TOUE II
pas également pur el irréprochable, nous ie concédons sans peine. Qu'on le sache bien : Thistoire sainte peint les hommes en grandeur naturelle; elle n'a aucun goût pour les apothéoses; elle ne surfait pas ses héros, nous les présentant avec leurs qualités et leurs défauts^ a\ec leur grandeur et leur faiblesse, convaincue qu'ils serviront d'autant mieux de modèles, qu'ils n'affectent pas de proportions surhumaines. Sous ce rapport, l'histoire d'Israël est taillée sur le patron d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Quel est le trait dominant de Thisioire patriarcale? Une protestation continuelle du droit contre la force, de l'intelligence contre la force matérielle, de la raison motivée contre le caprice et le bon plaisir.
Le judaïsme ne peut ni ne doit répudier cet héritage. Ainsi que nous Tavons établi dans nos considérations générales sur la morale révélée (1), nous garderons les deux noms de Jacob et d'Israël, nous garderons le premier, en dépit de la signification de ruse, de dissimulation, de manœuvres cachées, opérées sous le talon (â), qui s'y rattache, tant qu*on prétend nous écraser sous le talon; nous le garderons comme défense contre les agressions injustes, contre les attaques de l'intolérance, (ontre les dénis de justice et les persécutions officielles ou secrètes, et tout cela, sans préjudice de notre second, de notre vrai nom, contenant le secret de notre mission nationale, de la lutte éternelle à soutenir pour la plus grande gloire de Dieu, au profit des grandes, et immortelles vérités de la religion. Ceux qui reprochent à Israël ses instincts de duplicité feront donc bien de se pénétrer de cette vérité, à savoir qu'il dépend beaucoup d'eux de nous faire déposer celte arme. Que Ton cesse de nous attaquer, et nous serions trop heureux de n'avoir plus à nous défendre. Pour s'en convaincre, il suffît de jeter un coup d'œil attentif sur la légende de Jacob luttant contre l'ange, contre le génie d'Ésaû, comme dit la légende. Ce génie ou cet ange qui veut terrasser Jacob sans y parvenir, c'est le génie de la force voulant l'emporter de haute lutte sur
(l) Voy. I" toi., p. 168-170. (2) Genèse, XXV, 86. 2p5 2pr^.
les facultés intellectuelles et morales. Reconnaissant son impuissance, forcé de renoncer à la victoire, il voudrait opérer une retraite pure et simple, c'est-à-dire sans compensation pour tout le mal qu'il a fait, sans rendre hommage au génie de la résistance. Mais ce dernier ne Tentend pas ainsi, et Jacob, qui en est le représentant, dit avec raison à son agresseur : « Non, tu ne t'en iras pas comme cela, tu feras d'abord amende honorable, tu m'accorderas une réhabilitation éclatante aux yeux du monde. » Et l'ange,' reconnaissant la justesse de cette exigence, s'empresse d'y faire droit en substituant au nom de Jacob, synonyme de ruse, de machination latente, le nom d'Israël, exprimant la domination franche et méritée : « Tu ne t'appelleras plus Jacob, lui dit-il, de ce nom que ton frère te reprochait comme un crime à propos du double droit d'aînesse et de bénédiction patriarcale subrepticement enlevé par toi (1); tu t'appelleras désormais Israël, et les combats que tu livres aux dieux et aux hommes, en d'autres termes aux rois et aux peuples, aux idées et aux actes du monde profane, seront appréciés à leur juste valeur; on n'hésitera pas à y découvrir le signe d'une supériorité réelle, de la supériorité qui finit toujours par assurer l'empire à l'esprit sur la matière. Ton triomphe dans la bataille religieuse, ton inébranlable fermeté contre les assauts comme contre les tentatives des principes opposés au lien, témoigneront en faveur de la pureté de ta conscience à l'égard de la société civile et politique (2). »
Cette large interprétation de la légende primitive est admise et complétée par la Tradition : elle nous apprend, en effet, que la bénédiction donnée par l'ange à Jacob ne devait pas ayolr pour conséquence la suppression pure et simple du nom de Jacob, celui-ci continuant à rester juxtaposé au nom d'Israël (3). Pourquoi? A cause des motifs que nous venons d'indiquer, parce qu'il ne dépend pas d'Israël de se dépouiller de cette peau de renard qui lui a servi d'échappement à tant de pièges,
(I) Geoèse, XWff, r,o. {^) Talmud, Berachoth, il.
(J) Gooèsc, XXXII, â9.
à de si redoutables dangers. Les nécessités de i'exislence ne nous laissent pas toujours le choix des moyens : partout et toujours on a reconnu le droit de légitime défense contre ceux qui en veulent à notre vie ou à notre mission, qui est la vie par excellence. Le descendant du patriarche restera donc Jacob visà-vis les entreprises de la persécution, Jacob en face des proscriptions de la haine, Jacob en présence des procédés syslêmati- (]uement malveillants de Tavidité, de la cupidité de ceux qui lui vendent à prix d'or le droit de se mouvoir, de respirer; mais il saura être Israël en regard de l'émancipation si longtemps attendue, Israël au milieu des peuples justes et bienveillants brisant ses chaînes, lui ouvrant à deux battants les portes de la civilisation; Israël par son empressement à s'associer à toutes les nobles causes, par son désir de concourir à l'accroissement du bienélre social; Israël par sa constante ûdélité à sa loi et à sa foi, dont il doit défendre l'intégrité contre les séductions modernes, non moins qu'il sut la maintenir jadis contre les invasions ennemies.
Passant de la théorie à la pratique, nous sommes tout disposés à reconnaître que la subordination finale du nom de Jacob à celui d'Israël doit être pour nous l'objet d'une constante préoccupation. Peut-être môme réclame-t-elle de nous certaines modifications dans notre conduite que les vrais principes de religion et de morale nous rendront faciles à réaliser. Il faut savoir en convenir, tout n'est pas faux dans les allégations relatives aux allures tortueuses, aux procédés de dissimulation du peuple juif. Ce n'est pas impunément qu'on subit l'influence accablante de plusieurs siècles d'oppression, d'une situation contraire au droit de la nature et des gens. C'est encore dans notre légende que nous puisons cet enseignement: elle nous dit que, dans la lutte soutenue par Jacob contre l'ange, celuici lui démit la hanche, et, à la suite de cette fracture, il fut réduit à cette demarcfte claudicante qu'il garda jusqu'au lever •lu soleil (1). Et, pour ne laisser aucun doute sur l'importance Je la leçon contenue dans ce fait légendaire, l'Écriture a soin
(1) Geoèie, XXVII, 32.
LA MORALE SOCIALK. 357
de le rattacher à une prescription pratique, à la prohibition alimentaire du tendon (mran n'^a) : « Les Israélites ne devront pas s'en nourrir, à cause de Taccident arrivé à la hanche de Jacob (1). 9 Ainsi, sous la fiction, sous la forme symbolique, se cache une vérité, une idée profonde, une leçon dont Tinfluence doit se perpétuer au sein du Judaïsme. Et quelle est cette leçon? La voici en peu de mots. De même que les Israélites devront s'abstenir d'un aliment qui rappelle l'infériorité du patriarche dans sa lulle avec lange, de même il doit y avoir prohibition d'user d'un aliment moral rappelant la claudication de l'esprit, contraire à la droiture, antipathique à la sincérité et à la franchise. C'est ce que nous indique encore la double dénomination d'Israël et de Jacob employée dans cette disposition législative. N'est-ce pas un étrange accouplement en regard même de la substitution faite au dernier par le premier de ces deux noms? Eh bien! il n'a plus rien de singulier si, comme nous le pensons, il sert à confirmer l'antinomie récemment formulée. Les fils d'Israël, semble- t-il nous dire, c'est-à-dire le Judaïsme émancipé, ayant sa place libre à l'air et au soleil, doit se préserver des conséquences de l'infirmité contractée par Jacob, infirmité qui doit fondre et disparaître aux rayons bienfaisants de l'égalité et de la liberté.
CONCLUSION DE LA MORALE DE l'iNTÉRÊT, ENVISAGÉE AU POINT