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CHAPITRE IV. — Soite des sonrces de la morale révélée

La morale de la Tradition.

~Tl* VI • t II* '-T •••••T «t:- • - •

C'est par la doctrine orale que je contracte alliance avec toi et avec Israél.

(Exode, XXXI V, 27; cf. Talmud, Guittin, 60.)

Dans notre analyse sommaire de TAgada (3), nous avons essayé de donner une idée de Ta morale traditionnelle, de la richesse de ses aperçus et de la fécondité de ses enseignements. C'est le moment de reprendre cette thèse avec les développements que comporte la spécialité du sujet. Nous allons chercher, par conséquent, à déterminer avec quelque précision les principes de Télhique talmudique.

§ 1". De la filiation de la morale traditionnelle avec la

morale biblique.

On admettra sans difficulté que, en matière de morale comme en fait de dogme, la Tradition ne saurait être la reproduction

(!) Exode, XXXIV, 6, nCKI 'ItH yT).

(i) Voy. oof Trois eycUi du judaïsme, p. li7-13S.

scrvilc, le calque de rEcrilure. Les cycles, non moins que les gént^rations, ont leur originalité; tout en s'engendrant les uns les autres, ils doivent se présenter à nous chacun avec son cachet propre. Les modifications subies par les idées laissent une empreinte non moins proronde que les transformations do la matière, sans jamais franchir la limile au delà de laquelle le fond serait emporté par la forme. Or, pour bien démêler les traits dlslinctifs de la morale rabbinique, il faut commencer par jeter un coup d'œil sur la filiation historique la rattachant au mosaïsmc et au prophétisme.

Nous avons vu le premier, contrairement aux intentions de son auteur, verser dans rornièrc du formalisme, à tel point qu'il faillit étouffer sous Tétreinte d'un sacerdoce perverti. De lîicelle réaction qui commence avec Samuel, chargé de prononcer la déchéance de la maison pontificale d'Héli, et qui prend les proportions colossales que Ton sait dans la main de ses successeurs. Ceux-ci vont jusqu'à s'en prendre non plus au seul corps sacerdotal, mais à l'institution elle-même, au culte extérieur dans ses manifestations variées, aux sacrifices, aux fêtes, aux néoménies, à tous les effets d'une piété hypocrite, n'hésitant pas à condamner ces rites dans leur ensemble, comme un corps sans fime, llcur sans parfum, fruit sans saveur, instrument de salut converti par des mains criminelles en engin de perdition.

Mais qui ne sait que les réactions ont habituellement les défauts de leurs qualités ? Une fois lancées sur la pente glissante des révolutions, elles ne savent pas toujours s'arrêter au moment opportun. S'il n'avait été retenu par la forte main du grand synode, le prophétisme n'eût pas échappé aux conséquences extrêmes de sa doctrine émancipatrice ; il fût tombé dans le gouffre du déisme, vers lequel l'attirait la logique de ses théories réformistes, ainsi que nous l'avons constaté déjà(l). Sous l'inspiration d'Ezra et de son conseil, le Judaïsme procéda donc à cette œuvre de syncrétisme qui met un point d'arrêt au va-et-vient de l'action et de la réaction. Cette tache

(l) Voy. clnp préci'd.'nl. p. "8-80.

INTRODUCTION GÉNÉUALE. 93

éclectique a été formulée avec une rare précision, comme le programme de la nouvelle école, par Siméon le Juste, qui lui donne pour triple fondement laThora, leculleetlachariié (1). Simplifiant encore ladite formule, expression de toute une révolution religieuse, les Pères de la Synagogue réduisent les trois termes à deux, savoir: Thora, réunissant en elle la théorie et la pratique de Tadoration divine, la religion et le culte ; bonnes œuvres, embrassant les deux branches de la morale individuelle et sociale (2). Mais on ne s'est pas borné à Ténergique affirmation de ces deux principes directeurs; on a eu soin de mettre en relief la nécessité de leur bonne entente. Nous ne vouions pas nier qu'il ne se rencontre par-ci par-là quelques traces de leur ancienne rivalité. Tantôt c'est la charité qui vaut à elle seule toutes les pratiques du culte extérieur (3) ; tantôt c'est la prière qui l'emporte sur l'ensemble des bonnes œuvres (4), ou bien c'est le jeûne qui a la priorilé sur la bienfaisance (5). Hais généralement ils occupent un rang égal, voguant de conserve, se soutenant et se complétant réciproquement. Quelques citations nous le démontreront : le nom de ^< juste parfait » est dévolu à celui-là seulement qui se montre bon tout à la fois envers Dieu et envers son prochain (6). Les violations de la morale sociale ne sauraient être couvertes du pardon divin qu'à la condition d'une réparalion d'honneur ou d'intérêt, suivant les cas, à l'égard de celui qui en a souffert (7). « Les chefs spirituels n'ont rempli leur mission que tout autant qu'ils auront associé l'exercice de la charité à la diffusion de l'instruction religieuse (8). Le ministre de Dieu qui réduit sa lâche à ce dernier soin, sans se soucier de la pratique des bonnes œuvres, est censé professer l'athéisme (9). »

(I) Abotb, I, S. (<)) TAlmad, Kidouscbia, 40; cf. chap. Il

(i) n-^siiD c^arîai nn-^n Aboih, m, ci-dessus. § 0.

(5) Tlmiid, Baba Balhr., 7. ^Jj ^^^^^ j^^,^^ U^^^^^„^^ ,g^

(♦) Talnmd, Berachotb, 3«. (9) Talmud, Aboda Zara, 17. Cf. ch. H

(5) TalDQd, ibid, ci-deifus, loc, ciU

94 phemiére paetik.

Oq ne saurait, ce nous semble, marcher plas résolument dans la voie de Tanion et de la solidarité. Prélendraitron qoe la morale perd de sa force ou de son prestige dans une pareille association? Ce serait à tort assurément, car elle a phis à y gagner qu'à y perdre. La pensée et le sentiment, ces deux puissantes facultés, sans lesquelles il n'y a pas plus de morale que de religion, acquièrent dans ce commerce de Tbomme avec la Divinité une sûreté de volonté et d'action qui tourne au profit du bien : ils y prennent cette trempe supérieure que la raison et Tinstinct, abandonnés à leurs forces propres, ne savent acquérir, ni communiquer par conséquent à leurs produits.

En définitive, la morale traditionnelle n'est pas autre chose que la résultante du mosaïsme et du prophétisme réconciliés, tenant du dernier son autonomie, empruntant au premier la précision et la fixité dont la notion de la loi, de la loi souveraine, contient Tessence. Noble tâche, superbe mission que celle de mettre d'accord les deux éternels organes delà Révélation, de les faire concourir à la divine harmonie qui doit présider au développement de l'humanité, de même qu'elle a présidé à la cosmogonie !

§ 2. De la méthode suivie par la morale traditionnelle.

L'égalité que nous venons de voir professée par la Tradition entre la Thora et les bonnes œuvres, autrement dit entre la religion et la morale, se fait sentir jusque dans la méthode dont elle se sert pour leur élaboration respective. Mêmes procédés d'exégèse à l'endroit de la Halacha et de YAggada (i). N'est-il pas logique de traiter de la même façon ce que l'on lient en égal honneur? Nous devons donc y retrouver les éléments variés de la démonstration dogmatique: «Affirmation autoritaire, induction et déduction, argumentation scolastique, mythe et symbolisme », tels sont les différents modes de son

(t) Voy. noi Troi» ejfçlet duJuduUme, p. I27'l3r».

enseignement. N'oublions pas le trait saillanl ou, pour mieux dire, le trait d'union de cette méthode, nous voulons dire Tindissoluble attache qui la soude à TÉcriture, dont elle fait et son point de départ et son point d arrivée. N'avançant rien qu'elle ne soit en mesure d'appuyer d'un texte précis, la Tradition atteint l'originalité par les efforts mêmes qu'elle fait pour récarter ; car si elle se complaît dans la modeste fonction d'interprète de Moïse et des prophètes, elle n'en est pas moins un interprète de génie qui sait opérer des fouilles merveilleuses, extraire des trésors des liions les moins perceptibles de la mine sacrée.

On ne saurait, à moins de l'avoir étudiée, se faire une idée juste de la richesse et de la variété de ce système d'exégèse. Ici c'est un argument a priori ayant pour objet l'assimilation de la probité à la chasteté etàlapareté des mœurs (i) ; là, un raisonnement a fortiori qui, au point de vue de la rémunération future, aboutit à la suprématie des faits moraux sur les observances purement rituelles (2); ailleurs, un procédé d'analyse ou de synthèse qui vient élucider un des plus obscurs problèmes de la charité légale (3). Il arrive parfois qu'un principe, avec toutes ses conséquences, repose sur un simple changement de point-voyelle, nous allions dire sur la pointe d'une aiguille. Telle est, par exemple, la proposition déjà citée (4), si hardie, mais si conforme aux tendances humanitaires de la raison moderne, proposition qui substitue la supression du péché à la destruction du pécheur, grâce à un changement de ponctuation qui convertit le terme « pécheurs (û'^x-j'in) » en celui de « péchés (a^xign) (5) ». Telle est encore la thèse soutenue par un illustre docteur au. sujet de la^ solidarité morale poussée jusqu'à ses conséquences extrêmes, jusqu'à la responsabilité collective embrassant tout le genre humain, et fondée... sur quoi? sur un mot à double entente du livre de l'Ecclésiaste, qui dit : « Un seul pécheur ou un seul péché (suivant qu'on lit x-jin ou

(1) T«lmoil, Yebamolh, 91. (5) Talmad , Eroubin.

{/) Talmnd, Maccoth, chap. 3, Mischoa (4) Voj. le chap. II ci-defias, § â..

Qoale. (•'*) Talmad, Berachotb, 10.

9C PREMlÈltE PAKTIE.

xun) peut gîiler un bien immense (1). » Ceux qui ont l'air de critiquer ce qu'ils appellent les subtilités de la méthode ou, pour mieux dire, de l'esprit sémitique, avoueront, pour peu qu'ils soient de bonne foi, que cet inconvénient est largement compensé par la grandeur des résultats. Ils y reconnaîtront Taiguillon propre à exciter la torpeur de l'esprit, à pénétrer au plus profond de l'entendement, pareil au trait lancé d'une main silre. Le but de l'enseignement n'est-il pas, après tout, de se graver sur la table du cœur, de laisser une empreinte durable dans la pensée dirigeante ? Or, toute méthode qui tend à facililer ce résuUat a droit à notre respect ; en tout cas, elle est loin de mériter les dédains de ceux qui n'ont à nous offrir que des prétentions vaines en place de cette manière pleine de sève et de vie.

Parmi les éléments qui entrent dans la confection de la méthode traditionnelle, une mention particulière, est due au rôle que vient y prendre la nature organique et inorganique, grâce à l'ingénieuse et fréquente comparaison de la végétation physique avec les produits et les développements moraux. En voici quelques exemples : « L'aumône est à la charité ce que « sont les semailles à la moisson , la première n'obtenant « qu'un succès douteux, la dernière une réalité certaine (2). « — Les souffrances et les douleurs sont comme le sel, c'est- « à-dire douées d'une vertu conservatrice qu'elles communiu quent à tous ceux dans le sein de qui elles s'insinuent (3). « Pourquoi le juste est-il l'objet d'une double assimilation, i comparé au palmier et au cèdre? Parce qu'il porte des fruits « comme le palmier et qu'il renouvelle son tronc comme le « cèdre (i). — Le pécheur est puni pour ses actes, mais non « pour la mauvaise intention non suivie d'effets, attendu que a l'arbre ne doit être jugé que sur ses fruits (5). — Pourquoi a la calomnie et la médisance sont-elles qualiliées de flèches?

(l) Ecclé«.,lX, 1h; TalmuJ, Kidouscbin, (3) Talmud, BerAchoth, 5.

40. Cf. noire l'roriJfiice cl Rémunération^ (4) Talmud, Taanilli, i4; Baba Dalhra»

(5) TalmuJ, Succa, 41). (n) Talmud, Kidoaichio, 40.

c Parce qne, comme la flèche, elles blessent et tûeiit à dis- « tance (1). — On ne peut tomber dans le péché si Ton n*est « atteint d'an grain de folie (2). » Qa'est-ce, en effet, que la folie? Un dérangement dans nos facaltés mentales ; eh bien, le péché n'est pas autre chose que le dérangement de l'équilibre moral.

Personne, assurément, ne contestera la justesse et la finesse de ces aperças, puisés dans Tobservation exacte des faits de la nature. On sait, du reste, que c'est celte forme, participant de la fiction et de l'allégorie, moitié symbole, moitié apologue, qui a fait la fortune de la morale évangélique : elle lui valut et sa propagation rapide et son triomphe sur la morale stoïcienne aox raides allures. Et pourtant TËvangile ne la tient que de seconde main ; en s'en appropriant un certain courant, il n'a pu ravir au judaïsme la source de salut à laquelle il venait de puiser, et qui porte le double cachet de TÉcriture et de la Tradition. Une dernière remarque à ce sujet, qui n'est pas sans importance : il ne faudrait pas croiie que la morale ainsi habillée est antipathique à la raison. Rien, au contraire, ne correspond mieux à l'objectif du sens commun qu'un enseignement qui s'appuie sur Fimaginalion et sur la réalité sensible. A notre tour, si on nous le permet, nous nous servirons d'une comparaison ; nous dirons que la morale rationnelle est à la morale traditionnelle ce qu'est le tronc décharné nous montrant à nu son squelette et sa charpente noueuse , à l'arbre majestueusement enveloppé de son feuillage vert et chatoyant. Autant le premier nous laisse un sentiment de répulsion, autant ce dernier charme et attire nos regards. Et puis, qu'on ne s'y trompe pas : la raison est loin d'être absente dans cette forme concrète; celle-ci lui offre un sol fécond, nullement rebelle au soc de ta charrue intellecluelle. Grâce à Tanion de leurs qualités distinctes, à ce mélange de ficlion ei de réalité, à ce croisement de physique et de métaphysique, à ce parallèle de l'art avec la nature, à celle métiiode complexe qui répond admirablement aux inslincts des masses ,

(l) TalmaJ, ErachiD, 15. (i) Talmud, SOia, !).

98 PKEMIÈRE PARTIE.

la morale tle la Tradition se présente à nous comme une source originale, un regain de Tinspiration biblique qui l'anime, qui rimprègne, au moyen d'un procédé pareil à celui qui fit passer l'esprit de Moïse sur les soixante-dix anciens (1).

S 3. Traits caractéristiques de la morale traditionnelle. !• Ses affinités avec le stoïcisme et Vessénianisme.

Il importe maintenant de serrer de plus près notre sujet. Essayons de fixer les signes qui nous aideront à reconnaître la morale traditionnelle ; tâchons de nous rendre compte de ses tendances propres, soit dans leur conformité, soit dans leur divergence avec la morale de l'Écriture. Y a-t-il des signes de ce genre? sont-ils assez apparents pour être attachés au haut du mât, pour nous guider dans notre chemin? C'est ce que nous allons chercher dans un examen comparatif, en mettant en présence l'un de l'autre deux livres consacrés à peu près au même genre de morale, l'un biblique, l'autre traditionnel, et nous ne tarderons pas à être édifiés sur la différence d'esprit qui les anime. Évidemment la morale des Proverbes et celle du traité d'Aboth n'obéissent pas à une inspiration identique. Celle-ci trahit des idées et des préoccupations qui semblent inconnues à celle-là. A la simple lecture on s'aperçoit d'an changement de courant; l'air ambiant n'est plus le même, et les préceptes de conduite publique et privée ne le sont pas davantage. Tandis que les Proverbes de Salomon contiennent la substance de la morale biblique, en sont l'expression fidèle, universelle, mise à la portée de toutes les classes comme de toutes les situations sociales, les sentences des Pères sont animées d'un souffle nouveau, d'un esprit particulier, en rapport avec un milieu caractérisé. Les conseils et les recommandations qu'elles nous prodiguent nous semblent imprégnés non pas de la rosée vivifiante des livres saints, mais des acres parfums do la morale stoïcienne, résumée dans la célèbre maxime

(1) Nombres, XI, 33.

d'Épintète: sustine et nbsline (1). a Peu ou poinl de rapports avec les grands de la terre, le moins de comnierce possible avec le sexe, voire niâme avec sa femme, éloignemeni syslémalique da monde qui ne peut que nous troubler dans nos méditations religieuses, condamnation sévère de toute causerie inutile, mépris du confort et des aises de la vie matérielle, a voilà certes les éléments d'une morale qui a plus d'affinité avec les apophtegmes de Zenon el de Sénèque qu'avec les leçons de Moïse et des Prophètes. Hiltons-nous cependant de mettre le doigt sur le point par lequel elle se sépare radicalement de l'éthique stoïcienne. On devine de suite qu'il s'agit de l'orgueil, de cet orgueil païen devenu le ver rongeur du système, symbolisé dans le manteau d'AntislIiène et auquel le traité d'Aboth croit devoir appliquer le remède des contraria contrariis, en lui opposant l'extrfinie humilité (2).

Par le principe de celle humilité, qui fut biblique et traditionnelle (3) avant de devenir chrétienne, ainsi que par la théorie du renoncement, la morale rabbinique se rattache à J'essénianisme, dont l'inQuence sur la morale évangélique est généralement reconnue. Le Talmud, par les plus autorisés de ses organes, se lancera résolument dans celte voie nouvelle , il la parcourra tout entière, ne reculant devant aucune de ses conséquences, professant un souverain mépris pour les splendeurs de la prospérité matérielle , bannissant de la société religieuse les joies et les plaisirs profanes, gloriDanl les habitudes dn renoncement, poursuivant à outrance les inspirations de l'orgueil humain et se refusan l ii tracer des limites au sentiment de l'humilité.

Une pareille déviation de la route suivie par la Loi el par les Prophètes, une inilexion aussi sensible n'a pas pu se produire sans motif. El ce motif, il nous semble le découvrir dans la coïncidence que nous venons de signaler entre la morale sacrée et la rénovation de la morale païenne. Il est h. supposer

(t) «Hyau lat K^rja'i.

(t) AkoDi, IV, t. C[. H

(a) NoalrM, XI, SS;

iT., X\l, t;

100 PRKMIÊRE PAKTIE.

que celle similitude de tendance dans un moment donné, loin d'être fortuite, procède d'une cause identique. Si nous ne nous trompons, elle est le résultat commun de Tétai du monde, de la décadence, de Teffondrement imminent de la société antique. Elle procède de ce sombre pressentiment qui en fut Tavant-coureur, de cet immense besoin d'une nouvelle infusion de sëve vitale, ressenti par tous les membres du colosse romain, ruiné avant de tomber au dehors sous les coups des barbares. Or le judaïsme, malgré sa foi inaltérable dans des destinées a meilleures », malgré sa confiance inébranlable dans une palingénésie future, avait moins encore que les autres peuples à se féliciter de la réalité politique et religieuse. Il souffrait cruellement dans son âme comme dans son corps ; il subissait la double oppression du proconsulat, à la fois temporelle el spirituelle. Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, si des maux égaux provoquent des remèdes semblables, il n'est pas étonnant que ces souffrances aient eu partout un même et douloureux écho, se traduisant en une sorte de défi adressé à la civilisation même qui les avait enfantées. Oui, la gangrène sociale devait amener le dégoût du monde; la dissolution des forces morales aboutissait fatalement au seul préservatif possible contre un pareil fléau, c'est-à-dire au renoncement et à l'isolement. De là ce concert momentané parmi les directeurs, sur tant de points si opposés, de la conduite de la vie. De là cette entente provisoire, mais spontanée, entre stoïciens, esséniens, néo-platoniciens et pères de la Synagogue , pressés d'organiser la défense contre l'ennemi commun, contre le génie du mal triomphant sur toute la ligne.

Aussi ne saurait-on mieux qualifier cette morale qui prit alors un si vif et si rapide essor qu'en l'appelant la morale de l'adversité, la morale des peuples malheureux, des sociétés dévoyées, jetées en dehors de leur développement normal. Elle convenait au judaïsme proscrit, mis hors la loi durant cette longue période de persécution qui s'étend du début du second cycle jusqu'au seuil de la Révolution française. Use peut donc.

INTRODUCTION GÉNÉRALE. iOt

noas ne le nions pas, que sur plus d'an point elle soit en désaccord avec les tendances de la société moderne, et môme avec les aspirations du judaïsme émancipé, réconcilié avec la société civile. Mais il s'agit de bien déterminer ces points. Quels sont-ils? Ceux précisément qui s'offrent à nous avec cette teinte mélangée de stoïcisme et d'essénianisme ci-dessus indiqués, et dont la paternité revient plutôt à des patrons étrangers qu'à la Révélation biblique. Or, tout ce qui est attitude, accident, phénomène, -dû à Tiniluence intermittente des circonstances historiques et des milieux humains, rentre sous la loi de la contingence. Sous ce rapport, certaines suggestions de la morale traditionnelle ne sont peut-être pas plus praticables que les préceptes formulés par un Philon, un Sénëque ou un saint Thomas. Mais ce qui est de tous les temps et de tous les lieux, ce qui est immuable au sein des vicissitudes humaines, c'est l'essence de la morale individuelle et sociale, précieusement recueillie par la Tradition de la bouche même des organes de la doctrine révélée, pour être transmise, intacte et immaculée, aux générations les plus reculées. Celle continuité va nous apparaître dans tout son jour au fur et à mesure que nous avancerons dans notre travail d'exploration. Dès à présent, nous allons, dans cet ordre d'idées, fixer un point des plus importants, exposer la théorie des passions, symbolisée par le Talmud dans la légende du Yetzer llarâa

% 4. Deuxième irait caractéristique de la morale traditionnelle.

La Légende de Yetzer Haraa.

La légende du Hetzer Harâa^ comme toutes les vérités et les leçons essentielles, plonge ses racines dans la source intarissable de la Genèse. A cet égard, il n'est pas sans intérêt de signaler tout d'abord une divergence d'opinion notable entre la morale révélée et la morale rationnelle. Aux yeux de celle-ci le combat de la vie est assez inoffensif; l'accomplisse-

lOâ PREMIÈRE PARTIE.

ment du devoir n'est pas envisagé par elle comme une chose bien difficile. Â Ten croire, on n'a qu'à se laisser aller au fil du courant, au gré du bon sens, pour entrer dans le port sans obstacle. Est-ce bien vrai ? est-il aussi peu malaisé de suivre la bonne roule ? Tel n'est pas, en tout cas, le sentiment de la Révélation. Son avis, elle nous le donne dès le principe, jalouse de nous mettre en garde contre des illusions aussi dangereuses que décevantes. Elle a hâte de nous informer de la lutte formidable que nous auronsià soutenir ici-bas ; elle nous conseille de ne pas l'affronter à la légère, de nous y préparer très-sérieusement. C'est, en premier lieu, le mythe de Gain, l'important avertissement qu'il reçoit d'en haut : c Le péché te guette à la porte, lui est-il dit, exerçant sur toi sa puissante attraction; mais tu es en mesure de le maîtriser (1). » Il y a ensuite quelque chose de plus précis : c'est le terme même de « Yetzer Râa, » de ce génie du mal, de ce tentateur perfide, qui revient à deux fois dans l'histoire du déluge, dans le prélude comme dans le dénoûment du drame (2). Avant la catastrophe, <c Dieu prend la résolution d.e détruire le genre humain, à cause de ce génie et de cet esprit du mal qui lui ont gâté son œuvre ». Âpres la consommation de l'arrêt, « Dieu fait serment de ne plus jamais anéantir la totalité des vivants, parce qu'il tient compte de ce même esprit du mal qui s'empare de l'homme dès son enfance. »

Ârrétons-nous un instant devant une contradiction qui semble résulter de cette double affirmation. Comment ce génie du mal, le Yetzer Râa, peut-il être invoqué d'abord comme une cause de damnation, ensuite comme un motif d'indulgence? La solution de la difficulté se trouve peut-être dans la différence de l'expression employée dans les deux cas. La première fois, c'est le génie du mal s'appuyant sur l'esprit du mal (nirvana 'n:^'^). Ce n'est pas seulement le c^ur qui se corrompt, c'est l'âme elle-même qui se pervertit dans sa maîtresse faculté, dans la pensée. Quand il est parvenu à s'insinuer au centre

(I) Ccuèw, IV, 7. (i) Gftnèse, VI, 5; VIII, ««.

même de la forteresse, dans les œuvres vives de la personnalité bamaine, le mal est sans remède. Alors il ne reste plus que les moyens extrêmes : couper le mal dans sa racine, étouffer le monstre dans son germe, opérer le retranchement du membre on corps gangrené, c'est-à-dire faire Tofflce rempli par le déluge. La seconde fois, après le cataclysme universel, ce n'est plus Têtre intelligent, mais Tétre passionnel qui est visé (n^ *n2Ki). Or, c'est justement la tâche propre de rinlelligence de réagir contre les excitations des sens et des penchants vicieux. Dieu veut bien nous prévenir qu'il est indulgent, clément à Tendroit des écarts de la chair, tant qu'ils n'envahissent pas le domaine de l'entendement. Ceci nous explique une autre variante que nous remarquons entre les deux textes : la preolière fois, le génie du mal est qualifié de c foncièrement mauvais (:s^ p*n), » tandis que la seconde fois, il est appelé « mauvais (9^) », non plus exclusivement ou invariablement.

Quoi qu'il en soit de la valeur de cette interprétation, ce qu'il nous importe surtout, c'est d'en dégager les éléments constitutifs de la théorie des passions. À la première mention faite du Yetser Râa^ on tient à nous tracer la limite extrême de ses pouvoirs, limite qui ne saurait être dépassée impunément, par l'irruption ou par l'intrusion de la passion dans le domaine de la conscience. Tant que celle-ci reste maîtresse chez elle, rien n'est perdu, et les plus profondes plaies morales peuvent se guérir. Mais que la corruption pénètre dans le for intérieur, qu'elle altère les sources de la pensée, que le Tirus de la démoralisation s'inocule aux facultés directrices, et aussitôt la dissolution devient imminente. À la deuxième affirmation du Yetzer Râa, on nous le montre comme un mal nécessaire ou du moins inévitable, conséquence naturelle de l'imperfection humaine. Qu'est-ce à dire? Qu'il ne faut pas se flatter de détruire le génie du mal, pas plus qu'il ne convient de se désespérer de sa fatale présence. Mieux vaut, comme on dit vulgairement, vivre avec son ennemi, lui accorder l'indispensable, tenir compte des exigences comme des conditions du mécanisme humain, puisqu'il a plu à Dieu lui-même de les

inscrire à notre crédil, en nous assurant de son indulgence et de son pardon.

Cette première notion du YetzerRâa^ notion vague, conception plus ou moins abstraite, voyons maintenant ce qu'elle est devenue entre les mains habiles delà Tradition. Une création vraiment originale, aux proportions mythologiques, d'une grande puissance dramatique, supérieure aux plus hautes fictions de Timagination grecque, aux dieux du Panthéon olympien. Que Ton en juge par quelques traits de crayon de cette ligure composite :

« Le Yetzer Harâa^ Satan et Tange de la mort, ne forment a qu'un seul et même personnage (1). — Le Yetzer Harâa « remplit la triple fonction d'instigateur, d'accusateur et « d'exécuteur des arrêts de mort (3). — Le Yetser Harâa « porte sept noms, qui ne sont pas autre chose au fond que les « indications diverses de son action malfaisante (3). — Pour « mieux faire tomber l'homme dans ses filets, il prend chaque « jour une forme nouvelle (4). — Loin de perdre ses forces à « la longue, il les renouvelle journellement et en use contre tf l'homme (5).— Au début, il nous apparaît mince comme un « fil d'araignée ; mais si vous le laissez faire, il finira par ac* « quérir la grosseur d'un cAble (6). —Au jour du jugement « il produira aux justes l'effet d'une montagne démolie, et aux « méchants celui d'un cheveu que leur lâcheté n'a pas su M vaincre (7). — Il se présente d'abord en hôte, puis en habite tué de la maison, puis en maître (8). — Il est à notre orgatt nisme ce qu'est le levain pour la pâte, un germe de fermente tation perpétuelle (9). »

La voilà, la physionomie complexe de ce redoutable ennemi de rhomme, de ce terrible lutteur, si difficile à vaincre. Est-ce un portrait exagéré à plaisir, en opposition avec la réalité des

(t) Talmnd, Baba Ralhra, 16. (6) Talmud, Sacca, u. s,

{i) Talmod, Baba Balhra, 16. (7) Talmod, Succa, u. m.

(3) Talmnd, Saoca, t>!l. (8) Talmad, Succa, k. s,

(4) Talmud, Succa, &â. (9) Talmud, Beracholh, 17; Talkootli

(5) Talmud, Succa, 52; cf. Kidouscbiu, Geuèse, no 58 et 61, et YJkoat ThiUim, SI. n0 859.

INTIIODUCTION GÉNÉRALE. 105

choses? Consultons Texpérience des temps anciens et modernes. Quels sont les enseignements qu'elle nous offre à ce sujet? Elle n*a qu'une voix pour témoigner de la permanence de ce duel entre la passion et le devoir, entre les sens et les idées, entre les organes matériels et les facultés morales. Parcourez les annales des nations, confrontez les attestations deThistoire sainte avec celles de toutes les époques : époque des temps héroïques, époque des grands empires asiatiques, époque de la civilisation grecque, époque de la centralisation romaine, invasion des barbares, longue incubation du moyen âge suivie de Téclosion de la Renaissance, terminée par les tempêtes intermittentes de la Révolution française; poussez cet examen jusqu'en pleine actualité, et partout et toujours vous vous trouverez en face du spectacle de ce combat éternel. Vous pourriez même, à la rigueur, vous passer de ce spectacle : vous n'auriez qu'à prêter une oreille attentive aux orages qui grondent dans votre propre cœur pour acquérir la certitude que la lutte n'a rien perdu de son intensité. Sans doute les procédés stratégiques peuvent varier, et varient réellement d'une génération à l'autre , mais le conflit subsiste entre le temporel et le spirituel. La Tradition a-t-elle donc tort de nous représenter legônie du mal sous la forme d'un Protée, restant le même sous ses nombreux déguisements, cachant mais gardant sa laideur sous tous les masques dont il se couvre (1)? Soit qu'il tente Adam et Eve par une convoitise grossière, soit qu'il s'empare de Sodome par les suggestions de l'égoïsme, soit qu'il séduise le monde par les raffinements de la beauté plastique, soit qu'il s'impose au colosse romain par les fumées de l'orgueil et par le prestige d'une force prétendue invincible, ou bien qu'il pénètre au sein de la chrétienté dans l'appareil d'un chérubin au glaive flamboyant, aiguisé par le fanatisme inconnu de l'antiquité, soit enfin qu'il entraîne sur ses pas la société de nos jours par le mirage de la souveraineté de la raison, lui offrant un encens qui n'est pas nouveau, pastiche des insinuations perfides du serpent, disant à la femme : a vous serez des dieux (â) . »

(I) Cf. Eîa Yacob, Berachotb, Ûo. (i) Genèse, III, 'J.

C'esl le Yetzer Harâa qui, à travers ces métamorphoses, ne cesse d'afûrmer sa puissante identité.

 vrai dire, les transformations dont il vient d'être question sont plus apparentes que réelles, et les passions nouvelles ne sont le plus souvent que du nouveau fait avec de vieux morceaux. Personne n'oserait soutenir sérieusement que les vieux penchants ont disparu. La sensualité, la luxure, la cruauté, la ]:apine, la violence, la colère, Tenvie, la médisance, la calomnie, la perfidie, tous les écarts des sens et de Timagination ont-ils cessé de fleurir ou sont-ils en train de désarmer? Remarquons d'ailleurs une chose : ce qu'ils ont perdu du côté de la brutalité n'est que trop largement compensé par ce savoirfaire d'une corruption raffinée dont le Yelzer Barda a une si ample provision à l'usage des époques de grande civilisation. Peut être faut-il qu'il en soit ainsi, en vertu de cette remarquable et profonde sentence qui se rattache à notre légende : a Plus on est grand, plus la tentation est grande (I) », c'est-à-dire que la tentation est en rapport avec la capacité morale et avec le niveau intellectuel.  mesure que Thommc grandit en perfection virtuelle, les passions grandissent avec lui. Que si elles ne sauraient être de même nature pour un David ou pour un Nabal, elles ne le sont pas davantage pour le sauvage des îles de rOcé<anie et pour cette personnalité complexe, produit de la culture trente fois séculaire delà science et de l'art européens. Il semblerait que la justice divine, dans ses rapports avec la suite des générations aussi bien qu^avec les aptitudes individuelles, préside à cette équitable répartition des épreuves morales. Où serait la justice, où serait l'égalité , si les derniers venus, si avantagés par tant de prérogatives sociales, étaient en outre affranchis de la plupart des épreuves du combat spirituel? Le Dieu de Moïse et des prophètes, le Dieu qui est avec les premiers non moins qu'avec les derniers (2), ne l'a pas voulu. Ce qu'il a voulu, au contraire, c'est que les générations nouvelles payassent la rançon de tous ces avantages d'une situation meilleure, en acceptant avec courage

(I) Talmud, Sacca, «. «. (i) haïe, XLI, 4.

la part relative qui leur revient dans la distribution des épreuves publiques et privées, avec résolution la tâche virile de travailler, chacune à son tour, an progrès humanitaire. Et voilà comment il se fait que, malgré radoucissement graduel des mœurs, Tamélioration progressive des caractères, Tatténuation croissante des peines et des labeurs de Texistence matérielle, la guerre conduite par le Yetzer Harâa continue, comme par le passé, moins brutale, mais plus compliquée, exigeant, au même titre que la guerre politique, des défenses nouvelles contre des engins nouveaux, tout cela conformément à la sentence susvisée et dont voici le sens précis : « Les pro- <c grès de la passion sont en raison directe de ceux de la per- « fectibilité . »

§ 5. La légende du Yetzer Haraa (génie du mal) complétée par

celle du Yetzer Tob (le bon génie).

Nous venons de retracer à grands traits la puissante conception du Yetzer Barâa; nous avons pu nous convaincre que si la première notion en remonte jusqu'aux révélations antéhistoriques, c'est à la Tradition que revient Thonneur d'en avoir fait une création originale. Un premier résultat qu'elle nous offre, c'est de nous mettre sur nos gardes. Un homme averti en vaut deux, dit la sagesse des nations. Nous n'avons donc guère le droit de crier soit à la surprise, soit à la trahison, puisqu^on a si grand soin de nous faire connaître notre ennemi, ses ruses, ses stratagèmes, ses ressources, son arsenal tout plein d'armes meurtrières, tant anciennes que nouvelles, qu'il choisit à son gré et à son heure. En supposant même que ce portrait soit surfait, que l'imagination s'y soit fait la part du lion, nous serions mal venus de reprochera cette peinture magistrale d'être le produit d'un pinceau trop chargé. Aurait-il été plus sage de nous laisser nous endormir dans une sécurité trompeuse, de diminuer d'autant la vigueur, l'énergie de la défense ?

Le seul inconvénient sérieux qui pourrait résulter de cette tendance à grandir outre mesure la puissance du Yetzer Earâa^ ce serait de nous pousser au découragement. La conscience de notre faiblesse vis-à-vis un ennemi de cette trempe n'est-elle pas de nature à nous jeter dans une sorte de marasme qui nous livrerait à lui pieds et poings liés? Ne sommes-nous pas désarmés? avons-nous à notre disposition Técu et le bouclier propres à nous couvrir ? Voilà ce qu'il nous reste à examiner. Eh bien, non, nous ne sommes. Dieu merci, ni désarmés ni abandonnés ; nous avons pour nous la protection du bon génie, du Yetzer Tob (arj •nx'^), dont le rôle, selon la Tradition, n'est pas purement défensif , puisqu'elle l'engage hardiment à prendre l'offensive contre son adversaire. « C'est pour nous une obligation constante, nous dit-on dans le Talmud, de mettre le Yetzer Tob aux prises avec le Yetzer Harâa (i). » Reste à savoir maintenant quels sont les moyens d'attaque et de défense dont est pourvu le bon génie. Qu'a-t-il à opposer aux instruments aussi nombreux que redoutables de son éternel compétiteur? Sur ce point non plus la Tradition ne nous laisse pas dans l'ignorance ; elle se plaît, au contraire, à nous exposer nos ressources; elle les passe en revue dans une série de pro- » positions qu'il importe de transcrire, à commencer par la conclusion du passage ci-dessus, relatif à cette prise d'armes : « Si, « grâce à l'attitude virile du Yetzer Tob^ son rival, le Yetzer Bail râa bat en retraite, c'est bien ; sinon, qu'on lui oppose l'étude « de la sainteThora. Si cela ne suffit pas, qu'on se mette à réu citer le schemâa. S'il persiste dans son hostilité, on le fera « reculer par la seule mention du jour de la mort (2). » La même recommandation est reproduite dans un langage familier, paternel, dans le passage suivant : « Mon fils, dit Dieu à a son peuple, j'ai créé, il est vrai le Yetzer Harâa; mais à côté tt de lui j'ai placé un réactif des plus efficaces, vous l'avez a dans la Thora. Tant que vous vous livrerez aux saintes mëa dilations de la loi de Dieu, vous échapperez à la poursuite <( de cet ennemi, car il est écrit : Si tu te conduis bien,

(I) Talmad, Reracholb, 6, (i) Talmad, Beracholb, loe. cit.

« tu ponrras porter la tête haute. Mais si vous négligez « cette étude salutaire, vous tomberez au pouvoir du tentateur, a car il est écrit : Le péché te guette à la porte. Sache bien « d*ailleurs que tu es muni de tout ce qu'il faut pour le vaincre ; « car il est écrit : Toi, tu peux le maîtriser (i). 9 On voit, par ce dernier comnicntaire, que la Tradition comprend la légende de Gaên comme nous (9), et qu*elle sait en tirer au besoin une théorie complète par rapport au gouvernement des passions. Voici enfin un dernier texte, offrant un sens, sinon un langage toutàtall identique : « Mon fils, si ce vilain (le Yelzer Barâa) a te barre le chemin, attire-le jusqu'au Beth Hamidratch « (recelé de la religion et de la morale) ; s'il est de pierre, il « fondra; s'il est de bronze, il sera réduit en miettes; car il c est écrit : Ainsi, dit TËternel, mes paroles sont comme le <r feu et comme le marteau qui brise le rocher (3). 9 N'oublions pas de compter parmi les armes mises à la disposition du Yelser Tob la pratique de la charité placée au même rang que l'étude de la Thora, etrattachée par l'exégèse traditionnelle à un verset biblique : c Heureux ceux, dit le prophète, qui a sèment sur les bords de l'eau ; ils n'auront à redouter les c piétinements ni du bœuf ni de l'âne (4). » Quel est le véritable sens de ce langage symbolique? a Heureux, 6 Israël, si « tu te consacres à la pratique de la charité non moins qu'à « l'étude de la Yérité révélée : alors, loin de tomber au pou- « voir de ce ravageur (le YetzerHarâa), c'est lui qui sera à la « discrétion (5). »

Résumons maintenant la leçon qui se dégage des textes qui viennent de passer sous nos yeux en tendant vers le même but, la défense contre le génie du mal. Si l'on nous permet de nous servir du style allégorique du Talmud, nous dirons que le Yetzer Tob est entouré d'une quadruple armure : la Thora, le Schemâa, la charité et le souvenir de la mort, nous allions dire... une tête de mort. Kien de plus facile que de se rendre

(0 TftUiud, Kidovscbin, 30.

(i) Voy. ei-4etfus, p. 103.

(3) Talnod, KiHoiitchio, k. «.

(4) Udïc, XXXn, 20.

(.s) Talmud, Aboda Zara, 70.

ilO PREMIÈRE PARTIE.

compte de la vertu militante de ces quatre moyens. La Thora,. c*est-à-dire instruction religieuse et morale bien dirigée, puisée aux sources authentiques, non pas dans les marais empestés de la fausse science, est un souverain remède contre les appétits grossiers, dont elle met à nu la laideur et la bassesse. La récitation du schemâa, c'est le choix d'un culte intelligent, c'est Tadoration divine élevée à sa plus haute expression, c'est enfin la profession de foi du monothéisme, ayant cela de particulier qu'elle est incompatible avec toute autre subordination, exclusive de tout ce qui nous imposerait une servitude étrangère. Quant à la charité, n'esl-elle pas le meilleur préservatif contre les passions haineuses, contre les clameurs de la colère, de l'envie, du ressentiment, de Torgueil blessé, qu'elle sait dominer de sa douce voix, apaiser de son souffle bienfaisant? Enfin, la pensée de la mort, l'évidence de l'infaillible dénoûment du drame de la vie, la certitude de l'inanité de nos agitations, de la vanité de ces jouissances éphémères, de l'évanouissement de ces biens que nous poursuivons avec tant d'âpreté, tout cela est de nature à calmer la fougue de nos ardeurs malsaines. Il est donc bien vrai que nous sommes armés de pied en cap, et les chances de la lutte inévitable sont loin d'être aussi inégales pour le bon génie que.le prétendent des moralistes chagrins. Suivons donc le conseil de la Tradition, ne craignons pas de prendre l'offensive, ne- fût-ce que pour nous fortifier dans l'organisation de la défense, et maintenir, par cette courageuse initiative, la santé morale.

Et ce n'est pas tout : dans cette théorie du Yetzer Tob^ telle que nous venons de l'exposer, il y a la condamnation implicite des tendances de l'cssénianisme, lesquelles ont passé de l'Évangile dans lemonachisme chrétien, préférant au combat la fuite, à la lutte la désertion du champ de bataille. Ces tendances sont en désaccord, nous ne saurions trop insister là-dessus, avec l'esprit mosaïque et prophétique, bien qu'elles aient laissé des traces manifestes dans les enseignements de l'Âggada (1). La vraie doctrine, celle qui procède en droite ligne

(l) Voy. plni haut, p. 93-100.

INTRODUCTION CÉIVÉRALE. 111

des affirmations l3s plus claires de la Révélation, elle est dans cette proposition capitale qui accepte, qui commande ToffensîYC du bon contre le mauvais génie.

Puisqu'on ne peut et qu'on ne doit éviter celte luUc entre les inspirations des sens et celles de la conscience, il importe d'en fixer les conditions, en la renfermant dans les limites que lui assignent tour à tour la raison et la religion. Disons-le tout de suite : ce ne sera, ça ne peut pas êlre un duel à mort, un combat singulier où Tun des adversaires doit rester sur le carreau. Le génie du bien n'a pas pour mission de supprimer le génie du mal, mais seulement de le contenir. La Tradition a soin de l'affirmer dans un adage familier comme dans une interprétation solennelle. Sous la première forme elle nous dit ceci : « Il est trois élres qu'il ne faut jamais repousser absolument, savoir : la femme^ Venfant et le Yetzer Harâa; après les avoir écartés de la main gauche, on doit les ramener avec la main droite (0- ^ Voici maintenant ce que nous enseigne le commentaire : « Dieu vit ce qu'il avait fait, et c'était très-bien (2). Le bien, c'est le Yetzer Tob ; le trèsbien, c'est le Yetzer Harâa (3). — Quoi! le Hetzer Harâa est le souverain bien! Oui, car sans lui, où serait le stimulant qui nous pousse à la possession, à la procréation et au progrès social (4) ?» En lui faisant la part si belle, la Tradition serait inconséquente avec elle-même si elle exigeait Tanéantissement du génie de la sensation. Mais, dcmandera-t-on, que sera donc la lutte des deux génies, et quel résultat en faut-il espérer? Ce sera la subordination de la passion au devoir, des sens à l'entendement, des organes de la matière aux facultés spirituelles ; ce sera le sceptre du gouvernement remis à qui de droit, les passions invitées à concourir à l'œuvre de la perfectibilité au lieu de l'entraver, y apportant le riche contingent des grâces et des attraits dont elles sont pétries, puissants moteurs du beau mis au service du vrai et du bien.

(1) Talaad, SÔU, 47. (3) ^Ti ^X*^ HT TX^ nvj n:ni.

(2) Otièse, I, 39. (4) Beréscbiib Rabba, icct. 9.

142 PRËNIÉHE PARTIE.

§ 6. La légende du Yetzer Haraa envisagée à un point de vue général^ ainsi qu'à celui de la raison moderne.

On sait que la donnée de Tesprit da mal, tentaleur perfide, ennemi de l'homme, n*est rien moins que particulière au Judaïsme. C'est une notion universelle, ayant acquis droit de cité dans toutes les théologies et dans les traditions les plus diverses. Pour nous en tenir au diable de TËvangile, devenu celui de Torthodoxie chrétienne, il n'est pas difficile de prouver que c'est un type altéré, en harmonie avec le principe de l'incarnation matérielle, ce dogme fondamental du christianisme, mais s'éloignant d'autant de l'essence du monothéisme pur. Aussi arriva-t-il ce qui devait arriver. Conception étroite du mauvais génie, dont le crédit avait été si puissant pendant la longue période du moyen âge, qui vivait de la fiction beaucoup plus que de la réalité religieuse, cette conception, disonsnous, ne pouvait pas supporter le grand jour de la raison émancipée. Celle-ci ne tarda pas à la faire reléguer dans le musée des antiquités, à côté des autres épouvantails mythologiques. En est-il de même de celle du Heizer Barâa? Nous ne le pensons pas. Pourquoi? Parce que, grâce à leur transparence, les traits qui composent cette figure nous offrent partout le refiet de l'immatériel. Soit que vous l'abordiez par son nom de convention, par ce nom de Yetzer (former, tracer, imaginer] , qui exprime une opération intellectuelle plus encore qu'une création visible; soit que vous l'observiez sous les dénominations multiples dont il est gratifié par le Talmud : « mauvais, incirconcis, impur, ennemi, pierre d'achoppement, embuscade (1); » soit que vous cherchiez à dégager la vérité de ce remarquable aphorisme : «Satan, Yetzer Barâa et l'ange de la mort ne font qu'un seul être (2], » vous voyez la réalité percer la fiction à jour, et la spiritualité déborder sur le symbole. Cette dernière s'accuse mieux encore, à notre sens, dans

(f) Talmad, Succa, 53. (l) Talmud, Baba Balbra, IG.

les remèdes et les préservatifs que la Tradition nous conseille d'opposer à l'action du mauvais génie. Quels sont-ils? L'instrnctioDf le culte intelligent, la chanté, le sentiment de notre néant, le souvenir de l'inévitable mort, autant d'instruments rationnels, plus propres à combattre les mauvais penchants que des démons plus ou moins cornus.

Que faut-il conclure de ces prémisses? Que la légende du Yetser Harâa n'a rien de contraire aux aspirations de la raison moderne ; que celle-ci aurait tort, par conséquent, de repousser un concours utile, d'une incontestable puissance sur l'esprit des masses. Non, jamais l'exposé didactique, sec et froid, des préceptes moraux, ne saurait le disputer à un enseignement taillé, si l'on peut dire ainsi, sur le patron de l'épopée, offrant cet intérêt dramatique qui est la poésie du vrai. N'estce pas d'ailleurs un drame réel que le combat du devoir avec la passion, que la lutte entre l'esprit et la matière? N'occupct-il pas une place considérable dans la littérature ancienne et moderne? Drame intérieur, déroulant ses péripéties dans les profondeurs de la conscience, trouvant un écho plus ou moins sonore dans tous les cœurs ; drame universel, représenté sur les scènes les plus variées, s'accommodant des théâtres les plus dissemblables, faitpourtremperlescaractères, propre à doubler en nous la force d'initiative comme celle de la résistance !

Un autre trait de la physionomie du Yetzer Harâa ^ qui la différencie de celle du diable et de ses congénères, c'est ce mélange d'excitation charnelle et de prévoyance divine, ayant pour effet d'en tempérer la laideur, d'en adoucir les aspects repoussants, de nous faire découvrir le bien sous la surface du mal. Si la tentation a ses dangers, que la Tradition a plutôt exagérés qu'atténués, elle a aussi non-seulement sa raison d'être, mais encore sa place dans le résultat tinal. Difîèreme delà conception démonologique païenne et chrétienne, elle n'est pas le mal absolu. Bien gouvernée, maniée avec habileté, elle peut, elle doit devenir le stimulant du bien, l'aiguillon qui fait germer les labours. Cette seconde face de la légende n'a pas reçu, nous le reconnaissons, les brillants dé-

veloppements donnés au dessin de ses côlés périlleux; mais elle ne laisse pas de s'affirmer hautement dans la fameuse interprétation du texte final de la Genèse : « Bien , c*est le Yetzer Tob; très-bien, c'est le Yeizer Harâa (l) »; interprétation qui contient une leçon de la plus haute moralité, à savoir que nous n'avons pas le droit de nous plaindre de l'imperfection de notre constitution morale, de reprocher à Dieu ce don des passions, qui jouent un rôle si considérable dans noire vitalité. En les éliminant de noire existence, celle-ci s'écoulerait peut-être sans lutte, mais aussi sans émotions, c'est-à-dire sans charme. Procéder finalement à une sorte de trêve, sinon à un traité d'alliance, entre le Yetzer Tob et le Yetzer Barâa^ gouverner la passion, au lieu d'en suivre les entraînements; la dompter sans l'étouffer, la soumettre sans l'anéantir; en diriger, en modérer le trop vif essor, mais sans lui briser les ailes pour la condamner à l'inertie, à l'inaction ; la traiter en cheval domestique, et non pas en cheval sauvage qu'on ne parvient à maîtriser qu'en le muselant (3) : voilà, ce nous semble, une théorie dont la raison moderne pourrait faire son profit. A ce titre, la légende du Yetzer Earâa^ complétée par celle du Yetzer Tob^ telle que nous venons de l'exposer, constitué un élément important de la morale universelle.

§ 7. La morale évangélique, considérée comme Vune des branches de la morale révélée. Étude comparative des deux morales,

. Ce serait une véritable lacune que l'omission de toute mention relative à ta morale chrétienne ou, pour mieux dire, à la morale évangélique , dans un exposé des sources de la morale révélée. L'influence qu'elle n'a cessé d'exercer sur la chrétienté, c'est-à-dire sur la portion la plus civilisée du genre

(l) Voy. ci-deisai, p. lit. comment, à la Mifchna; toj. noire Prori*

(i) Ptaamos, XXXll, 9; of. MaTmonide, denu et Kmuniraliont p. 606.

humain, la large part qai lai revient dans le triomphe remporté par le paganisme, les nombreuses allaches qui la relient aox principes fondamentaux du Judaïsme, la filiation évidente et incontestable qui la fait sortir des entrailles de Télhique biblique et traditionnelle, voilà bien assez de motifs pour nous engager à lui faire une place dans le cadre de cette élude. Usant de la méthode qui nous a servi pour un parallèle du même genre en matière de dogme (i), nous relèverons successivement les points de ressemblance et les points de dissemblance entre FAncien et le Nouveau Testament.

Points de ressemblance. — Une première et éclatante analogie, c'est le drapeau de la révélation arboré par TËvangile à rinstar de laBible, c'est la volonté bien souvent exprimée par le Nouveau Testament d'être une morale révélée , ne cherchant ses inspirations ni dans la philosophie ni dans le naturalisme. Son Égérie, c'est le Verbe divin. Il suffit de la simple lecture de la donnée originelle de la première forme évangélique pour être édifié sur ce point capital. Prenons d'abord le sermon sur la montagne, cette production originale de la nouvelle religion. N'est-il pas tout imprégné des parfums de l'Ëcriture, notamment de cette ressemblance de l'homme avec Dieu, base de la morale mosaïque? Comment s'exprime-t-il? Dans les termes que voici : a ... Afin que les hommes aperçoivent vos bonnes œuvres et qu'ils honorent votre Père dans le ciel (2), songez que vous êtes les fils de votre Père dans le ciel , qui fait briller le soleil pour les méchants comme pour les bons, qui fait descendre la pluie pour les justes et pour les impies (3).

— Soyez donc parfait comme l'est votre Père dans le ciel (4).

— Faites votre charité secrètement, et votre Père, qui voit ce qui est caché vous en récompensera ouvertement (5). » Évidemment, tout ceci est la paraphrase du précepte de Moïse : c Soyez saints, car moi je suis saint, TËternel, votre Dieu (6). »

(1) Voy. Bolre Providenee et Rémunéra- (4) Maih., V, 48.

liû», p. 474-476. (5) Malh., VI. 4.

(i) Mrth., V, 10. (6) LéTit., XIX, S.

(3) Vttk., V, 15.

A côlé du sermon sur la montagne vient se placer, au point de vue de la valeur doctrinale, la réponse faite par le Maître à la question concernant les bases fondamentales de la Loi, réponse empruntée au texte du Pentaleuque : « Aime Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même (1). » On ne saurait abonder davantage dans le sens de la thèse biblique, et cette priorité décernée à Tamour de Dieu est la meilleure démonstration de la communauté d'origine des deux morales. C'est encore Tamour du prochain enté sur Tamour de Dieu; c'est enfin la consécration de Tidée développée par nous, à savoir que Tamour de Dieu nous porte à lui ressembler, à lui plaire en rimilant, à nous inspirer des grands exemples qu'il livre à nos méditations, grâce à sa double intervention dans l'ordre naturel et dans l'ordre social (3).

Passons à un autre point, qui met également en relief l'identité de la doctrine évangélique avec la doctrine prophétique. Dans les sanglants reproches qu'il adresse aux scribes et aux pharisiens, le Maître se fait le retentissant écho des Isaïe et des Jérémiô, renouvelant la campagne si vaillamment conduite par ces derniers contre le pontifical officiel, corrompu et déchu. Quand le fils de Marie interpelle les représenlanis du culte sur leur étroit formalisme, leur piété hypocrite, leur propension à sacrifier l'esprit qui vivifie à la lettre qui lue (3), fait-il autre chose que reprendre en sous-œuvre la tâche du prophétisme, répéter ses énergiques protestations contre les cérémonies routinières, les vaines et superbes hécatombes, les prières superficielles s'emparant audacieusement de la place qui appartient à la justice et à la charité (4]? Et non-seulement il s'inspire de ses prédécesseurs , il les cite textuellement , invoquant leur témoignage à l'appui de ses enseignements (5).

La consanguinité, si l'on peut dire ainsi, de la morale juive

(1) LéTii., XIX, 18; Dealer., VI, 5. (4) Osée, IV, 4 6 et 9; IiaTe, XX Vil 1,7;

Cf. Malh., XXll, 36-40. XXIX, iO-14; Jérémie, V, SI; VI, IS;

(3) \oj. plus haut, p. 39-33. XIV, 18.

(«) Malh., Vil; XIV, 1-13; XV, 3-9 et (5) Math., IX, 18; XH, 7; of. Otée,

li-30; XXHI. VI, 6; et Isaïe, XIX, 10.

INTRODUCTION GÉNÉRALB. 117

et de la morale chrëlienne , que nous venons de signaler, ne s'arrête pas là. Au mosaïsme et au prophéiisme, où celle-ci a si largement puisé, nous pouvons ajouter laTradition, des pro^ cédés de laquelle elle s'est emparée pour le besoin comme pour le succès de sa cause. Elle lui a emprunté et sa méthode cxégétique et ce manteau constellé de la fiction, si propre à frapper l'attention . La première consiste , on le sait, dans le soin de donner aux aphorismes moraux une base solide en les greffant sur un texte biblique. Nous venons de voir rÊvangile user de ce moyen, qui doit devenir un si puissant instrument dans la main de Tapôtre des Gentils. C'est grâce à l'emploi qu'il en fait dans ses Ëpftres que la morale chrétienne entre dans cette voie d'expansion et d'amplification progressive, pareille au canal irrigateur qui répand la fécondité dans toutes les sinuosités du sol cultivable. Quant au second procédé, il serait fort inutile de nous étendre là-dessus. Tout le monde connaît la fortune qui lui fut réservée; on sait de reste que, par ses paraboles, ses fables, ses allégories, l'Évangile a su gagner des milliers et des myriades d'adhérents. Ce que Ton sait un peu moins, ou que l'on feint d'ignorer, c'est que cette manière est un produit du génie sémitique; que de la Bible il passa dans la Tradition, où les docteurs du Nouveau Testament sont venus la prendre pour conquérir, en les charmant, les peuples de la race japhétique, grâce au vif attrait de cet enseignement nouveau. Loin de nous d'ailleurs la pensée de rapetisser la morale évangélique en lui contestant ses titres propres. Nous estimons, au contraire, rendre une éclatante justice à l'autorité comme à la valeur de ses théories en montrant Moïse, les prophètes et les interprètes de la Tradition, c'est-à-dire les organes de la révélation primordiale, la doter tour à tour de leurs qualités brillantes et solides.

Points de dissemblance. — Cette communauté d'origine que nous venons de constater, cette unité dans les principes fon^ damentaux qui ressort avec évidence de la simple comparaison du texte biblique avec le teinte évangélique, n'ont pu empêcher une divergence qui était au fond des choses, et qui allait crois-

PREHIÉRB PARTIE.

sant avec la prëlention da Nouveau Testament de se substituer à son générateur. Pour saisir et apprécier exactement les modifications apportées par TËvangile à la loi morale de TAncien Testament, nous ne saurions mieux faire que de recueillir le propre témoignage de celui-là, formulé avec une grande netteté dans ce célèbre discours de la montagne, quintessence de la morale et du dogme chrétiens. Tout le monde connaît la trop fameuse antithèse ayant pour but de poser le Christ en contradicteur de Moïse, et les cinq points dans lesquels Tient se résumer la prétendue supériorité de la doctrine nouyelle. En ce qui concerne les quatre premiers, relatifs au meurtre, à Tadullère, au parjure et à la peine du talion (1), il saute aui yeux que ce que Ton voudrait faire passer pour une révélation directe n'est pas autre chose qu'une large application de la méthode traditionnelle, attendu que cette même interprétation se retrouve, accrue et amplifiée, dans une foule de leçons talmudiques.

En voici d'abord à l'adresse de l'homicide : a Faire rougir ou pâlir publiquement son prochain, c'est en quelque sorte le tuer, et par suite encourir la damnation éternelle (2). » En voici ensuite pour l'adultère : a Fixer un regard de convoitise sur la femme de son prochain , se permettre à son égard le plus léger attouchement, regarder avec amour sa chevelure, prêter une oreille complaisante aux modulations de sa voix, tout cela, c'est de l'adultère (3). » Veut-on savoir comment la Tradition s'exprime sur le parjure? « Commettre un faux serment, y lisons-nous, c'est appeler la vengeance divine nonseulement sur soi-même, mais sur tous les siens, dans le présent et dans l'avenir (4). » Celte sévérité s'étend jusqu*au serment véridique, et Ton nous enseigne «que, pour oser prendre Dieu à témoin, il faut être d'une moralité éprouvée, posséder à un haut degré de véracité le sentiment de la Justice et de la charité (5). » Quant à l'application de la loi du talion.

(i) Math., V, f 1-38.

(i) Taimnd, Baba Metsia, S9.

(s) Talmud, BwachoUi, 15.

(4) Talmnd, Scheboooth, 59.

(!f) Bemldbar Rabba, tecl. tt.

les docteurs de la loi orale n'hésitent pas à la remplacer dans la pratique par les compensations pécuniaires (1). Reste le cinquième et dernier point, la haine de nos ennemis. Mais personne n'ignore que, de la double prescription attribuée par rËvangile à la loi de Moïse : « Aimer son ami et haïr son ennemi », la première seule est vraie. Habile à trouver le défaut de la cuirasse, la critique historique n'a pas eu de peine à découvrir sous cet antagonisme outré , si contraire aux tendances judaïques du premier évangéliste, Tinfluence de la méthode et des inspirations panliniennes, la trace de Tambition conçue par TÂpôtre des Gentils de détrôner Moïse et la Bible au profit de TÈvangile et du Christ, et de poursuivre ce but à tout prix , per fas et nefas. N'y a-t-il pas réellement dans cette insinuation odieuse, démentie par Tesprit et par la lettre de la Loi, comme un essai de ce dénigrement systématique au moyen duquel on espère saper les fondements de TËcriture? C'est dans cette intention que Ton oppose le Dieu du Nouveau à celui de TÂncien Testament, que Ton s'évertue à faire passer le premier pour un Dieu sévère, vengeur, implacable, pour adjuger finalement au dernier la palme de la douceur et de la mansuétude. Et Ton a si bien réussi dans cette manœuvre stratégique qu'elle fait encore aujourd'hui les frais de la polémique religieuse dirigée contre le Judaïsme.

En définitive, qu'y a-t-il de fondé dans cette grave assertion ? Le voici en peu de mots : ni la Loi, ni les prophètes ne séparent la bonté de la justice de Dieu. Depuis Abraham jusqu'aux derniers accents de la Révélation prophétique, on a soin de nous montrer en Dieu l'indissoluble alliance de la grâce avec la vérité. Ab Jove principium : c'est le père des croyants qui est chargé de faire, pour ainsi dire, descendre du ciel sur la terre cette alliance salutaire, de l'inscrire en tête du Testament patriarcal confié au respect et à l'obéissance de la race tout entière (S). Cette donnée primitive, le prophètelégislateur l'élève à la hauteur d'une révélation solennelle fai-

(I) Talmad, Baba Kama, éS et 94.

(«) Geaèie, XIX, lO, ODtt»*! TXpTl m05i.

sant partie de la théorie des attributs; Dieu y est proclamé lé maître de la grâce et de la vérité, clément et longanime, plein de pardon sans sacrifier la justice, s'inscrivant finalement en faux contre la confusion de la générosité avec Timpunité (1). Dans le cantique où il dépose sa pensée suprême, Moïse pro* clame cette alliance comme la loi immuable de Tavenir deTbumanité (â). C'est elle qui sert de règle au goq:vernement de David, de môme qu'elle animera Tesprit du Messie, rejeton de David (3). C'est elle qui est considérée comme le plus bel hommage à rendre à la Divinité, le critérium de la vraie thëodicée (4). C'est elle que Tun des organes de la prophétie expirante nous offre comme la condition sine qua non de la restauration nationale (5).

Toujours la charité vient tempérer la justice qui, à son tour, prend à tâche de redresser la charité. L'expérience et le bon sens sont-ils donc en désaccord avec cette thèse? se rangentils plutôt du côté de la charité évangélique, de la charité sans contre-poids et faisant fi de la justice? N'est-il pas élémentaire que la société ne saurait subsister sans justice pas plus que sans charité ? N'est-il pas clair comme l'évidence qu'en essayant de régner seule, à la suite delà suppression de la justice, la charité ne fait que courir à sa ruine; la bonté dégénère en faiblesse, et le monde est livré aux violents, aux hommes à poigne (6) ? Aussi est-ce un dicton rabbinique souvent répété que la miséricorde divine n'est pas l'impunité, que la justice de Dieu n'est jamais frappée de prescription (7). Dans cette omnipotence attribuée à la charité au détriment de la justice, préchée par l'Évangile, nous croyons découvrir la trace sensible de l'inUuence essénienne qui, par ses exagérations d'école, n'est pas restée étrangère à certains autres préceptes

(!) Exode, VI, 6 el 7, ni!» a'"». (6) Zâcharie, VU, 9.

(â) Dealer., XXXII, 4, Û'^an lixn (C) Job, XXII, 8.

^131 l^rD. (7) Talmnd, Baba Kama, 80; Beréschltk

(3) 11 Samuel,VIII, 15; Jérémie, XXXIII, R»ï>ba, «CCI. 67; Midrasch E«lher, III, 15, 15. ellV, t.

(4) Ibid., IX, 24.

INTRODUCTION GÉNÉRALE. i^2l

de cette morale noavelle. Nous la relrouvons dans rimmilitè poussée à outrance, dans cette recommandalion de tendre la joue gauche àcelui qui nous aura frappé sur la joue droile (i). Nous la prenons encore sur le fait dans l'injonction du Mailre à ses disciples, de réaliser toute leur fortune pour la distribuer aai pauvres (2). Est-ce que ces conseils peu praticables, pour ne pas dire irréalisables, constituent une supériorité réelle de la nouvelle surTancienne doctrine? Est-ce qu'ils ne contiennent pas plutôt le germe d'une infériorité que le temps et les circonstances ne feront que développer? Est-ce que riiumilité poussée au delà des justes bornes n'aboutit pas à l'écrasement dé la dignité humaine ? Est-ce que la charité pratiquée sans mesure ui prudence ne tend pas à épuiser au lieu de ménager le patrimoine des pauvres, sans compter les dangers qu'elle court en se précipitant dans le gouffre du communisme ? N'est-elle pas beaucoup plus avisée la morale traditionnelle, qui ose infliger un blâme à celui qui, par des largesses inconsidérées, dépasserait la double dime, le cinquième de son capital (3) ? Et puis, n'y a-t-il pas à redouter, sur cette pente, les effets de la réaction, qui ne manque pas de surgir, violente et irrésistible, toutes les fois que les ressorts moraux ont été soumis à une tension extraordinaire? La charité chrétienne n'cst-elle pas tombé dans les excès de la mainmorte, de l'accaparement ecclésiastique? L'humilité chrétienne n'est-elle pas venue s'échouer sur le promontoire de l'omnipotence spirituelle et du faste temporel des princes de l'Ëglise? Il se peut cependant que les principes de l'Ëvangile, qui ne sont pas autre chose que la morale biblique poussée à outrance, constituent ce remède énergique, ce réactif de la dernière heure qu'il faut savoir administrer aux malades condamnés, aux sociétés aux abois, perinde ac cadaver. En nous plaçant à ce point de vue, nous ne pouvons que rendre un éclatant hommage à son esprit politique, aux hardiesses d'un génie entreprenant qui

(I) Jfath., \\ 59. (ô) Talmnd, Kelhoubolh, r>7.

(i) /»ttf.,XIX, 31.

sait réaliser en partie la réforme humanitaire. Nous n*hésitons pas à y reconnaître un signe de cette puissance révélatrice, si habile dans Tadaptation deThygiëne morale aux nécessités des générations et des époques ; mais nous ne saurions nous incliner devant les prétentions de souveraineté absolue, de supériorité dogmatique, qu'elle affiche vis-à-vis de la morale de TËcriture, qui, dégagée d'exagération, plus simple et plus pratique à la fois, est bien moins exposée aux dangers que nous venons de signaler.

Un autre point, différemment conçu par TÂncien et par le Nouveau Testament, c'est la condition de la femme. Ce n'est pas qu'en principe l'Ëvangile se pose en réformateur et en adversaire de la doctrine biblique. Une pareille assertion ne peut se soutenir en face de textes formels. Voici, en effet, les termes par lesquels le Mattre exprime sa pensée sur cet objet important : « Vous savez, dit-il aux pharisiens, que dès l'abord « Dieu fit l'homme mâle et femelle. Ensuite il est dit : C'est « ainsi que l'homme abandonne père et mère pour s'attacher a à sa femme, et ils ne formeront plus qu'une seule et même <( chair. Us ne sont donc plus deux corps, ils doivent se con- « fondre en un être unique, et il s'ensuit que l'homme ne doit « pas séparer ce que Dieu a si bien uni (i). » Ainsi, pour affirmer l'égalité de l'homme et de la femme, cette égalité dont le christianisme s'arroge la paternité, l'Ëvangile invoque hautement une disposition textuelle du récit de la Genèse (2). Où est donc l'innovation? où est la réforme? Est-ce dans Tabolition de la loi du divorce? Il ne s'agit que de s'entendre. Constatons d*abord que cette interdiction n'est pas radicale dans la pensée du maître, puisqu'il fait ses réserves expresses, à deux reprises, pour le cas d'adultère (3). Grâce à cette clause résolutoire, il ne s'éloigne pas sensiblement de la législation de Moise, qui accorde le divorce pour un fait honteux (4), selon l'interprétation doctorale qui prévalut dans la grande école de Scha-

(1) Matb., XIX, 3-6. {^) Math., V, 3f ; XTX, 9.

(I) Genèie, 11, f4. (t) Dealer., CXXIV, i.

nai(i). Nons sommes, du reste, d'autant plus porté à croire que Ton avait abosé de cette faculté, que dans TËcriture môme nous trouTons des traces de cet abus. Le Fils de Marie n'est pas le premier à protester contre cette licence. Déjà le dernier organe de la prophétie s'élève hautement contre les désordres de ce genre, prenant Dieu à témoin à rencontre de la répudiation arbitraire, qu'il qualifie d'acte de trahison commis par l'époQ! envers la compagne de sa jeunesse, unie à lui par des nœuds sacrés (2). Mais là où la divergence éclate réelle et seriense, c'est dans la manière d'envisager et de traiter la femme adultère, condamnée par Moïse, graciée par le Christ en vertu de ce fameux dicton : « Il lui sera beaucoup pardonné parce c qu'elle a beaucoup aimé (3). » II y a vraiment dans cet arrêt un parfum de douceur, de mansuétude, de commisération intelligente, qui le rend sublime en apparence. Certes il est beau de faire bon accueil à la pécheresse repentante, de lui ouvrir les bras et les portes du salut, au lieu de la vouer impitoyablement à la damnation temporelle et éternelle. Ce qui n'est pas moins beau, c'est de soutenir qu*elle peut se sauver par les qualités de ses défauts, de professer que l'amour coupable et charnel peut trouver son remède dans l'amour et la passion spiritaalisés. Assurément une telle déclaration de principes était bien plus propre à attirer vers elle la société païenne, corrompue et corruptrice, que les sévères pénalités édictées par Moise contre l'adultère. Le paulinisme savait bien ce qu'il faisait en jetant par-dessus bord le code gênant et redoutable du Pentateuque. Grâce à ce trait de génie, à cette habile substitution du pardon au châtiment, de la glorification à la peine infamante, d'une sorte d'auréole à la dégradation civique, il devait exercer une influence prépondérante sur le beau sexe et, par lui, sur la société tout entière. Aussi fut-il richement récompensé de ses avances par le dévouement des femmes, jalouses de jeter le poids de leurs charmes et de leurs séductions dans la balance d'une religion qui avait pour elles de si douces

(f) Talnod, GaitUn, Ad. (ô) Luc, Vil, riG-50.

(t) M^Uchie, II, 14.

caresses. Mais cette immense succès nous doit-il fermer les yeux sur les périls qu'il fera courir, tôt ou tard, à la société renouvelée? S'est-on bien rendu compte des funestes conséquences de l'adultère pardonné, nous devrions dire sanctifié? N'est-il pas un encouragement indirect donné au libertinage, une invitation détournée au dérèglement, un bill d'indemnité octroyé au relâchement des mœurs, le vice élevé sur le pavois, cachant sa laideur sous le masque de la déesse de l'amour f La légende de la Madeleine a-t-clle contribué au raffermissement des bases de la famille, au maintien du respect dû aux saints nœuds du lien conjugal? a-t-elle aidé à sauvegarder les intérêts moraux, solidaires de l'inviolabilité des hyménées?a-l-elle su faire de la chambre nuptiale le sanctuaire de la procréation humaine? Voilà des questions que, pour le moment, nous nous contentons de poser, et dont nous réservons la solution à l'examen comparatif des mœurs Israélites avec celles des autres nations, païennes ou chrétiennes.

Pour compléter la série des points de dissemblance entre l'Ancien et le Nouveau Testament en matière de morale, il nous reste encore à signaler et puis à expliquer une lacune sérieuse dans l'Évangile. II s'agit du commandement de la sainteté, de la sainteté, qui occupe une si grande place dans la Thora de Moïse, dont nous avons revendiqué les titres à la paternité de la morale, mais qui ne brille ici que par son absence. Pourquoi cette omission, pour ainsi dire délibérée, de l'un des pivots de la morale révélée? Nous ne saurions nous l'expliquer autrement que par le compromis avec le paulinisme auquel le christianisme primitif fut bien obligé de se soumettre. A en croire celui-là, c'est la foi seule qui est la source du salut; c'est elle qui, par son seul souffle, purifie et sanctifie le croyant; elle supplée à la piété, à la vertu, au culte, aux bonnes œuvres, à tout, en un mot (!]. Or, nous estimons avoir démontré que la sainteté n'est pas un élément à dédaigner, qu'elle n'est rien moins que le sentiment de la dignité humaine élevée à sa plds haute puissance (2^. Mais cette dignité, conçue comme elle doit

(l) Saint PaqI, Épisl., passim, (i) Voy. plu haat, chap. I, S ^*

félre, avec une certaine ampleur, n'est guère compatible avec une foi absorbante, ne laissant place ni à la réflexion ni au libre arbitre. Gomme morale de sentiment, la morale évangëlique est parfaite; comme produit intellectuel eu rapport avec les règles du juste et du vrai, elle laisse à désirer, elle néglige trop cette lumière intense qui ne doit cesser d'éclairer pour nous les profondeurs du cœur.

Quelle conclusion allons-nous tirer de cette élude comparative, de celte mise en présence de Tancienne et de la nouvelle éthique ? Sera-ce la dépréciation de Tune au profit de l'autre? A Dieu Déplaise! en leur assignant une origine commune, en les faisant découler l'une et l'autre de la révélation divine, nous avons reconnu dans la morale évangélique la chair de notre chair et les os de nos os. Le blâme et le dénigrement, si nous nous permettions d'en user envers elle, retomberaient sur rÉcrilure, sur la Bible, dentelle s'inspire. La seule liberté que nous nous soyons permise, parce que nous la considérons comme un devoir tout autant qu'un droit, c'est de noter les points de divergence, de marquer les déviations opérées par l'Évangile, de les expliquer, de les justifier môme au point de vue des nécessités politiques et sociales. Oui, l'on doit reconnaître que, sous la terrible étreinte de la crise suprême qui travaillait alors le monde antique, il fallait détourner brusquement le lit de rhumanité si Ton tenait à l'empêcher de se précipiter dans l'abîme du néant. Puis nous avons fait, comme nous devions faire, nos réserves sur les principes, en les dégageant des errements de l'essénianlsme aussi bien que des exagérations de Tespril de parti et des ardeurs du prosélytisme. Nous sérions tenté de résumer le rapport des deux morales en le comparant avec la légende d'Eve sortie de la côte d'Adam. La morale évangélique, si gracieuse dans ses allures, si charmante de formes, si soucieuse de plaire, si habile à séduire est éminemment féminine, et c'est ce qui a fait sa gloire et sa fortune. Mais n'oublions pas que la morale biblique supplée à ces charmes par une qualité supérieure, par la virilité qui réside dans la claire notion de la justice alliée à la bonté, et flna-

i26 PREMIÈRE PARTIE.

lement dans le respect de la dignité humaine, identique, immuable, capable de déûer et les défaillances individuelles et les convulsions sociales.

§ 8. — La morale mystique^ dernière forme de la morale

révélée.

Pour terminer cet exposé sommaire et analytique des sources de la morale révélée, il nous reste à voir ce qu'elle est devenue entre les mains des héritiers de TËcrilure et de la Tradition. A-t-elle subi des modilkalions, de ces transformations radicales qui constituent une rénovation cyclique? Nous offre-t-elle comme cela s*est fait pour le dogme, une direction nouvelle sinon des enseignements nouveaux? Avons-nous, par rapport au développement du judaïsme historique et traditionnel, une école de morale faisant pendant à Técole théologique et dogmatique? Ce serait peut-être une affirmation trop hardie que de répondre oui. Les efforts et les études de nos maîtres ne se sont pas généralement perlées de ce côté. Les uns, et c'est le plus grand nombre, se laissaient absorber par les interminables corollaires de la Halacha; les autres concentraient leur attention sur les profondes questions de la théodicée. La morale pure est donc restée au second plan, ce qui ne veut pas dire qu'elle ait été sacrifiée ou négligée. Nous avons, Dieu merci , des moralistes à présenter à nos amis comme à nos ennemis. Les auteurs des Devoirs du cœur^ du Sepher Bayas* char (Rabbenou Tamm) , du Menorath Bamaôr^ du Réschith Ho'hma^ peuvent soutenir la comparaison avec les meilleures productions de la littérature profane. Il en est de même de certains de nos anciens prédicateurs, dont les sermons contiennent des pages éloquentes sur nos obligations individuelle et sociales. Mais, il faut le dire, ces travaux, dignes d'approbation et d'éloge, ne sortent pas de l'ornière creusée par la Loi écrite et orale, qu'ils suivent minutieusement. A-t-on le droit de se plaindre de cette sorte de stérilité faisant contraste avec

la richesse et la profusion dogmaliques? Nous ne savons; il n'est pas si facile d'innover en maliëre de morale. Le vrai et le bien diffèrent nolablement de direction et d'allure. Tandis que le premier suit une marche ascendante, mais incertaine, il semble que le dernier ait eu son domaine délimité et sa route tracée dès les débuts de Thumanité. La société peut vivre plus ou moins dans Tàberration de Tesprit; mais elle ne peut respirer sans morale, comme le prouvent surabondamment les légendes du déluge et de Sodome. Il s'agit donc ici moins de créer que de conserver, de changer les principes que d'en déduire toutes les conséquences réalisables dans le cours des siècles et des phénomènes sociaux. Ce n'est qu'à ce dernier point de vue que des modifications de détail peuvent surgir, que des tendances diverses, en harmonie avec des milieux différents, se manifestent de loin en loin dans la sphère des droits et des devoirs.

A cet égard, Tesprit du judaïsme rentre dans la loi générale de l'esprit humain, et, à la suite de la morale biblique et traditionnelle, il nous offre la morale mystique comme une dernière forme de la morale révélée , suscitée par la situation sombre et précaire des Israélites pendant la longue période du moyen âge. Elle s'accuse tout d'abord par une nouvelle et plus vive impulsion imprimée aux déviations esséniennes et stoïciennes, déjà signalées dans les origines de la morale rabbinique (1). C'est encore le renoncement, c'est toujours la concentration et l'isolement provoqués par les agissements d'une société hostile, acharnée à notre perte, implacable dans son fanatisme comme dans ses instincts répulsifs. Quand les hommes nous repoussent de leur sein, nous nous réfugions tout naturellement dans notre for intérieur, nous nous y établissons, nous nous y retranchons comme dans une citadelle inexpugnable. Quand la terre nous manque sous les pieds, nous sommes particulièrement disposés à nous retirer dans les sereines régions du ciel, sûrs de ne pas nous heurter aux passions et aux animosités humaines. Voilà la raison d'être historique de la morale roys-

(I) V»y. plu haol, p. 93-100.

lique qui vient ouvrir les portes du ciel à ces victimes de Tiniquilé sociale, et leur livrer les trésors de perfectibilité religieuse : les joies de Textase, les félicités de Tideutification divine, en dehors et au-dessus des atteintes du monde. Il va de soi qu'une morale se développant sous Tempire de telles nécessités sera beaucoup plus individuelle que sociale. Ses préoccupations, ses sollicitudes seront toutes pour le perfeclionnemenl personnel. Ce que les principes de collectivité, de solidarité, peuvent perdre dans l'épanouissement d'un pareil système, y sera largement compensé par les progrès du sentiment de la dignité humaine. Du membre de la société méconnu, proscrit, mis hors la loi, elle s'efforcera de faire un membre de la société divine, si l'on peut dire ainsi, un saint, un ange, participant à la puissance créatrice, ayant une tâche à remplir dans l'œuvre de l'harmonie universelle. Or, ce sont ces deux idées dans lesquelles se résume la doctrine de la Kabbale, de cette Bible du mysticisme. Tîous y trouvons la dignité humaine élevée à des hauteurs inconnues, la personnalité rattachée à l'immatériel, à l'infini , à la source de l'être, par des liens visibles et invisibles, le but de la vie porté bien au delà des limites étroites de l'existence matérielle et se confondant avec la sanctification de nos actes et de nos pensées, l'homme de bien appelé à la transfiguration d'un archange, le méchant, l'impie réduit à devenir un démon, l'échelle mystérieuse dressée entre ciel et leiTC toujours debout, toujours abordable, accessible à la montée comme à la descente. Voilà, ce nous semble, une doctrine qui ne manque ni de grandeur ni d'originalité. Dépouillée de la terminologie kabbalistique dont on lui a fait un masque à l'endroit du vulgaire, dégagée des fictions qui lui servent d'enveloppe fantastique, la morale mystique cesse d'être une conception temporaire, une théorie de circonstance, pour rentrer dans le giron des enseignements de la Révélation, où la contingence s'allie à la stabilité. C'est ce que nous espérons démontrer dans une étude analytique de la morale du Zohar et de ses appendices, laquelle trouvera sa place dans l'exposé de la morale individuelle.

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