‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 58 sur 71 · XXI, 6; XXVIII, 30; XXIX · texte numérisé non relu

XXI, 6; XXVIII, 30; XXIX

intérieur, concordance parfaite entre la pensée et le langage non moins qu'entre celui-ci et Taction, voilà les éléments qui doivent constituer la morale de l'intérêt, voilà les qualités mises en avant, louées, exaltées, glorifiées par tous les organes de rËcriture. Nous nous attacherons donc surtout à mettre en lumière la largeur de cette théorie, qui embrasse Téchelie tout entière des rapports d'intérêt, depuis le dernier échelon jusqu'au sommet. Elle repose sur deux bases fondamentales, la probité externe et la probité interne ; la première, ayant son expression dans les mains pures, — et surtout dans cette justesse des balances, — objet de recommandations répétées dans le livre de la Loi comme dans le recueil des Proverbes. Mais qu'on se garde bien de confondre cette justice avec la Thémis de la mythologie qui participe tant soit peu de la nature du destin. Non; d'après nos livres saints, la balance et les plateaux appartiennent à Dieu ; c'est lui-même qui en surveille les mouvements avec la clairvoyance de l'infaillibilité suprême. N'oublions pas d'ailleurs que c'est la balance qui représente le mieux la règle destinée à présider aux transactions, aux échanges, à la rigoureuse délimitation du mien et du tien, véritable médiateur entre les intérêts opposés et réciproquement exclusifs. Il importe ici de ne pas confondre la probité avec la charité, celle-ci commençant où celle-là finit. En effet, dans le monde des affaires, dans le combat de la vie, dans la lutte constante de notre intérêt avec celui du prochain, c'est la stricte justice qui doit prévaloir. Ni tromper, ni se laisser tromper, ne pas outre-passer son droit, mais le défendre envers et contre tous, telle est la loi du monde commercial et du mouvement des échanges. Mais si, eu égard aux nécessités de la vie, à la responsabilité du père de famille ou du chef de maison, on n'a pas le droit d'exiger au delà de la stricte équité, c'est à la condition de s'arrêter à cette limite, de ne jamais empiéter, même d'une ligne, sur le terrain comme sur le droit d'autrui. C'est précisément pour ce motif que Dieu daigne se constituer, pour ainsi dire, le gardien direct de la balance et des poids justes ;

il y a là on anlbropomorphisme d'un caractère éminemment moral : car il semble voaloir nous signaler toute la gravité de ce pesage où Tusage et Tabus se touchent de si près, où il suffit de répaisseur d'un cheveu pour passer du licite à Tillicile, de Téquité à la spoliation. Ce n'est pas la seule leçon que contiennent ces plateaux divins ; ils nous indiquent en outre que Dieu seul connaît la parfaite mesure en toutes choses. Doué du jugement et de la connaissance également infaillibles, il perçoit le point infinitésimal de Téquilibre, lequel échappe, constamment à rinfirmité humaine. Or cette faiblesse, cette incapacité originelle doit nous porter à faire pencher la balance du côté de notre prochain, pour peu que nous tenions à éviter les pièges qui nous sont dressés par les suggestions intéressées du mot. Telle est, selon nous, la signification du rôle assigné dans TÉcrilure à la balance, image exacte et saisissante de la probité externe envisagée sous ses aspects multiples.

II est moins facile, nous Tavouons, de figurer la probité interne, de lui donner un corps saisissable pour le vulgaire. €equi peut nous en fournir une conception approximative, c'est Tattribut de la sincérité. Mais qu'est-ce que la sincérité ellemême? Nous croyons Pavoir dit déjà : le double accord de la pensée avec la parole, de la parole avec les actes, indépendamment des causes et des effets auxquels se rattache cet accord. Nous en avons Texpression, nous allions dire la représentation visible, dans le terme Thamim (o^^n), qui, par le redoublement de sa pénultième, indique cette double opération, ayant pour objet d unir le dedans avec le dehors, l'idée avec le fait, l'état virtuel avec l'état réel. Notons bien que, grâce sans doute à sa puissance, cette qualité n'est pas moins revendiquée par la religion que par la morale, puisque Dieu la réclame du père des croyants et que Moïse l'impose à Israël dans ses rapports avec la divinité (1). U est donc inutile d'insister sur l'universalité de la sincérité ; elle s'étend à toutes nos relations sociales, creuset intellectuel et moral exerçant envers nous-mêmes le contrôle vérificateur de celui des métaux précieux (2). Fille

(1) Genèse, XVII, 1; Devtér.,XVni,13. (f) Prov., XVII, ?.

légitime de la vérité, elle est chargée d'en étendre rautoritë en la généralisant, en marquant de son cachet notre conduite tout entière. En définitive, la sincérité, c'est la vérité en action, embrassant le domaine complexe de la vie, allant du propos le plus simple aux faits et gestes ayant le plus de gravité. La probité et la sincérité sont donc les deux organes principaux de la morale de l'intérêt, résumés dans celte proposition du Psalmiste : « A qui appartient la sainte montagne et la résidence sacrée ? A l'homme aux mains innocentes et au cœur pur (1). »

§ 3. La morale de Vintèrêt seUm la Tradition.

Nous ne consacrons une place séparée aux enseignements de la Tradition que de loin en loin, quand nous nous y croyons obligé soit par l'importance du sujet, soit par la nécessité de défendre la doctrine contre les attaques tantôt violentes, tantôt perfides, de ses adversaires. Ici c'est bien le dernier motif qui nous porte à faire l'exposé spécial des principes talmudiques qui ont cours en cette matière. Voici venir tout d'abord la légende avec son langage solennel, si propre à frapper les esprits : u Au jour du jugement, dit-elle, Dieu pose à l'homme six questions relativement à la conduite qu'il a tenue dans ce monde. Or la première a trait à la probité. « La sincérité a-t-elle présidé à tes rapports avec ton prochain? » voilà le premier point de l'interrogation suprême (2). Éclatant témoignage en faveur de la probité, qui a la priorité sur toutes les autres manifestations de la vie spirituelle, môme sur les devoirs religieux, même sur l'étude de la Thora, qui ne vient qu'en seconde ligne (3). Cette priorité lui est maintenue aussi par la sanction pénale, par le ch&timent céleste réservé aux violateurs de la probité : l'altération des poids et mesures est considérée par la Tradition comme un crime capital, réservé à des peines remportant sur celles de l'outrage aux bonnes mœurs, de la pratique des liaisons prohibées. Pourquoi ? On

(I) Pianmes, XXIV, 5 et 4. (3) Talnod, Sohabbatb, 31.

(i) Talmud, Schabbath, 31.

aime mieux nous le laisser deviner que nous le dire : ou bien parce que celle-ci ne s'attaque qu'à de rares individus, tandis que Timprobité s'exerce envers tous, ou encore parce que la première a son atténuation dans Tentrainement des sens, dans la séduction des plaisirs, dans la concupiscence de la x^bair. En est- il de même de la dernière? Non certes: l'iniquité qui s'approprie le bien d'autrui, l'improbité réfléchie, préméditée, n'a point d'excuse. Balancer, peser, mesurer, n*est-ce pas la stricte observation du respect de l'équilibre? Quoi donc de plus coupable que de s'emparer des instruments de cet équilibre pour les fausser et en opérer la perversion (1)? Voici encore une autre proposition appartenant au même ordre d'idées, ayant également trait à la question des poids et mesures: or Quel rapport y a-t-il entre les poids et mesures et la sortie d'Egypte, qui se trouvent juxtaposés dans le livre de la Loi? C'est pour nous rappeler que celui qui, au moment de la sortie d'Egypte, a su discerner la vraie de la fausse primogéniture, pour épargner celle-ci en frappant celle-là, saura, lui aussi, discerner entre les poids justes et les poids trompeurs, en dépii des procédés astucieux déployés par leurs auteurs, qui recevront un châtiment mérité (2). » Ainsi, la fraude cachée, la supercherie insaisissable, la tromperie dissimulée, se trouvent plus haut placées sur l'échelle de la pénalité que le vol patent et le rapt violent, conformément à l'opinion émise ailleurs, en vertu de laquelle le voleur est plus coupable que le brigand, parce qu'il paraît redouter les hommes plus que Dieu (3). Voilà des préceptes qui protestent formellement contre les imputations de duplicité qu'on s'est empressé de jeter à la tête de la Tradition, sur la foi de quelques passages Isolés, mal compris ou faussement interprétés. Remarquons en outre que cette théorie de la probité rigoureuse s'appuie sur des faits puisés dans la vie des vrais organes de la Tradition. Pour expliquer le sens du terme employé par le Psalmiste : « dire la vérité en son cœur (4) », on nous cite l'exemple de R. Saffra :

(t) Talmad, Yebunoth, tf . (5) Talmod, Biba Kama, 79.

(i) Talmad, Baba Metila, 61. (4) PsaBuei, XV, 9.

346 TROISIÈME PARTrE.

Ce rabbin , nous raconte-t-on, avait un objet à vendre. Vient un chaland qui, après Tavoir vu, en offre un prix raisonnable. Le vendeur ne répondant pas tout de suite à son offre, l'acheteur, qui prend ce silence pour un refus et qui tient à faire celte acquisition, se bâte de renchérir sur sa première mise. Sur ces entrefaites, le rabbin, qui venait d'achever sa prière, remet l'objet à son acquéreur, mais sans accepter une obole de plus que le montant de la première offre. L^acheteur, étonné, lui demande le motif de ce désintéressement. « C'est que, réplique son interlocuteur, j'eusse adhéré dès le principe à votre première offre si je n'avais été en prière; or il n'est pas juste que je profite de votre erreur aux dépens de ma conscience d'honnéle homme. » Voilà ce qui s*appelle « dire la vérité dans son cœur (1) ». Citons encore ce trait du célèbre Simon Ben Scheta'b. Ayant acheté à un Ismaélite son mulet, il trouva une pierre précieuse attachée au cou de la béte. « C'est une bénédiction divine qui vient t'enrichir, ô Rabbi (2), lui disent ses disciples en le félicitant de sa trouvaille. — Appelez-moi l'Ismaélite, dit ce dernier. -^Pourquoi? — Pour que je lui rende cette pierre précieuse ; c'est une béte que je lui ai achetée, et non un bijou. » A celle noble restitution, Tlsmaélile s'écrie: <( Béni soit le Dieu de Simon Ben Scbela'h (3) ! »

La véracité et la sincérité sont l'objet de recommandations non moins vives, et la bonne foi est élevée à la hauteur d'une sauvegarde nationale. C'est l'absence, nous dit-on, la disparition de la bonne foi qui amena la ruine de Jérusalem (4) ; c'est elle encore qui provoque la sécheresse, qui retient la pluie bienfaisante et l'empôche de venir féconder la terre (5). Cela signifie, en d'autres termes, que l'ordre social et l'ordre naturel sont également compromis parla violation de la bonne foi. Si cette dernière conséquence nous paraît étrange, nous rappellerons qu'elle est conforme au principe de solidarité qui subordonne l'ordre naturel à l'ordre providentiel, ainsi que

(I) Talmud, Maccolb, 34; cf. Ruchi et (3) Debarim Rabba, sect. 5.

Kïn Yacob, ibid, (t) Talmad, Schabbath, 119.

(j) ProT., X, S2. (n) Talmod, TaaoUh, 8.

LA MOIIALE SOCIALE. 347

nous rayons démontré ailleurs (1). Évidemment, on ne saurait donner une plus haute idée de la valeur de celte qualité morale. Proclamer la sincérité comme l'arbitre de la stabilité du monde et de la nature, n'est-ce pas lui adjuger la place d'honneur dans la direction des rapports sociaux et de la production? Nous retrouvons donc dans les enseignements éparpillés de la Tradition les deux points fondamentaux de la morale des intérêts, Téquité ou la justesse des balances et la sincérité. Et, pour imprimer à sa doctrine le cachet de Toriginalité, elle fond ensemble les deux préceptes, en les déduisant d'un texte unique : voici, en effet, comment elle interprète la prescription mosaïque concernant les poids et mesures. Grâce à un jeu de mots [Binn "pn, signifiant également mesure liquide et affirmation *in), elle applique la justice des balances à la véracité de la parole : « Que ton oui soit juste, que ton non soit juste (2). » Cette application est-elle rationnelle, d'accord avec la réalité des choses? Assurément, car, après tout, l'esprit, le vrai, dans le sens absolu, a sa balance non moins que le bien, la grande, l'infaillible balance que la légende fait présider au jugement dernier embrassant toute la gamme des tons humains.

Une doctrine assise sur des bases aussi solides, affirmée par les différents organes talmudiques, admise par la Halacha et par YAgada^ par l'histoire comme par la légende, semblerait offrir* tous les caractères de la certitude. Elle a été cependant bien contestée, ainsi que nous allons voir dans le paragraphe suivant.

§ 4. Objections soulevées contre la théorie de la morale de ^intérêt telle qu'elle est professée par le judaïsme^ et leur réfutation.

Oui, de graves objections ont été formulées en tout temps contre la pureté de la morale des intérêts, selon la Bible et la

(t) Voy. notre Providence et Rémuni' (i) Talmud, Baba Me(xi.i, 10.

ration^ p. 95-50; 90-04.

348 TBOisi^ac fàbtib.

TradiiioD. Nos ennemis et nos détracteors ont fiit sonner bies baot certaines accosations appajées snr le dottble témoignage de l'hisioireelde la législation. Et, pour rendre Fattaqne plis formidable, on. Ta portée dn côté des racines dlsraël, c'est4dire dans le camp patriarcal. Ces patriarcbes tant prônés, noas dit-oo, ont porté plas d*one atteinte à cette probité et à cette sincérité qae noas Tenons de placer si bant. An père des Croyants, à Abrabam, on reproche ses procédés peu dignes i regard de Pharaon et d*Abimélecb, à propos de renlèremeiit de Sara. On l*accQse tonl à la fois de mensonge et de cupidité, faisant d^abord passer sa femme ponr sa sœnr, et puis acceptant les présents de ces rois comme la rançon de son honneur! Fidèle aax errements paternels, Isaac n*en agit pas aatrement envers le roi des Philistins. Qnant à Jacob, c^est bien antre chose encore : tonte sa Tie n*est-elle pas comme nn tissa de ruses et de duplicité? Il débute par nn coup de maître, sobtîlisant à son frère le droit d*alnesse en le Ini achetant poor an plat de lentilles; pois il s*adjnge la bénédiction paternelle an mo}en d*un flagrant mensonge; pois il acquiert de nombrenx troupeaux, non par un travail régulier ni par de francs procédés, mais grâce à des manœuvres frauduleuses, en trompant la bonne foi de son beau-père; puis il assiste, muet et impassible, au stratagème employé par ses fils pour lirrer une ville innocente au carnage et au pillage. Or ces attentats contre la stricte équité sont d autant plus funestes à Tintégrité de ta loi morale que, s'abritant à Tombre protectrice de la trinité patriarcale, ils devaient vicier dans leur source la droiture et la probité judaïques. Et vraiment, a-t-on soin d^ajouter, cette influence fatale, corruptrice, n'a pas cessé d*e\ercer nne pression honteuse sur Thistoire du judaïsme. Le juif, peuple on individu, n'esl-il pas Tennemi de la rectitude, de la franchise? >'a-t-il pas perpétué dans sa descendance ces traditions de ruse et de supercherie? X*est-il pas noté dans tous les pays de la dispersion, partout où le portent ses pas errants et son amour des aventures, pour ses habitudes de dissimulation ? N'est-ce pas cette fourberie innée, transmise avec le sang, de

LA MORALE SOCIALE. o49

génération en génération, qui Ta fait mettre justement au ban des nations ? N'est-ce pas ce penchant pour les voies tortueuses, cette répulsion instinctive pour la ligne droite, qui lui valurent la note d'infamie burinée en caractères ineffaçables dans le livre des annales de Thumanité? Et la Tradition, cette Tradition dont vous vous montrez si fier, nVt-elle pas imprimé le sceau législatif à cette tendance immorale? NVt-elle pas traduit en règles, en préceptes, en dispositions pratiques, ce système de fraude et de dissimulation à Tégard des non-israélites?

On nous rendra, du moins, cette justice que nous n'avons pas cherché à pallier l'objection, puisque nous venons de la reproduire dans les termes les plus énergiques, les plus acerbes. Qu'avons-nous à répondre? L'objection étant double, la réponse doit l'être de même. Gomme on s'en prend à la fois à notre histoire et à notre race, d'une part aux fondateurs de notre nationalité, de l'autre aux conditions ethnologiques du peuple juif, en nous rendant solidaires d'une nouvelle espèce de péché originel, on nous impose l'obligation d'y opposer une défense à la fois historique et ethnologique. Avant tout, nous déclarons accepter cette solidarité de race ; nous l'acceptons tout entière, sous le double rapport physiologique et psychologique (^). Nous allons donc examiner ces faits, d'abord en eux-mêmes, puis dans leurs conséquences nationales.

l"* Abraham se rend en Egypte, seul et sans appui, pour y trouver un refuge contre la famine. Prudent e( avisé, il prévoit le danger auquel va l'exposer la beauté de sa femme, dans un pays arrivé à la plénitude de son développement civilisateur, mais aussi à ce degré de corruption qui est le ver rongeur des civilisations profanes (2). Si l'on sait que cette belle Sara est sa femme, on commence par se débarrasser de lui comme d'un grand obstacle à l'assouvissement de la concupiscence royale, et Sara reste sans défense contre les agrèssions qui en veulent à son honneur. Mais si on la prend pour

(1) Voy. I«r vol., p. 184-187* (i) BtrésoUtk Rikkt, M6I. 40.

sa sœur, on s'abstiendra d'un meurtre inutile, et, ne redoutant plus la jalousie de Tépoux, on le laissera tranquille, à même de veiller sur sa femme. Les présents qu'il reçoit de la main de Pharaon ne sont nullement la rançon de l'honneur de Sara, mais une marque de considération et d'estime tout à fait conforme aux mœurs orientales, qu'il faut connaître, dont îL importe de tenir compte, au lieu de juger ces faits primitifs à notre point de vue exclusivement européen. De nos jours encore, les cadeaux sont la plus haute expression des hommages et du respect chez les peuples asiatiques.

S"* L'épisode du roi Abimélech, qui nous, apparaît comme une seconde édition de celui de Pharaon, n'en est pas cependant la reproduction servile. Pour ceux qui sont initiés dans les principes de la vraie exégèse, il n'y a jamais de répétition oiseuse dans les livres saints. La différence entre ces deux récits c'est que, si Diea intervient également dans l'un et dans l'autre, le second nous montre Abraham sous un jour nouveau, sous celui de pontife réel, c'est-à-dire d'intermédiaire entre Dieu et les hommes coupables (1). Abraham prie donc pour le ravisseur de Sara reconnaissant ses torts, il prie Dieu de lever la punition du roi et de sa cour, et prend ainsi possession de son rôle de pontife de l'humanité, rôle qu'il transmettra à sa postérité, à Israël considéré comme interprète des besoins et des misères des nations auprès. du Tout-Puissant (2).

S"" Si, ainsi que nous l'avons démontré ailleurs (3), tsaac n'est pas une individualité' historique, mais une simple émanation d'Abraham, il n^est pas étonnant qu'il copie son modèle avec une scrupuleuse lldélité. Et pourtant ses rapports avec Abimélech nous offrent une variante ; il ne prend pas rinitiative de la fausse déclaration par rapport à Rebecca. Ce n'est qu'à la suite des informations prises au sujet de sa femme, informations suspectes, qu'il se résout à la faire passer pour sa sœur; preuve manifeste que ce n'est que sous la me-

(i) r.encsr, XX, 7 eM7. {7,) Voy. noire Rivilation, p. 40.

il) ïsaïc, LXÏ, G et \\,

nace d'un danger de mort (1) que les patriarches se permet* taient un certain déguisement de la vérité.

4'' Le droit d'aînesse subtilisé^ comme on le prétend, par Jacob, valut-il à son possesseur des avantages matériels? Rien ne le prouve. La double part dans l'héritage paternel, attribuée au premier-né, est une concession ultérieure, édictée seulement dans le Deutéronome (2). Dans Tétat patriarcal, le droit d'aînesse n'apportait à son auteur qu'un surcroît de responsabilité. C'est bien sur l'aîné de la famille qu'en retombait tout le poids en l'absence ou à la mort du père. Le mépris même affiché par Ësaû (3) pour cette prérogative prouve suffisamment qu'elle ne conférait nul avantage ou profit palpable.

5*" En ce qui concerne la bénédiction paternelle, surprise par un mensonge, le fidèle et impartial exposé du fait nous dit assez que, dans cette conjoncture, Jacob ne fait que céder aux instances maternelles, au risque de s'attirer non pas la bénédiction, mais la malédiction d'Isaac, dont l'engouement pour son aîné est bien connu. Il importe de remarquer encore que le père lui confirme ensuite sciemment, librement, cette bénédiction volée. II ne trouvait donc rien de répréhensible dans ce désir d'un fils de recevoir les derniers vœux d'un père mourant, d'être l'objet de l'expression suprême des lèvres défaillantes du patriarche. Oui, celte ardeur qui ne recule pas devant le danger d'une manœuvre illicite, mais inspirée par la piété filiale, plaît au père détrompé. Il ne la juge ni criminelle ni répréhensible, car, au lieu d'en faire un reproche à son fils cadet, il s'écrie : « Je l'ai béni, qu'il reste béni (4). » Avons-nous le droit d'être plus sévère que le père déçu dans ses affections les plus chères? N'est-il pas à supposer qu'il reconnaissait dans cette substitution la volonté de Dieu, une sorte de réaction contre le système de la fatalité devenue l'arbitre suprême des droits de la priraogénilure? Celte hypothèse n'est pas purement gratuite : le langage solennel tenu par le

(0 Genèse, XXVF, 7 el 9. (3) Genèse, XXV, 34.

(f) Deulér., XXI, 17. (4) Gcncie, XXVfl, 83.

père, la terreur qu*il éprouve (i Tarrivèe d*Ësaû réclamant les effets de la promesse paternelle (i), sont les indices d*ane révolution morale qui s'opère dans la conscience d'Isaac, en le faisant passer violemment de sa croyance aux droits da sang à la foi supérieure dans les prérogatives de Tintelligence, des privilèges de la vertu et du savoir, de ces facultés spirituelles qui valurent ensuite à Israël le titre de fils aîné de la religion.

6"* Les relations de Jacob avec Laban sont évidemment toutes en faveur du premier; elles sont résumées d'ailleurs dans leur entrevue finale, dans cette brûlante interpellation adressée par le gendre à son beau-père en présence de tons les siens, et que le rusé Âraméen cherche à esquiver en faisant un appel hypocrite aux sentiments de la paternité (â). Il en résulte clairement que c'est Laban qui est l'imposteur, qai ne cesse d'éluder ses engagements, qui, dans son égoïsme, eût renvoyé son gendre, ses filles et leurs enfants les mains vides, si Dieu ne s'était pas chargé de leur cause, si Jacob n'avait pas su, par le travail et par un esprit fertile en ressources, contre-miner les desseins de l'avide fils de Bethuel.

l"" Jamais Jacob n'a approuvé les procédés sanguinaires de ses fils à l'égard de la ville de Sichem; il leur inflige, au contraire, un blâme immédiat, et il renouvelle et il confirme sa désapprobation sur son lit de mort, en maudissant la colère de Schiméon et de Levy (3). Le père ne pouvait guère aller plus loin dans la voie de la réprobation d'un acte provoqué, après tout, par le double crime du rapt et du viol dont la cité tout entière était devenue solidaire par une lâche et tacite adhésion.

§ 5. Théorie des penchants et des conditions ethnologiques du peuple juif par rapport à la morale de Vintérêt.

A côté de cette justification de détail qui a été faite tant de fois déjà, et pour la juste appréciation de laquelle il faut se

(I) Genègc, XXVîl. 33. (:>) Ccnèie, XXXIV, 30; XLIX, 5-7.

{i) Genèie, XXXI, 36-44.

transporter par la pensée du sein des idées et des nécessités modernes en pleine vie patriarcale et orientale, vient se placer tout un ordre de considérations générales qui changent complètement la physionomie des récits de la Genèse. Ce n'est ]â)as la première fois que nous avons lieu de signaler la découverte de génie faite par nos grands théologiens, à savoir que hes récils primitifs, écho de la Révélation originelle, sont de véritables prodromes de Thisloire du peuple de Dieu (1). Voici en quelques mots la substance de cette théorie. De même que les pères d'Israël eurent à lutter, dans leurs pérégrinations, ici contre les passions brutales, là contre les suggestions de la cupidité, ailleurs contre des fureurs sauvages, enfin au sein même de leur famille contre des prétentions dominatrices, fondées tantôt sur un prétendu droit de naissance, tantôt sur des semblants de bénédictions dont on s adjugeait le bénéfice exclusif, et qu'ils unirent pourtant par triompher de ces formidables obstacles par une ligne de conduite d'une efficacité souveraine, c'est-à-dire par la seule opposition des ressources d'un esprit pieux et éclairé aux violences des instincts matériels, ainsi que le prouvent surabondamment les agissements d'Abraham et d'Isaac à rencontre de Pharaon et d'AbiYnélech, ceux de Jacob contre Laban et Ësaii, de même leurs fils, à travers un pèlerinage bien autrement mouvementé et dramatisé, ne pourront et n'ont pu réellement échapper aux pièges, aux précipices, aux écueils dont leur chemin sera parsemé, que par une défense beaucoup plus intellectuelle que corporelle, par la souplesse, par l'ingéniosité, par l'inépuisable fécondité de leurs moyens de résistance. « C'est la ruse, c'est la fourberie, c'est le mensonge! » s'écric-t-on. Non; c'est la défense de l'esprit contre la matière, c'est la supériorité de la réflexion sur la sensation, c'est la voix de Jacob triomphant des mains d'Ésaû (2), c'est entin, si l'on veut, la raison moderne luttant victorieusement contre l'antique fatalité. Que, dans l'emploi constant de cet instrument délicat, tout ne soit

(ij Voy. N-i'limanide, commcnlairo à la (i) Geucsr, XXVII, 3i.

Tliora, Gcnèsp, pu&shn»

Page 1