de la paix, il nous reste encore à examiner deux de ses aspects, aussi importants quoique moins apparents dans leur milieu plus restreint. Il s'agit de la paix dans la cité et de la paix dans la famille.
La paix dans la cité, La paix dont nous allons parler n est plus la paix publique, la paix dans la rue opposée aux collisions de la force brutale. Son domaine moral est bien plus vaste : elle embrasse dans son sein, non-seulement les conditions de la paix négative, qui n'est encore que labsence des hostilités, mais toutes celles de la fraternité la plus étendue et la plus compliquée. C'est à cette dernière que s'applique la proposition traditionnelle déjà invoquée, à savoir quMl ne suffit pas* de faire bon accueil à la paix qui vient au-devant de
(1) Sjnhédria, oh*p. I^, Mbobot 8; S4U, ch*p. VIII, MiichotT; Ttlmad, iMd,
nous, mais qu'il faut aller au-devant d'elle, en poursuivre la réalisation partout et toujours. Pour la mener à bonne fin, deax conditions sont nécessaires : la première, c'est Tamour de la paix, non pas un amour platonique qui se borne à quelques froides protestations, mais un amour ardent, expansif, sachant braver et vaincre les difficultés, cet amour qui, d'après la légende, fit la gloire d'Âharon et lui valut, nous ne voulons pas dire la supériorité, mais la priorité sur Moïse dans les affections du peuple (1), cet amour enfin que la Tradition place au premier rang des obligations morales, à côié de la charité (2). Ainsi comprise, la paix, c'est encore la charité, lacharité élevée à sa plus haute puissance, arrachant les ronces et les épines qui semblent pousser sous les pas des hommes et envahissent si souvent la noble culture des sentiments de tendresse et de sympathie, si l'on n'a bien soin d'amender le sol. Cependant les efforts tentés dans cette voie de la paix morale seraient vains ou du moins peu fruciueux s'il n'étaient pas corroborés par une constante réciprocité. Et, afin d'éviter l'équivoque et l'incertitude en cette matière délicate, on nous signale l'obstacle qu'il s'agit tout d'abord d'écarter de notre chemin. Quel est cet obstacle ? Il est facile de le reconnaître dans l'obstination que nous mettons trop souvent au service de nos sentiments haineux, dans le faux orgueil qui nous défend de nous déjuger, dans la fausse dignité qui nous commande une sotte persévé-^ rance, nous rivant à la chaîne de nos inimitiés, sous peine de déchoir dans notre propre estime. Autant la révélation et ses interprètes blâment cet entêtement dans la haine, autant ils sont prodigues d'éloges envers ceux qui savent se mettre audessus de cette sensibilité mesquine, la dominer de toute la hauteur acquise à la vraie dignité, à la dignité de l'âme sur la susceptibilité, fille de Tégoïsme. Dirigée par ces deux guides infaillibles, protégée par le double génie de l'amour de l'humanité joint à l'effet conciliateur que la Tradition a jugé à propos de personnifier dans deux noms glorieux et chers an judaïsme, le premier dans un personnage biblique, dans le
(I) Aboth de R. N*Uiao, chip. IV. (s) Péah, chip. 1er, Miichn* preaièr«.
pontife élu de Dieu (i)« le second dans une illustration rabbinique, dans le grand Akiba (2), la paix peut marcher résolument sur une route si bien tracée, s'écrier non pas: « Paix aux hommes de bonne volonté! » comme le dit TËvangile (S), « mais, avec le sublime Isaïe : a Paix à celui qui vient de loin comme de près (4) . »
La paix dans la famille. Les considérations que nous venons de développer ne perdent rien de leur valeur, si elles sont appliquées au théâtre plus restreint de la famille. La seule remarque à faire à propos de cette dernière catégorie, c'est que les conséquences de la paix violée sont, pour ainsi dire, en raison inverse des dimensions de la scène où elles viennent éclater. Plus celles-ci sont étroites, rapprochées et serrées, plus celles-là sont violentes, à l'instar des bétes fauves dont la férocité s'accroît dans la cage de fer où elles se trouvent enfermées. De là l'universalité de la légende des frères ennemis, qui a son expression dans la Genèse, dans la mythologie aussi bien que dans Thistoire : Gain et Abel, Esaû et Jacob, les Atrides, marqués du sceau de la fatalité, en sont les types variés, mais également vrais. Aussi les deux courants de la paix et de la guerre fraternelles sont-ils largement esquissés dans la Bible. Voici pour le premier : « Qu'elle est, bonne, qu'elle est douce, l'union affectueuse des frères I douce cqmme Thuile parfumée coulant sur la barbe pontificale d'Âharon, féconde comme la rosée de Hermon sur les collines de Sion (5). — Et quelle est la félicité promise à l'homme craignant Dieu et se nourrissant du labeur de ses mains? — Comme une vigne fertile sera ta femme au coin du foyer, et tes tils comme de jeunes plants d*oliviers autour de ta table (6). — Par contre, quel est le plus grand des crimes, en abomination au Seigneur? — G'est, selon les Proverbes, l'excitation des dissensions entre les frères (7). » Nous avons eu déjà l'occasion de citer d'autres passages de ce livre flétrissant la femme
(1) Aboth. (6) Piavmet, CXXXIH, 1-t.
(9) Talmad, Taaaith, tS. (6) Pianmet, CXXVIH, S et 4.
(3) Math. (7) ProT.,VI, 19.
(4) liale, LVn, 19.
qaiDteuse et querelleuse, véritable dissolvant du foyer domestique (i) C'est dans le même esprit que la Tradition compare la discorde entre les époux à un feu dévorant, expulsant la majesté divine de la cliambre nuptiale pour la livrer en proie aux démons de la colère et de la haine (2). En dehors de la paix, fortune, richesse, prospérité et grandeurs portent en elles le ver rongeur dont les ravages, tantôt lents, tantôt rapides comme la foudre, finissent par changer en plaies hideuses les plus brillantes apparences de force et de santé. Avec la paix, les plus cruelles épreuves de l'adversité deviennent supportables; elle est le baume de Galaad,qui calme, qui soulage les plus cuisantes douleurs; elle a de quoi suppléer à tous les biens, tandis que rien au monde ne peut nous en offrir Téquivalent. Présente, elle est le soleil qui pénètre, pour les égayer, dans les réduits les plus obscurs; absente, elle laisse la nature et la société plongées dans les ténèbres de TÉgypte. Quand, en effet, le trouble et l'obscurité sont au dedans de nous, au milieu même de cette ceinture qui doit être faite d'union, de concorde, de sympathie et d'harmonie, comment dissiperions-nous les ombres façonnées de nos propres mains? Elle est donc non moins juste que célèbre, la comparaison faite par le prophète entre la lumière et les ténèbres d'un côté, et la paix et le mal de Fautre (3).
Résumé et conclusion de ce chapitre
Étudiant la p^iix sous ses aspects généraux, nous Tayons montrée tour à tour dans la société, dans la cité, dans la famille. Nous aurions suivi Tordre inverse si, par cette gradation descendante, nous n'avions pas tenu à démontrer que la paix de la famille est de la plus impérieuse nécessité, puisque les violations dont elle est l'objet sont les plus désastreuses. Cet examen successif devait nous faire mieux comprendre la
(1) ProT., XVII, 1; XXI, 9; of. plu (S) Talmnd.S^U, 17;cr.Bemldb«rRabU,
haat, chap. I«r, g 4. lect. 10.
(3) IiAle, XLV, 7; et. le } S, oMestai.
LA MORALE SOCIALE. 3il
profondeur de l'aphorisme traditionnel : « Dieu n'a pas trouvé de bénédiction plus large, plus compréhensive, à octroyer à Israël que la paix. » Ne venons-nous pas de la voir embrasser dans une étreinte unique famille, nation et humanité? Que vous montiez ou que vous descendiez ces trois degrés, vous ne cesserez de la rencontrer sur votre passage, vous éclairant de son flambeau toujours allumé, quoi qu'on fasse pour l'éteindre.
Le premier point à noter dans cette conclusion, c'est la place assignée à la paix parmi les éléments moraux directeurs. L'Écriture et la Tradition la font siéger à l'envi à côté de la charité dont elle est l'égale par le rang non moins que par l'importance de ses œuvres. Cette parité a son expression sublime dans les paroles du Psalmiste : « Charité et paix s'identifient par un baiser (1). »
Le second point qui offrait matière à discussion, c'était la grande objection formulée contre le penchant peu déguisé de la doctrine révélée pour la guerre, et qu'il fallait expliquer par la détermination réciproque du droit de paix et de guerre. A cet égard, nous avons pu nous convaincre, sous le double rapport théorique et pratique, que, dans la pensée de la Révélation, la guerre est l'auxiliaire obligée de la paix, que son intervention a pour but constant de rétablir l'autorité matérielle et l'ascendant de celle que l'on nomme sa rivale, grâce à l'anéantissement des obstacles qu'elle rencontre dans les passions comme dans les directions des pouvoirs temporels. Les faits que nous avons cités et que nous aurions pu multiplier sont de nature à nous édifier sur les conditions de la guerre légi time et même obligatoire. C'est d'abord la défense de la religion et de la patrie; c'est ensuite la résistance opposée à la tyrannie, à la compression des consciences, à la violation du droit d« la nature et des gens, à l'exercice de tout pouvoir iniqucf et corrupteur. Sauf la conquête de la Palestine, indispensable pour rétablissement régulier du culte du monothéisme et sa préservation contre les atteintes du polythéisme et de ses saturnales, aucune guerre
(i) PiAomet, LXXXV, il.
de conquête n*a été ni autorisée ni provoquée par Tesprit saint. La plupart de ces guerres sont, au contraire, hautement blâmées, énergiquement flétries par Thistorien du schisme dlsraël et de ses conséquences politiques. Finalement, la guerre juste et légitime n*est qu'un expédient, un moyen détourné d'amener le triomphe de la justice, de rhumanité, de la bonne cause en général. Il s'ensuit que si ce but peut être réalisé par d'autres moyens, la force brutale doit céder le terrain à la force morale. Or c'est précisément cette substitution que le prophétisme s'est fait gloire d'enseigner et de proclamer comme un message divin. Est-ce une protestation contre le Mosaîsme et ses tendances belliqueuses? Non, c'est plutôt un retour vers la doctrine pratriarcale, vers VAbrahor misme^ vers cette assurance trois fois répétée : « toutes les familles de la terre seront bénies en toi et en ta race (1) », assurance contre laquelle Moïse, autant que nous sachions, ne s'est jamais inscrit en faux. Nous nous sommes cru autorisé à en tirer cette conclusion que les efforts déployés de nos jours en vue de la paix universelle, avec un succès encore problématique, sont pourtant conformes à la donnée prophétique, si admirablement résumée dans l'invocation d'Isaïe : « Paix ! paix! au loin comme de près (2) », c'est-à-dire entre les nations comme entre les concitoyens et les membres de la même famille. Mais prenons garde d'oublier que c'est au nom du Seigneur que le prophète annonce cette bonne nouvelle, car il ajoute : « G*est l'Ëternel qui a dit : Je le guérirai. Je guérirai le monde de cette plaie de la discorde, je cicatriserai cette blessure, mais par quoi? par le souffle pur des lèvres (a-^a «^^ii b*^n&v9] substitué au bruit des engins meurtriers. » Salut donc à ces congrès de la paix, à ces ligues internationales, à ces manifestations publiques provoquées par des représentants de toutes les croyances I Soyez les bienvenus au nom du Dieu de la paix ; allez sur les pas des prophètes tendre la branche d'olivier aux peuples et aux rois ; ne vous laissez pas décourager par l'insuccès de vos premières démarches ; songez que la
(I) Genèse, XII, IS. (l) IiaTe, LIX, 19.
réalisation d'une œuvre pareille exige des efforts persévérants; sachez que les organes de la Révélation nous en ont montré Taccomplissement dans un lointain obscur. En vous inspirant de leur pensée, vous finirez par faire tomber les haines et les dissensions sociales, comme tombèrent jadis les murs de Jéricho au son du schofar embouché par les pontifes, du grand schofar qui donnera le signal de Tunification de toutes les races de l'humanité (1).
Conformément à nos précédents, nous terminerons cet exposé des principes par un coup d'œil jeté sur la réalité historique. Comment le judaïsme a-t-il pratiqué et pratique-t-il encore ces préceptes de la paix ? Une sévère impartialité nous impose cet aveu que cette pratique est loin d'avoir toujours été conforme à la théorie. Ni le judaïsme biblique, ni le judaïsme post'biblique, ni le judaïsme moderne^ c'est-à-dire émancipé, ne se recommandent par la constance d'un caractère pacifique. Tout au contraire, un génie hostile semble planer sur ces trois époques et les confondre dans un état permanent de conflit et d'animosité. En effet, que nous offre la première? La guerre des tribus sous le gouvernement des Juges, la guerre civile durant la période de la royauté, les sanglantes collisions entre Israël et Juda, entre Samarie et Jérusalem. Que voyons-nous dans la seconde? La guerre séculaire entre les descendants des Asmonéens, une terrible mêlée des partis sous la dynaslie des Hérode, exerçant ses vengeances et ses fureurs au milieu même des spasmes de la nationalilé expirante. Enfin, la troisième époque, racontée par les annales de la dispersion, ne brille pas toujours non plus par l'union et la bonne entente de ses membres épars. Â défaut de batailles, d'engagements meurtriers, que ne comportent ni son éparpillement ni son existence précaire, nos yeux sont frappés du spectacle des mésintelligences qui divisent les groupes disséminés à travers le monde, s'insinuant dans les moindres communautés d'Israël. On dirait que le Yetser Harâa, chassé successivement de toutes ses positions,
(1) IiAle, XXVII, 13.
314 TROISIÈUE PARTIE.
s'est retranché derrière celle de la discorde, s'en est fait une forteresse inexpugnable d'où il lance impunément ses flèches empoisonnées. D'où vient donc ce levain puissant, indomptable ? Comment se fait-il que la paix, objet de recomniaDdations si pressantes, si répétées, reconnue et appréciée comme le souverain bien, ait tant de peine à s'acclimater au sein de la postérité de Jacob, toujours battue en brèche par les armes de la haine? Faut-il en attribuer la cause à des raisons ethnologiques, à des propriétés organiques gouvernant la race non moins que ses individus? Peut-être. L'Écriture et la Tradition semblent en porter témoignage. La première ne se fait pas faute de qualifier Israël de «peuple à la nuque dure », de « race obstinée et rebelle», de «nuque de fer et front d'airain (1) », et la dernière nous proclame comme le plus obstiné, le plus tenace des peuples (2). Or, pas plus que les particuliers, les nations ne sauraient se soustraire aux conséquences de leur nature physiologique : une personnalité plus vivace, une organisation plus nerveuse, un caractère plus entier ne sont-ils pas autant d'éléments nous portant à la susceptibilité, à la contradiction ? Plus est forte la dose de l'individualité, plus elle réagit contre l'absorption collective, jalouse de s'affirmer envers et contre tous, et ne cédant qu'aux nécessités supérieures de la race et des immortels principes qu'elle représente. Dans ce dernier cas, en présence d'un appel de ce genre, les animosités se taisent, les antipathies disparaissent comme par enchantement, et le même frémissement parcourt avec la rapidité de la pensée les tronçons de la dispersion. On a vu bien des fois, et l'on ne cessera de voir ce spectacle chaque fois que l'une des garanties de l'intégrité israélite est menacée. Avec quelle vivacité s'accuse alors le génie de la solidarité, soudant d'une façon miraculeuse les innombrables fractionnements communaux ! Il importe cependant de combattre ces défauts du caractère national, et de nous dire que
(f) Exode, XXXII, 9; XXXIII, 5; Nom- (2) Talmnd, BeU*, 15; cf. l'r ^ol.
bres, XX, fO; Dentér., IX» 14; XXXI, 17; p. 178, etc. Iiale, XLVIII, 4.
si la Révélation les constate avec tant d'insistance, c'est apparemment pour les signaler à notre attention, pour nous engager à les corriger, à les atténuer, à mettre le devoir au-dessus de rinsiinct. S'il reste beaucoup à faire dans cette voie, ce ne sont pas les lumières qui nous manquent : nous les trouverons notamment dans cet exposé de la doctrine révélée, nous dévoilant les mérites de la paix, ses grandeurs, ses perfections, son influence salutaire sur la famille, sur la cité, sur la patrie, sur l'humanité. Puisse cet esprit de paix triompher de tous les écueils qu'il rencontre sur son chemin ! Puisse- t-il devenir le courant dominateur, enflant les voiles du navire qui porte l'humanité et sa fortune !
CHAPITRE IV. — Rapports internationaux entre les hommes appartenant à différentes religions.
La morale révélée, par cela même qu'elle suit Tinspiration religieuse, doit, à moins de rester incomplète, nous offrir une règle de conduite pour les rapports à entretenir avec ceux qui appartiennent à une religion différente et parfois ennemie de la nôtre. Nous savons bien que pour la morale indépendante cette question disparaît du programme de l'éthique. C'est l'un de ses avantages essentiels, prétend-on, que d'avoir effacé toute distinction entre les hommes, balayé cet antagonisme des formes des cultes, expulsé de son domaine les antipathies religieuses comme la paille pourchassée par le vent. Sans contester d'une manière absolue cette supériorité sur un point spécial, nous avons le droit et, jusqu'à un certain point, le devoir d'exposer à ce sujet les idées de la morale révélée. Peut-être cet examen tournera-t-il à sa confusion bien moins qu'on ne l'imagine ; peut-être les restrictions qu'elle pose en cette matière sont-elles de nature à soutenir la comparaison avec l'expansion démesurée de la morale indépendante. Nous croyons à propos de commencer cet exposé par la citation tex-
tuelle d'un document émané d'une haute autorité du judaïsme moderne. C'est la déclaration du grand Sanhédrin, convoqué à Paris au mois de février 1807.
§ l^'^. Déclaration du grand Sanhédrin.
Ârlicle IV. Fraternité, a Le grand Sanhédrin, ayant consi- ( déré que l'opinion des nations parmi lesquelles les Israélites ( ont fixé leur résidence depuis plusieurs générations les ( laissait dans le doute sur les sentiments de fraternité et ( de sociabilité qui les animent à leur égard, de telle sorte
que l'on ne paraissait point fixé sur la question de
savoir si les israélites regardaient leurs concitoyens
chrétiens comme frères ou seulement comme étrangers ; — Afin de dissiper tous les doutes à ce sujet, le grand Sanhédrin déclare qu'en vertu de la Loi donnée par Moïse aux enfants d'Israël, ceux-ci sont obligés de regarder comme leurs frères les individus des nations qui reconnaissent ( Dieu créateur du ciel et de la terre, et parmi lesquelles ils jouissent des avantages de la société civile, ou seulement d'une bienveillante hospitalité ;
« Que la sainte Écriture nous ordonne d'aimer notre semblable comme nous-mêmes, et que, reconnaissant comme conforme à la volonté de Dieu, qui est la justice même, de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu'il nous fût fait (1), il serait contraire à ces maximes sacrées de ne
point regarder nos concitoyens comme nos frères;
ce Que, d'après cette doctrine, universellement reçue et par les docteurs qui ont le plus d'autorité en Israël, et par tout israélite qui n'ignore point sa religion, il est du devoir de tous d'aider, de protéger, d aimer leurs concitoyens, et de les traiter, sous tous les rapports civils et moraux, à Tégal de leurs coreligionnaires ; « Que, puisque la religion mosaïque ordonne aux Israélites
(1) Talmvd, Sch«blMUi, f«.
« d'accueillir avec tant de charité et d'égards les étrangers « qui allaient résider dans leurs villes, à plus forte raison « leur recommande-t-elle les mêmes sentiments envers les (• individus des nations qui les ont accueillis dans leur sein, « qui les protègent par leurs lois, les défendent par leurs « armes, leur permettent d'adorer l'Éternel selon leur culte, <( et les admettent à la participation de tous les droits civils « et politiques.
« D'après ces diverses considérations, le grand Sanhédrin
« ordonne à tout Israélite de vivre avec les sujets de cha-
« cun des États dans lesquels ils habitent comme avec leurs « concitoyens et leurs frères, puisqu'ils reconnaissent Dieu, (( créateur du ciel et de la terre, et parce qu'ainsi le veulent « la lettre et l'esprit de notre sainte Loi. d
Article V. Rapports moraux. « Le grand Sanhédrin, voulant « déterminer quels sont les rapports que la loi de Moïse « prescrit aux Israélites envers les individus des nations parmi a lesquelles ils habitent et qui, professant une autre religion, (( reconnaissent Dieu créateur du ciel et de la terre, déclare « que tout individu, professant la religion de Moïse, qui ne « pratique point la justice et la charité envers tous les hom- « mes adorant l'Éternel, indépendamment de leur croyance (( particulière, pèche notoirement contre sa Loi ; qu'à l'égard « de la justice, tout ce que prohibe l'Écriture sainte comme « lui étant contraire est absolu, sans acception de personnes ; « que le Décalogue et les livres sacrés, qui renferment les « commandements de Dieu à cet égard, n'établissent aucune (( relation particulière et n'indiquent ni qualité, ni condition, « ni religion auxquelles ils s'appliquent exclusivement, en « sorte qu'ils sont communs aux rapports des Hébreux avec « tous les hommes en général, et que tout Israélite qui les « enfreint envers qui que ce soit est également criminel et « répréhensible aux yeux du Seigneur ; que cette doctrine est « aussi enseignée par les docteurs de la Loi, qui ne cessent « de prêcher l'amour du Créateur et de sa créature (1), et
(I) Aboth, VI, 6.
déclarent formellement que les récompenses de la vie éternelle sont réservées aux hommes verlaeax de toutes les nations (i) ; que Ton trouve dans les prophètes des preuves multipliées qui établissent qulsraêl n'est pas rennemi de ceux qui professent une autre religion que la sienne ; qu*i regard de la charité, Moïse, comme il a été rapporté déjà, la prescrit au nom de Dieu comme une obligation : « Aime ton prochain comme toi-même, car je suis le Seigneur (3). — L'étranger qui habite dans votre sein sera comme celui qui est né parmi vous ; vous Taimerez comme vous-mêmes, car vous avez élé étrangers en Egypte ; je suis rËtemel, votre Dieu (3). » David dit : a La miséricorde de Dieu s'étend sur toutes ses créatures (4). d « Qu'exige de vous le Seigneur? dit Michée : rien de plus que de pratiquer la justice et la charité (5). » Nos docteurs enfin déclarent que ]*homme compatissant aux maux de son semblable est à nos yeux comme s'il était issu du sang d'Abraham (6) ; a Que tout israélite est obligé envers ceux qui observent les (lois) Noachides, quelle que soit d'ailleurs leur religion, de les aimer comme ses frères, de visiter leurs malades, d'enlerrer leurs morts, d'assisler leurs pauvres comme ceux d'Israël, et qu'il n'y a ni acte de charité ni œuvre de miséricorde dont il puisse se dispenser envers eux. Diaprés ces motifs, puisés dans la lettre comme dans l'esprit de TËcriture sainte, le grand Sanhédrin prescrit à tous les Israélites, comme devoirs essentiellement religieux et inhérents à leur croyance, la pratique habituelle et constante envers tous les hommes reconnaissant Dieu créateur du ciel et de la terre, quelque religion qu'ils professent, des actes de justice et de charité dont les livres sainls leur prescrivent l'accomplissement. »
Article VL Rapports civils et politiques. « Le grand Sanhé-
(i) Tâlmud, Synhédrin, 106; ibU,, (i) Puâmes, CXLV, ô.
Aboda Zart, 9. (6) Nichée, V£, 8.
(i) LéTii., XIX, 18. (6) Tâlenod, Beln, 31.
(3) LéTii., XIX, 34.
« drin.... déclare qu'il est de devoir religieux pour tout israé- « lite né et élevé dans un État, ou qui en devient citoyen « par résidence ou autrement, conformément aux lois qui en « déterminent les conditions, de regarder ledit Ëtat comme « sa patrie ; que ces devoirs, qui dérivent de la nature des (( choses, qui sont conformes à la destination des hommes « (à vivre) en société, s'accordent par cela même avec la (( parole de Dieu. Daniel dit à Darius : « qu'il n'a été sauvé (( de la fureur des lions que pour avoir été également fidèle « à son Dieu et à son roi (i). » Jérémie recommande à tous « les Hébreux de regarder Babylone comme leur patrie : <( Concourez de tout votre pouvoir, dit-il, à son bonheur (2).» (( On lit dans le même livre le serment que tit prêter Guedalia « aux Israélites: a N'hésitez pas, leur dit-il, à servir les Chal- « déens, à vous établir dans leur pays ; soyez fidèles au roi « de Babylone, et vous vivrez heureux (3). » — a Crains Dieu « et ton souverain », dit aussi Salomou (4) ;
« Qu'ainsi tout prescrit à l'Israélite, pour son prince et ses (( lois, l'amour, le respect, l'attachement et la fidélité dont « tous ses sujets lui doivent le tribut; que tout l'oblige à ne (( point isoler son intérêt de l'intérêt public, ni sa destinée, « non plus que celle de sa famille, de la destinée de la grande « famille de l'Ëtat; qu'il doit s'affliger de ses revers, s'ap- « plaudir de ses triomphes, et concourir par toutes ses facultés <( au bonheur de ses concitoyens.
« En conséquence, le grand Sanhédrin statue que tout
(( Israélite traité par les lois comme citoyen, est obligé
« de regarder son pays comme sa patrie, de le servir, de le (( défendre, d'obéir aux lois, et de se conformer dans toutes « ses transactions aux dispositions du Code civil. ))
(1) Daniel, VT, 93. fs) Jérémie, XL, 9.
(2) Jérémie, XXIV, 4. (4) ProT., XXIV, if.
§ 2. Appréciation de la profession du grand Sanhédrin.
Voilà certes une déclaration de principes dont la clarté et la précision ne laissent rien à désirer. La morale la plus indépendante ne saurait guère aller au delà, ce nous semble, dans l'application des devoirs de la fraternité universelle, abstraction faite des formes religieuses. Il reste toutefois à se demander si cette doctrine est réellement conforme à la pensée de Moïse. N'est-elle pas démentie par certaines tendances séparatistes du législateur qui élève de si hautes barrières entre le judaïsme et tout ce qui n'est pas lui? On a soutenu et Ton soutient encore cette thèse en invoquant des textes précis que nous allons citer et examiner à notre tour. Le reproche d'isolement, si souvent lancé contre le judaïsme, s'appuie sur deux ordres de faits : le premier, comprenant les lois et les dispositions assez nombreuses qui interdisent à Israël tout rapport intime avec les autres peuples; cohabitation, alliance, fréquentation assidue, sont l'objet d'une égale réprobation, et voici les textes y relatifs : « Ne contracte alliance ni avec eux u ni avec leurs dieux (1). — Qu'ils ne demeurent pas dans c ton pays : ils pourraient t'entratner au péché; tu adorerais u leurs idoles et tu tomberais dans le piège (3). — Garde-toi « bien de contracter alliance avec l'habitant du pays que tu
« vas occuper ; il deviendrait un piège dans ton propre sein ,
« car ils se livreront aux turpitudes et aux sacrifices à Tido- « latrie; ils t'inviteront à prendre part à leurs festins impies, a et tu finiras par faire épouser à tes fils leurs filles, qui « les initieront à leur culte honteux (3). — Tu ne contrac- « teras avec eux (les peuples Cananéens) ni alliance, ni amitié, ni mariage; tu ne donneras ta fille à leur fils, pas plus que tu ne prendras sa fille pour ton fils; car ils ne manqueraient pas de détourner ton fils de son culte et de leur faire adorer des dieux étrangers. Mais alors la
(I) Exode, XXIII, 81. (3) Exode, XXXIV, IS-f6.
(S) Exode, XXm, 33.
« colère de Dieu éclaterait contre toi et ton extermination <( suivrait de près (ta défection) (i). » Eh bien, faut-il répéter pour la centième fois que ces interdictions constituent la défense prudente du monothéisme contre le polythéisme et ses agressions? Cela ne ressort-il pas avec la clarté de l'évidence des motifs qui accompagnent, ainsi que nous le voyons, chacune de ces dispositions prohibitives? Faut-il rappeler ce qui a été tant de fois constaté, à savoir qu'aussitôt ce danger écarté, cessant de peser sur les préoccupations du fondateur du culte unitaire, l'amour de l'humanité reprend tous ses droits et vient se fixer dans des propositions morales et légales, supérieures en bienveillance à toutes les législations de l'antiquité, celles notamment qui ont pour objet l'amour de l'étranger et la mansuétude envers les esclaves ? Cette première objection n'a donc pas de quoi nous arrêter davantage, elle est amplement réfutée par l'explication qui précède.
Mais il en est une autre, d'un caractère plus grave, reposant sur un fait ethnologique, consistant dans une sorte d'incompatibilité d'humeur entre Israël et les autres races, incompatibilité également reconnue et proclamée par Moïse. Non-seulement il nous prédit la dispersion, la répartition d'Israël parmi les autres peuples comme le plus terrible châtiment du peuple de Dieu rebelle et déchu, mais encore il annonce une éternelle antipathie entre Israël et le monde. Il en dépose l'expression formelle dans le» deux admonestations du Lévitique et du Deutéronome. Voici comment il s'exprime dans le premier : « Les débris de la nationalité de Jacob seront la proie d'une <{ terreur panique dans le pays de leurs ennemis; le bruit de (( la chute d'une feuille suffira pour les mettre en fuite; ils « courront affolés comme devant la poursuite du glaive, et
« ils tomberont sans être poursuivis Vous serez comme
<( perdus parmi les nations, dévorés par le pays do vos enne- (( mis (2). » Il n'est pas moins explicite dans le Deutéronome ; *( Dieu te dispersera, dit-il, parmi tous les peuples, d'une (( extrémité du monde à l'autre Au soin de ces nations tu
(I) Dealer., VU, 3 et 4. («) L<Tit., XXVI, 5G-39.
« n^auras ni répit ni sécurité pour la plante de tes pieds; Dieu a te donnera un cœur toujours agité, avec la consomplioQ des « yeux et Tangoisse de Tâme; la vie ne cessera d'élre comme M en suspens devant toi; jour et nuit tu seras en proie à la « crainte, désespérant de ton existence (i). » Et puis, à ces symptômes qui rendent Texpatriation si amëre, la dispersion si intolérable, le prophète oppose la consolante perspective de la restauration nationale, du retour des captifs dans la Terre promise pour en reprendre possession et s'y fixer pour toujours (2).
Il faut avouer que cette double afflrmation n*est rien moins que favorable à Tunification d'Israël avec les autres nations, ni à son acclimatation dans les pays de son adoption, et nous sommes ainsi un peu loin des enseignements et déclarations du grand Sanhédrin. Cependant celte objection, dont nous ne méconnaissons pas la gravité, d'autant moins qu'elle est le grand argument des ennemis de Témancipation d'Israël, est plus spécieux que solide, et les moyens de solution ne nons^ font pas défaut. En discutant ailleurs la concordance du prophétisme avec le mosnîsme (3), nous avons cité un passage traditionnel d'une grande importance dogmatique, signalant quatre points de divergence entre le premier et le dernier (4). Or l'un de ces quatre points, concernant précisément une ûtt de non-recevoir que Jérémie opposerait à Moïse en matière derapports internationaux, est formulé ainsi : « Moise a dit à Israël : Tu n'auras ni sécurité ni repos parmi les nations, tandis que Jérémie afûrme le contraire (o). » Il importe de remarquer que Jôrémle ne se borne pas ici à une protestation légère, à une simple contradiction. Non, il la formule dogmatiquement dans une pièce officielle, dans une lettre circulaire adressée à toute l'émigration juive reléguée dans la Babylonie, et nous y lisons ce qui suit : k Ainsi dit 1 Éternel, Dieu. « Zebaoth, à toute la colonie de la captivité babylonienne :
(1) Denier., XXVni,G4-C7. (t) Talmuii, Maccoth, 9i.
(*) Dealer., XXX, 1-6. (*.} Jôrc^mic, XXIX, 4-1.
{à) Voj. B»tre lUvilatiMy p. Iir»-ll4»
c( Bâtissez des maisons et habitez-les; plantez des jardins et « jouissez de leurs fruits; mariez-vous et procréez; donnez (( des femmes à voslils, des époux à vos tilles, qui produiront « des générations nouvelles; contribuez à la stabilité du bien- (( élrc de la cité de votre exil ; priez Dieu pour sa prospérité, (( car de son bonheur dépend le vôtre (i). » Il y a dans ces recommandations quelque chose comme une règle de conduite, un code à Tadresse de la dispersion. Les devoirs complexes de Témigralion et de la transplantation d'Israël sur la terre étrangère y sont énoncés avec une rare précision. Nonseulement le prophète nous engage à prendre notre part, une pari active, au développement de la vie matérielle et sociale, de pousser au progrès du peuplement, comme nous le ferions sur le sol natal, mais encore il nous ordonne de confondre notre intérêt privé avec l'intérêt public, de chercher le bienêtre et la félicité là où se trouvent la prospérité et le salut de la patrie d'adoption, en un mot de ne jamais séparer ce qui doit rester uni.
Et ce n'est pas tout : il veut encore autre chose ; il veut qu'Israël mette son caractère sacerdotal au service de l'état civil et politique, en priant pour la prospérité commune, en faisant valoir auprès de Dieu ses titres de fils aine de la religion, de source de bénédiction pour toutes les nations de la terre (2). Et puisque la Tradition donne raison à Jérémie contre Moïse, ce sont les préceptes et les instructions du premier qui sont devenus et qui doivent rester la règle de la dispersion. Dès lors, notre devoir est bien tracé : il nous faut concourir, pratiquement et théoriquement, par notre labeur comme par notre conduite, au double développement humanitaire. Il nous est interdit non-seulement de sacrifier l'intérêt général à Tinlérêt particulier, mais même de nous montrei^ indifférents pour celui-là, et la religion, loin de s'opposer à celte solidarité, doit au contraire la consacrer par ses prières. £h bien, ce code n'a jamais cessé d'être en vigueur; jamais il n'a élé renié par le judaïsme, même dans les plus mauvais
(I) Jûrcmic, N. ê. (i) GvkUt, Xll/S; Exod«, IV, Si.
jours de la persécution. Gomment pourrait-il tomber en désuétude de nos jours, en pleine sève d^émancipation, au sein de répanouissement progressif de notre réhabilitation? Quoi! celte ligne de conduite qui nous a été prescrite sur les fleuves de Babel, sous ces saules pleureurs où les Lévites allaient suspendre leurs harpes, serait moins obligatoire au milieu des nations modernes disposées à nous restituer dans leur plénitude tous les droits de Phomme et du citoyen ! Le grand Sanhédrin ne pouvait donc mieux faire que d*invoquer Timpérissable témoignage de cette instruction prophétique, expression de la vérité stable et universelle.
§ 3. Comment il faut entendre^ selon la Révélation^ le principe moderne de rtÀnificatton ou fusion humanitaire.
Les mots d'unification et de fusion ont pris dans ce siècle une signification tellement étendue, pour ne pas dire exagérée, que Ton est peut-être mal venu à vouloir la contenir et la limiter. On sait pourtant que les mots, comme les livres, ont leur fortune, leur moment d'opportunité, leur période de domination suivie d'une époque de décadence. Nous avons eu ailleurs Toccasion, en traitant de la prophétie humanitaire (1), de signaler Téclatant hommage rendu par TËcriture à ces idées d'expansion fraternelle. Mais, d'autre part, il importe de rester dans le vrai, de ne pas se laisser entraîner par le courant qui, si on le suivait aveuglément, précipiterait les races et les nationalités dans une sorte de gouffre sans fond où doivent disparaître les nuances et jusqu'aux types qui les individualisent. Tant que celte fusion a pour objet la suppression des haines, des antipathies, des antagonismes, des préjugés qui se drossaient comme des barrières formidables entre les peuples et les communions religieuses, rien de mieux, et la Révélation, par ses promesses messianiques, abonde dans le même
(1) Voy. notre RéHlêHoB^ p. 9t-97.
sens. G^est là, en effet, Tun des points principaux du grand prophétisme, proclamé par lui le desideratum final. Mais, si Ton entend par celle unification quelque chose de plus radical; si elle devait aboutir au nivellement complet des races et des personnifications religieuses noyées au sein d'un océan qui effacerait toutes les saillies, absorberait tout dans son immensité; si, pour nous en tenir à notre sujet, elle sollicitait Israël à renoncer à son principe, à sa mission dogmatique et historique, à échanger son nom, sanctifié par des douleurs et des épreuves trente fois séculaires, contre un nom nouveau, col* lectif, universel, embrassant toutes les fractions de la société civilisée dans une vaste synthèse, eh bien ! nous le disons franchement, Israël ne pourrait pas accepter une transaction de ce genre; il ne le pourrait sans infliger un démenti à la prédiction suprême dlsaïe : « De même que la terre nouvelle et le ciel nouveau que je vais créer ne cesseront de subsister devant moi, dit TEternel, de même subsisteront votre race et votre nom (i). )> Un grand théologien a déjà noté cette double expression de race et de nom (3). Quelle en est la signification? Elle correspond à une double obligation de notre part, résumant notre siluation intellectuelle et morale au sein de la dispersion. C'est en considération de la perpétuité de la race que nous devons veiller à sa pureté comme à son intégrité, résister énergiquement aux tendances d'absorption d'où qu'elles viennent: car l'altération de la race aboutirait à celle du nom^ de ce nom d'Israël auquel nous ne saurions pas plus renoncer qu'à notre existence personnelle. La race et le nom ne sontils pas d'ailleurs les éléments constitutifs de toute nationalité? Dès qu'ils vont s'effaçant, celle-ci subit le même sort pour aller s'engloutir dans l'abime du néant. Mais il n'importe pas moins de se rendre compte de la nature réciproque de ces deux éléments, liés l'un à l'autre par un rapport analogue à celui qui unit l'esprit à la matière, l'âme au corps. La race^ c'est le piédestal ; le nom^ c'est la statue qui le surmonte. Il
(1) Isaïe, LXVI, S9. (9) Saadia, lu Croyaneet et Uë Opinion»;
lojttj, plu loin, notre oonolosion.
s'ensuil que c^est finalement pour la conservalion du nom, de ce nom patronymique, le plus glorieux, le moins matériel qui jamais ait été octroyé à une communauté dliommes, qu'il nous faut sauvegarder, défendre contre toute intrusion Tldentité de la race. Mais il va sans dire qu'un nom ne se transmet pur et intact qu'en tant qu'il continue à exprimer Tidée ou les idées qui s'y rattachent, de même que la pensée doit s'accuser,arriver à la réalité visible, par les actes qui la traduisent au dehors. Pour le judaïsme, la rigoureuse observation de cette double loi est une véritable question de vie et de mort. Gardons-nous bien de l'oublier, soit dans la prospérité, soit dans l'adversité, au sein de l'émancipation universelle comme sous la menace du glaive de la persécution suspendu sur nos télés. Ceux qui, au dedans ou en dehors de nous, prétendent nous pousser, dans notre intérêt, vers l'unification charnelle, vers la fusion physique et organique, nous conseillent, souvent sans le savoir, le renoncement à notre mission, un suicide moral. Qu'on le sache donc bien (nous devons celle déclaration à nos amis comme à nos ennemis] : espérer de noire part cette renonciation, attendre de nous cette apostasie directe ou indirecte, franche ou dissimulée, soit en faveur du christianisme, soit au profit de n'importe quelle religion qui viendrait se substituer aux anciennes, en les jetant pour les refondre ensemble dans la fournaise des révolutions humanitaires, c'est se repaître de chimères. Israël ne peut pas plus cesser d'être Israël que les lois du ciel et les fondements de la terre ne peuvent varier. C'est encore le prophète qui le dit (i). L'histoire ne manque pas de venir à l'aide de la doctrine : c'est à la lueur de la fournaise ardente qui éclaire, comme une flamme perpétuelle, le dévouement des trois immortels compagnons de Daniel, de Hanania, Michael et Azaria, qu'elle nous trace notre chemin. Placée au frontispice de l'histoire de la dispersion d'Israël, cette légende est bien faite pour nous prescrire notre ligne de conduite à travers les nombreuses et douloureuses péripéties de notre pèlerinage. Lorsqu'ils furent
(f) Jéréffile, XXXr, 35-57.
-sommés par Torgueilleux monarque de fléchir le genou devanl 4'idole qui le représentait lui-même, que lui répondent-ils? « 0 roi, sache bien que nous ne pouvons nous courber devant tes dieux ni adorer ta statue d or (1). » L'importance de celte profession de foi n'a pas échappé à la sagacité de nos exé- "gèles. Ils font remarquer que, dans celte déclaration, le prince est qualifié de Nabuchadnetzar et de roi. Pourquoi cette ilouble qualification? Pour lui faire connaître les limites de sa royauté, cl voici comment : prêts à rendre hommage au roi, au maître d'un grand empire, au chef du gouvernement temporel, pour tout ce qui a trait à la direction civile et politique de l'État, aux devoirs et aux conditions de sujet ou de citoyen, ils refusent nettement de reconnaître son pouvoir en matière de religion (2). A l'égard de celle-ci, lorsqu'il s'agit de la partie la plus libre et la plus précieuse du moi^ du déparlement de la foi, du domaine de la conscience, ils revendiquent toute leur indépendance. Mais entendons-nous bien : il s'agit moins ici d'une insurrection active que de la liberté morale, faite de réserve, n'allant guère au delà du refus d^obéissance, €t se réalisant le plus souvent par le martyre, tel que le pratiquaient les chrétiens des premiers siècles, tel que le pose en principe le synode de Lydda, en le réduisant à trois cas, pour les trois crimes capitaux de l'idolâtrie, de la violation des saintes lois conjugales et de l'homicide (3). Or, cette réponse faite par les trois héros de la vallée de Doura au roi de Babylone, reconnu par nos livres saints comme un élu de Dieu (4), a été opposée à toutes les tentatives du même genre mises €n usage dans les temps anciens ou modernes. Elle n'a donc qu'à se maintenir, à se perpétuer, pour servir de réplique permanente aux essais, aux objurgations qui, différentes par la forme, visent au môme but. De quelque habit qu'elle se rovêie, sous quelque déguisement qu'elle se présente, sous l'aspect
(I) Daniel, III, 18. (4) Jérémlo, XXV, «J; XXVII, C;XXV1II,
(i) VaïkTA Rabba, gect. 33. 14.
(3) TalmuJ, Syabédrln, 74; cf. noire Révélation f p. 562.
terrifiant de la persécution ou sous les dehors perfides d'une sollicitude fraternelle, toute suggestion qui nous invite à la défection doit être catégoriquement repoussée. Nous ne pouvons adorer les faux dieux forgés par la raison, par la science dévoyée, pas plus que les fétiches du paganisme.
Mais alors, nous dira-t-on, comment concilierez-vous ces exigences religieuses avec celles de la patrie? comment partager son affection enire deux patries, entre le sol natal et le saint berceau de la Révélation ? comment aimer tout à la fois le Dieu d'Israël et le génie national qui nous couvre de sa protection ? comment enfin fixer la limite qui doit séparer le temporel du spirituel? £st-il possible d'allier les deux contraires, l'identification et la séparation? peut-on pencher de deux côtés opposés, tendre en môme temps vers le collectivisme et vers le particularisme, servir deux maîtres à la fois? Ne faut-il pas choisir définitivement entre Dieu et le monde, ne pouvant guère nous maintenir en équilibre entre deux forces qui nous sollicitent avec une égale ardeur? Oui, nous le confessons, c'est une tâche bien ardue que celle de concilier la tendance humanitaire avec le penchant de l'isolement, la raison sociale avec la fonction religieuse. Faut-il s'en étonner, renoncer à la solution du problème? Non, car jamais grande mission ne s'est accomplie sans lutte et sans péril.
Nous devons d'autant plus persévérer dans la voie de raccord et de Tharmonie, que la difficulté n'est pas sans avoir été comprise dans les prévisions du père de la prophétie. Tout à l'heure nous avons rapporté les paroles mêmes de Moïse servant à exprimer les sentiments qui domineront Israël au sein de la dispersion. Nous l'avons vu nous annoncer dans un langage lapidaire l'agitation incessante, l'insécurité du cœur, le trouble de l'esprit, les angoisses mentales, les terreurs paniques auxquelles la postérité de Jacob sera si souvent en proie. Or nous estimons que les affirmations qui viennent de celte source, du plus grand organe de la Révélation, ne sauraient être que l'expression de la vérité; elles le sont même lorsqu'elles paraissent contraires à l'évidence. Il est certain que cette agitation
prédite n'est pas une chimère ; cette vive impressionnabilité, cette inquiétude constante, toujours en éveil, ne sont pas une illusion. Et si, ainsi que nous Tavons vu, Jérémie s'est efforcé de les atténuer au moment où Israël avait besoin de quelque répit et d'un peu de stabilité, il n'a certainement pas voulu infliger un démenti à Moïse. Nous croyons pouvoir en tirer celte induction qu'il n'y a pas divergence, mais simple différence de point de vue entre le mosaïsme et le prophétisme. Ce n'est pas une assertion gratuite que nous émettons, puisqu'elle est confirmée par l'observation ethnologique. Nous pensons avoir suffisamment établi, dans notre étude des éléments de la race(1) Israélite, que celle-ci porte en elle deux qualités contradictoires, Tindividualisme et l'esprit d'assimilation. Sans son invincible individualité, eût-elle pu résister aux efforts matériels et moraux mis en œuvre par le monde non-israélite en vue de labsorption de cette infime minorité? Eh bien, c'est conformément à sa mission et à son génie organisateur du monothéisme que Moïse tient à mettre cette première qualité hors de page. Telle est la vraie signification de ce retour de la dispersion, si formellement promis, de cette assurance certaine que, même dans le pays de ses ennemis, Dieu ne repoussera jamais Israël, ni n'oubliera l'alliance patriarcale (2); de cette prédiction moitié menaçanle, moitié consolante que, fût-il disposé à accepter pour lui la condition servile, c'est-à-dire à renoncer définitivement à son autonomie, à ses traditions nationales, il ne trouverait pas de maître qui voulût de lui (3). Il est donc constant que l'individualité Israélite est une qualité de race qui remonte jusqu'aux patriarches; que cette force et cette vitalité dont il est doué sont des dons imprescriptibles, venant d'en haut; enfin, que cette personnalité si résistante éclatera à tous les yeux et finira par obtenir les hommages de toutes les nations. Telle est la doctrine de Moïse.
Placé à un autre point de vue, poussé par ses aspirations humanitaires, le prophétisme, sans méconnaître cette faculté,
(l) Voy. l«rToL,p. 182-184. {7i) Dealer., XXVIII, 68.
(â) Létit., XXVI, 44 et 45.
celle paissance conservatrice qu'il affirme et maintient avec non moins d'énergie que Moïse lui-même, croit bien faire de lui associer celle de Tassimilalion, habile à s'accommoder à tous les climats, à tous les milieux, à toutes les situations, à toutes les conditions, se trouvant partout chez elle sans pour cela laisser entamer son identité. A moins de nier l'évidence, on ne saurait nier la réalité de cette seconde faculté. A Babylone, à Suze, en Asie, en Afrique, comme plus lard en Europe et maintenant en Amérique, Israël est partout indigène et étranger à la fois: étranger par le culte, par ses traditions religieuses, par certaines aspirations que Ton ne parvient pas à étouffer dans son sein; indigène par l'adoption des mœurs et coutumes locales, par une active participation au développement des intérêts nationaux, par sa coopération toute spéciale au système des échanges et des transactions commerciales, qui sont à la société ce que la circulation du sang est à l'organisme. On peut suivre de visu les progrès de cette aptitude universelle, héréditaire au sein du judaïsme, mais qui ne s'est jamais montrée si éclatante que depuis qu'il est parvenu à briser ses entraves, à jouir des bienfaits de l'émancipation dont l'ère a été inaugurée par la France de 89.
Grâce à la possession de ces deux facultés, qui lui sont attribuées, comme nous venons de le voir, en principe et en fait, le judaïsme est bien armé pour ses courses à travers le monde, et il peul procéder avec persévérance et efficacité à la réalisation do sa double mission sociale et religieuse. Pour y réussir, il n'a que deux choses à faire : mettre au service de sa lâche religieuse la puissance de son individualité, appliquer à son rôle social toutes les ressources de son esprit d'assimilation. Mais qu'il sache bien qu'il ne lui est pas plus permis de manquer à la seconde qu'à la première, les deux facultés dont il a été doué étant également divines, faites pour être utilisées au profit de la religion cl de l'humanité. Disons mieux encore : de l'amour et de la culture de celle-ci dépend en grande partie le triomphe de celle-lù, suivant la double affirmation de l'Ecriture et de la Tradition. « Pourquoi, demande un docteur de la Loi, Dieu
L\ MOUALE SOCIALL*. 331
a-l-il dispersé Israël par tous les pays? C'est pour répandre partout la semence de la vraie religion. Je vais Vensemencer (Israël) dans la terre, dit le prophète. Or chaque grain de semence est appelé à en produire des milliers (1). »
Que l'on ne se préoccupe pas davantage de la contradiction apparente de ces deux qualités ethnologiques. Elles se complètent mutuellement, et c'est au moyen de leur alliance qu'Israël reste à la hauteur de sa mission. En effet, réduit au génie de Tindividualité, il tomberait dans tous les excès du séparatisme, dans risolement absolu, en môme temps qu'il serait privé de coUe force d'expansion seule capable de briser la chaîne du particularisme. De même, s'il était livré sans contre-poids à Tesprit d'assimilation, il ne tarderait pas à se fondre dans la majorité, disparaîtrait dans l'immense flot des nations au grand préjudice de son identité. Tel qu'il est constitué, inspiré parle double ^énie de l'attraction et de la répulsion, participant à cet égard de la nature des corps célestes, suivant la comparaison de Jérémie (3), il peut, il doit, tout en restant lui-même, exercer une influence prépondérante sur le mouvement temporel et spirituel de Thumanilé.
§ 4. Rapports religieux internationaux.
. Un dernier côté des rapports internationaux qu'il nous reste encore à déterminer, c'est celui des relations religieuses que nous avons à entretenir avec les communions et les cultes différents des nôtres. Un premier fait, et qui semble dominer toute la question, c'est la tendance au prosélytisme, ce penchant, si prompt à tomber dans l'exagération, à convertir les autres à notre croyance, ce compelle intrare^ Tun des plus puissants engins de guerre du christianisme. Quelles sont, à cet égard, la théorie et la pratique enseignées par la Révélation? Abonde-t-elle dans le même sens, s'inspire-t-elle du même
(1) TaIinai,Pem'hiRi,87; Osée, 11, â:t; (2) Jérémic, XXXI, 7>G et 37.
cf. nos Trois Cycle» du JudaumCt p. 9i.
principe ? Non, elle garde là-dessus une grande réserve, et, loin de pousser Israël vers le prosélytisme, elle Tarréte dans celte voie périlleuse, lui déconseille de s'aventurer sur cel.te pente glissante et, finalement, oppose des restrictions formelles aux impulsions conversionnistes(l). La Tradition affirme, à ce sujet, qu'à certaines époques, notamment sous les règnes de David et de Salomon, on n'admeltait pas les néophytes, dans la crainte que ces conversions ne fussent provoquées moins par la conviction de Tâme que parle désir peu noble de participer à la prospérité matérielle du peuple de Dieu. En tout temps on doit commencer par opposer aux demandes d'admission dans le giron du judaïsme une fin de non-recevoir momentanée, laquelle ne doit être levée qu'au bout d'une sérieuse épreuve de la sincérité comme de la persévérance des convertis.
Peut-être les adversaires du judaïsme ne se feront-ils pas faute de mettre en regard de cette réserve, de ces restrictions, de cet esprit méticuleux en matière de prosélytisme, les conquéles et les triomphes de la propagande chrétienne. On nous la montrera faisant entrer les peuples en masse au sein de l'Église, les poussant violemment dans sa communion, ne reculant devant aucun effort, devant aucun sacrifice, même celui de la vie, pour agrandir son domaine, étendre son influence par l'envoi de ses missionnaires par delà les océans, au milieu de peuplades sauvages, plus cruelles que les bêles féroces, où ces apôtres de la foi s'exposent spontanément à toutes les souffrances des inlempëries de la nature et de l'inclémence des hommes, dans l'espoir, souvent déçu, de gagner une seule ùmc à leur foi, dans la perspective de couronner une vie sainle par le martyre. Joignant le langage du raisonnement à la grande voix de l'histoire, ils nous disent: a Si, comme vous le prétendez, vous êles en possession de la vérité, pourquoi la cachez-vous, pourquoi la renfermez-vous, comme l'avare défendant son trésor? Montrez-nous vos conquêtes, déclineznous les noms des peuples et des individus ralliés à voire
(I) Talmud, Ycbamolb, 37.
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religion, citez-nous Théroïsme de vos missionnaires, le dévouement de vos pontifes à la cause sacrée de la propagation de la foi ! » Jaloux de rendre hommage à la vérité, nous n'hésitons pas à renouveler l'expression de notre admiration pour ces glorieux exemples (1). Nous ne pouvons, en effet, qu'admirer les nobles efforts déployés en vue de pareils résultats, les accompagner de nos applaudissements en tant qu'ils ont pour objectif soit l'ancien paganisme, soit le fétichisme des peuplades sauvages de TOcéanie. Nous allons plus loin encore, nous confessons notre infériorité sous ce rapport, sans cependant dévier de la route qui nous est tracée et qui nous offre des compensations suffisantes. Si chaque peuple a sa mission propre, chaque religion, ou, pour mieux dire, toute grande manifestation religieuse ne doit-elle pas avoir sa tâche spéciale? Que le christianisme persévère dans celle de démolir le polythéisme en tout temps et par tout pays, et il remplit Adëtement son rôle de niveleur, de préparateur du monde à la religion universelle. Nous lui en laissons tout le mérite avec les titres qu'il lui donne à l'obtention des grâces divines. La seule chose que nous demandions, et que nous avons le droit d'exiger, c'est que l'on professe le même respect et la même équité pour la tâche qui nous est dévalue. Quelle est celte tâche? Celle de nous constituer le gardien perpétuel de la Révélation primitive déposée dans nos livres, de la garder, de la conserver, non pas en aveugles ou en muets pareils à ceux du harem, mais en surveillants pleins d'attention et de vigilance, habiles à les comprendre, à les interpréter, à en restituer le sens par une sévère pratique non moins que par une tradition continue. Le judaïsme est investi de la double fonction du feu perpétuel par le culte, de la lampe perpétuelle par l'enseignement, tandis que le christianisme est la torche qui éclaire toujours, et qui brûle quelquefois. Mais, de môme que la torche est faite pour surprendre et chasser les ténèbres dans leurs réduits les plus cachés, de môme les phares et les signaux sont essentiellement stationnaires. Leur objet n'est pas tant
(i) Voy. nutro Providence et RémuniratioUf p. 480.
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(3'imprimer le mouvemenl que de le guider dans la bonne voie etde lui faire éviter les brisants. Le phare ne court pas après le navigateur; c'est au contraire le navigateur qui vient à lui, confiant dans les indications qu'il lui donne du haut de son promontoire. Telle est la mission du peuple de Dieu, telle est la destinée qui lui est prédite, résumée dans la sublime épithète de « phare de Thumanilé (1) ». Mais comment pourra-MI fournir une lumière assez puissante pour éclairer cette scène immense? Par la dispersion, par les résultats de sa dissémination à travers le monde, en arborant partout, dans chacune des innombrables communautés éparpillées d*une extrémité du monde à Tautre, le drapeau de la Révélation, en hissant sur chaque colline religieuse le signal qui couronne la montagne de Sion, en emportant partout avec lui sa Bible et sa liturgie, en consacrant dans la moindre de ses colonies quatre pouces de terrain à Tinsiruction sacrée plus encore qu'aux pratiques religieuses (2) nd^n hv niiax sa'nx. Cette tâche est moins brillante que solide; ce qui nous la rend très-précieuse, c'est qu'elle est en parfaite conformité avec les tendances de la société moderne. Évidemment ses sympathies ne sont pas pour le prosélytisme militant, qui désormais restera confiné dans le domaine des missions étrangères ; mais elles ne sont pas opposées à ce prosélytisme latent, réservé, qui agit lentement, mais sûrement, qui, au lieu d'attaquer les croyances/ de violenter les consciences, se lient sur la défensive, veillant à la porte du sanctuaire, en repoussant les profanes, non pas par un mauvais sentiment d'égoïsme, mais poussé par le devoir de garantir le dépôt sacré confié à sa garde contre les contacts impurs, les intrusions perfides, les importations dangereuses, les altéralions organiques dont le chrislianisme n'a pu se défendre à cause de sa irop facile association avec certains éléments du paganisme.
Esl-ce à dire que le judaïsme repousse systématiquement ceux qui frappent à sa porle? A Dieune plaise! lll'ouvreàdeux
(t) Isaïc, IV, 5. (i) Voy. nos Trois Cycles du JudaismCf
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ballants à tous les prosélytes sincères, mus par la conviction de la V érilé de sa doctrine, par le désir des pures et nobles satisfactions de la conscience religieuse. Ne se bornant pas à leur simple ad mission, 'il les fait participer, dans la plus large mesure, à ses droits, à ses prérogatives de fils aîné de la religion. C'esl ici que vient se placer la remarquable théorie de la Tradition, proclamant Tégalilé, disons mieux, la supériorité du prosélyte [i) entré dans le giron de la Synagogue. Il n\i donc pas h se plaindre du sort qui lui est fait au sein du judaïsme; il y gagne en stabilité ce qu'il n'y trouve pas en facilité d'accès. Grâce h cette réserve, à cette garantie donnée contre la surprise de la passion ou de Timagination, les conversions à Tisraélitisme sont dégagées de tout alliage étranger. Que le christianisme continue sa tâche agressive contre le polythéisme, nous ne pouvons qu'y applaudir; il est dans son droit et dans l'esprit de sa mission. Qu'à son tour il permette au judaïsme de suivre la sienne, consistant spécialement dans la défense de son principe contre toute immixtion étrangère, dans le soin de le conserver inaltérable au milieu du flux et du reflux des idées humaines, dans la stabilité de la doctrine révélée. Les portes du temple, l'accès de l'autel et du sanctuaire doivent être ouverts à tous, nous le reconnaissons avec le Psalmiste (3); mais le Saint des saints, oîi le grand pontife lui-même n'osait entrer qu'une fois l'an, est de sa nature moins abordable. On ne doit s'y aventurer qu'à bon escient, après nne préparation sérieuse, sanctiflée par l'alliance de la spontanéité avec la réflexion. Ce prosélytisme réservé, lent, réfléchi» armé de défiance, est-il moins conforme que l'autre à la loi morale, à celle qui jaillit de la source de la sagesse et de l'amour, non plus aveugle, mais éclairé? Nous laissons à de plus habiles le soin de résoudre la question.
Quoi qu'il en soit, les restrictions du judaïsme en cette matière délicate ont cela de bon qu^elles lui laissent toute la liberté de ses allures en vue de son épanouissement social.
(I) TaImiid.Kldoiicliin,70;VaïkraUflbbj., (î) Pj»nmc«, XXIV, Tel 9j CXVIIÎ ^
section première; Bemidbar Itahbn, secl. 8. 19 ei âO.
Nous n'avons rien à ajouter à la profession de foi susvisée du grand Sanhédrin, proclamant la fraternité comme la loi du monde et ne lui assignant d'autres limites que celles du domaine de la conscience religieuse. Que si Ton nous reprochait de nous être placé à un point de vue trop étroit, d^avoir donné trop de place au sentiment exclusivement Israélite, nous alléguerions la nécessité de la situation, la position toute particulière du peuple juif au sein de Thumanité, sa condition semi-nationale, semi*sacerdolale, la difficulté de conserver réquilibre entre deux tendances qui le sollicitent en sens contraire, celle de la sécularisation et celle de la mission pontiQcale ayant droit Tune et Tautre à une satisfaction mesurée. C'est un problème des plus épineux, digne des méditations des penseurs, non moins que de l'attention sérieuse de tout Israélite qui ne se désintéresse pas de sa solution.