CHAPITRE III. — De la parole
C'est par la parole de Dieu que fut créé le ciel, et par le souffle de sa bouche tous les corps célestes. (Psaumes, XXXIII, 6.)
Si nous tenons à continuer Tordre logique dans le développement humain adapté à la morale individuelle, nous devons traiter de la parole après avoir essayé de caractériser le rôle de l'intelligence et de la volonté. La parole n'est-elle pas la première faculté que Ton rencontre sur le passage qui conduit du monde interne au monde externe ? Tenant le milieu entre les dfux, participant de la double nature de l'esprit et de la matière, empruntant à celui-là son essence spirituelle, à celle-ci sa forme sensible, elle est la plus noble et la plus réelle des manifestations humaines. Mais à quoi bon en relever l'importance, quand l'Écriture nous la présente comme l'instrument de la création et de la révélation divines? « C'est par la parole de Dieu que fut créé le ciel, par le souffle de sa bouche tous les corps célestes (2). — Jamais peuple a-t-il entendu, comme toi, la voix du Dieu vivant parler au milieu des flammes (3) ? »
Mais le domaine de la parole est si étendu, les points de vue qu'il embrasse sont si nombreux et si variés, qu'il devient absolument nécessaire de suivre, dans cet exposé, un certain plan, si l'on veut éviter de tomber dans la confusion. Nous commencerons par donner celui de l'illustre Maïmonide que nous mo-
(1) Isaïe, ir, 4'y Xr, 9; LXV, 4-9; (i) Psaumes, XXX, 6.
Joël, II, SO. (3) Dentér., IV, 33.
difierons selon les besoins de noire sujet et Tétat actuel de la science morale. Voici en quels termes s'exprime le grand docteur :
« La parole peut être divisée en cinq parties : 1** La parole « prescrite; 2*» la parole proscrite; 3** la parole blâmable; <c 4® la parole louable; 8° la parole usuelle. 1° La parole <c prescrite, ordonnée, c'est la parole religieuse, celle qui est « consacrée à l'étude de la Thora, équivalant, comme on sait, « à l'ensemble de toutes les autres prescriptions. 2° La parole « proscrite, c'est le mensonge, le faux témoignage, la médite sance, le blasphème, les propos obscènes et la calomnie. « 3° La parole méprisable, c'est celle qui, sans tourner à mal « ou à une violation quelconque, se fait remarquer par son « inutilité, qui, causerie oiseuse, s'évapore en une infinité de « riens : « Il est arrivé telle chose, tel roi possède tel palais, « celui-ci est mort, celui-là a fait fortune ». A cette catégorie « appartiennent aussi le blâme et l'éloge distribués au rebours « de l'équité. Nos sages faisaient tous leurs efforts pour rom- « pre avec ce genre de verbiage, et l'on nous en cite plus d'un « exemple. 4° La parole méritoire, c'est celle qui a pour objet « l'éloge des nobles qualités, la glorification des vrais principes, « ou bien la critique et la réprobation de leurs contraires. Il « convient de ranger sous ce chef les récits historiques et les « chants poétiques, en tant qu'ils se proposent pour but d'în- « spirer aux hommes l'amour du bien et du vrai, ou l'horreur « du vice et du mal. C'est cette partie de la parole que nos w sages désignent sous le nom de « voie terrestre (pfct yH) », « c'est-à-dire civilisation. 5** La parole licite ou, pour mieux « dire, usuelle; c'est celle qui'sert d'expression aux choses or- <c dinaires de la vie, à l'alimentation, à l'entretien du ménage, i< aux rapports et aux devoirs de la famille, au débat des inté- « rets, aux transactions commerciales. Cette dernière catégorie « de la parole n'est susceptible ni d'éloge, ni de blâme; elle « n'a d'autre règle que notre volonté. La seule réserve qu'elle « nous suggère, c'est de ne pas la pousser jusqu'à l'abus, ainsi tf que nous le recommandent tous les moralistes. Elle diffère
« de la parole proscrite qu'il faut éviter absolument, et de la « parole prescrite, en ce que celle-ci n'est pas limitée et ne « saurait jamais être assez employée (1). »
Tout en rendant hommage àla justesse et au caractère analytique de cette division de la parole, nous nous permettrons d'en modifier les catégories pour les mettre plus en harmonie avec les nécessités de l'ordre moral. Nous commencerons cette étude par la fixation du rang assigné àla parole dans les livres saints.
§ l^^. Origine divine de la parole.
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Qui a fait la bouche de rhomme? N'est-ce pas moi,
l'Étemel? (Exode, IV, 11).
Pour la Bible en général, comme pour les différents organes de la Révélation, la parole est d'essence divine, a Qui a fait la bouche à l'homme* (2) ? » dit Dieu à Moïse qui se plaignait de la difficulté qu'il éprouvait à s'exprimer ; dans son langage inspiré, Isaïe appelle Dieu « celui qui a créé le débit des lèvres (3) »; mais à quoi bon les citations isolées quand, d'un bout à l'autre, l'Écriture n'est pas autre chose qu'un long écho de la parole de Dieu ? C'est par la parole que Dieu communique avec le premier et avec le second fondateur du genre humain, avec les patriarches, avec Moïse comme avec les derniers organes de la prophétie. C'est par la parole qu'il s'adresse à tout Israël réuni au pied du Sinaï, c'est en l'honneur de la révélation qu'il déploie le pompeux appareil de toutes les forces de la nature, tonnerre, éclairs, nuées, ténèbres, tremblement des montagnes, bondissement des collines ^ servant d'encadrement à cette voix surnaturelle qui ne devait plus se reproduire (4) ». Est-il un plus glorieux témoignage de la divinité
(1) MaTmonide,comBienUireàlaMiscluia, (5) Isaïe. LVII, 19.
Abolh, I, 17. (♦) Dealer., V, 19.
(S) Exode, IV, 11.
de la parole que cette manifestation directe dont elle estTobjet de la part de la Providence, daignant se rendre sensible, pour ainsi dire, par rémission des sons ?
Sans insister davantage sur Tëvidence de son origine, nous passerons aussitôt aux caractères propres de cette messagère divine. Dès le début, nous avons constaté que, dans la doctrine biblique, la parole est le principal agent de la création du monde, de la promulgation de la loi (1), et de la réalité de la rémunération, nous hâterons-nous d'ajouter. Les deux premiers points, formulés avec la plus grande précision dans la loi et dans les prophètes, peuvent se passer de toute démonstration subséquente ; quant au troisième, il découle du principe des bénédictions et des malédictions. La grande place occupée par les premières dans le dogme comme dans l'histoire se montre à nous avec la clarté de Tévidence. Nous la voyons au premier plan dans la vie des patriarches, dans la bouche d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, dans Tartifice employé par celui-ci, sur les instigations de sa mère, pour attirer à lui la bénédiction paternelle, dans la colère du farouche Ésaû lorsqu'il s'en voit frustré, dans les circonstances qui accompagnent celle que Jacob va prononcer sur les fils de son bien-aimé Joseph, dans l'attitude recueillie et pleine d'une religieuse émotion des douze fils de Jacob entourant le lit de mort du patriarche, écoutant ses paroles comme un oracle. Le dogme n'est pas moins précis; il s'affirme par des dispositions nombreuses, répétées,, notamment par celle qui a pour objet la proclamation solennelle des bénédictions et des malédictions sur les monts Garizim et Ëbal (2). Ces faits et ces prescriptions ne laissent pas le moindre doute sur la puissance attribuée à la parole par la Révélation, puissance mystérieuse, indéfinissable, qui ne peut lui venir [que de son origine céleste. Organe direct de la pensée, ministre des arrêts de l'intelligence, il ne faut pas s'étonner de lavoir investie de pouvoirs supérieurs, divins en quelque sorte, pour l'accomplissement de sa tâche. Moins douée, la parole ne
(1) Voyez plas haqt, p. 310.
(9) Oentér., XI, S9et20; XXVII, 11-14; Josoé, VIII, 33-35.
répondrait saffisamment ni à Tattente de Dieu, ni à celle des hommes. Le souverain créateur sait ce qu'il fait en dispensant aux différents organes de la nature physique comme de la nature morale des qualités en rapport avec leurs fonctions ; plus elles sont élevées, mieux doit être pourvu l'agent chargé de les mettre en œuvre. Le prophétisme, c'est-à-dire la plus grande glorification du Verbe, est aussi la plus éclatante confirmation de cette théorie. La plupart de ses interprètes, toutes ces langues saintes qui enseignent la religion et la morale, toutes ces bouches sublimes qui nous entretiennent du gouvernement providentiel et de la destinée humaine, ont soin de se préparer à cette haute mission par la sanctification de la parole. C'est Isaïe dont les lèvres sont purifiées par le charbon sacré (i), et qui remercie Dieu de lui avoir accordé une langue exercée, habile à répandre un enseignement opportun (2). C'estJérémie qui, hésitant à se charger de sa mission prophétique parce qu'il ne sait pas parler éloquemment, sent une main divine façonner sa bouche pour le discours public (3). C'est Ëzéchiel qui, dans le but de s'acquitter de sa tâche avec le plus de fidélité, et de précision possibles, reçoit l'étrange injonction d'avaler le manuscrit contenant les réprimandes à l'adresse d'Israël, de le digérer, de se nourrir de sa substance, afin d'en devenir le fidèle et véridique émissaire (4). De là cette assertion, qui n'est pas d'ailleurs le partage exclusif du Judaïsme, qu'il y a dans le génie de la parole quelque chose de fatal ou plutôt de surnaturel qu'il tient de son origine, qualifié par la tradition de « alliance des lèvres (5) », souvent mentionné dans le Talmud, c'est-à-dire alliance du divin avec l'humain fondée sur la nature intermédiaire du langage qui leur sert de trait d'union.
Cette haute conception de la parole, émise par l'Écriture et par ses grands exégètes, offre, à défaut d'autres avantages, celui d'une notion nette et claire dont les données de la
(i) Isale» V], 6. (4) Êiéchiel, III, 1-6.
(«)/Wd., L,4. (5) D'infini nni*13 n'«ia Talmad,
(3) Jérémie, ï, 6 et 0. , Synhédrin, lOf .
science ne nous fournissent pas Téquivalent. Que nous enseignent les philosophes, savants et naturalistes, sur ce grand sujet? Ont- ils résolu le difficile problème, les mystères de Torigine du langage? La question a-t-elle fait un seul pas depuis qu'elle a été mise à Tordre du jour? Elle n'est ni plus ni. moins avancée que tant d'autres questions transcendantes, celles, par exemple, concernant l'union de l'âme avec le corps, les rapports du fini avec l'infini. Or, cette analogie même entre la parole et les autres branches du domaine supernaturel ne peut être que favorable au point de vue duquel la parole vient d'être envisagée, point de vue de la plus haute valeur morale, ainsi que nous allons voir.
$ ^. De la fonction la plus élevée de la parole. Glorification de Dieu.
Seigneur ! ouvre mes lèvres, et ma bouche proclamera tes louanges. (Psaumes, LI, 17.)
Considérée comme émanation directe du Verbe divin, la parole a sa fonction toute tracée : ce sera sa plus noble, sinon sa première occupation, de témoigner sa reconnaissance au Créateur suprême en chantant et en célébrant ses louanges. Et cette fonction, nous sommes heureux de le constater, n'est rien moins que l'expression d'une de ces vérités innées auxquelles l'humanité tout entière vient rendre hommage. N'est-ce pas que l'histoire générale de la littérature nous offre comme ses plus antiques produits, comme ses prémices, des spécimens de la poésie lyrique ? La plupart des monuments littéraires, dépositaires des origines des nations, les livres sacrés de l'Inde, les Zend, l'Évangile et le Coran en sont imprégnés. Le monde oriental et le monde occidental sont d'accord sur ce point. La Grèce eut sa mythologie longtemps avant de posséder une philosophie et une histoire. Rome lit ses destinées
dans les livres sibyllins, consacra un culte aux dieux de TËtrurie avant d'adorer Mars et Jupiter. On serait tenté de dire que la sainteté de la parole est en raison inverse du temps qui réloigne de son berceau : plus elle se rapproche de son origine, plus elle contient de parcelles divines.
Pour nous en tenir à la parole biblique, il saute aux yeux que son objectif principal et constant, c'est la glorification de Dieu. Voici d abord les trois patriarches qui ouvrent la carrière par Vinvocation du nom de Dieu (1). Viennent ensuite succès* sivement le cantique de la mer Rouge, chef-d'œuvre de la poésie héroïque (S), et le chant final du Deutéronome, révélation sublime du drame de Tisraélitisme se déroulant à travers ses nombreuses péripéties (3), et le cantique de Débora, monument unique de cette époque de décadence (4), et la prière d'actions de grâces de la pieuse Hanna (5), jugée digne des honneurs de l'insertion dans le Rituel (6), et le Nabisme institué par Samuel, institution qui, dans le principe, fut moins prophétique que lyrique (7). Puis apparaissent les psaumes, cet idéal de la poésie religieuse, l'un des éternels titres littéraires du Judaïsme, la louange du Seigneur élevée à la hauteur d'une institution nationale. Faut-il citer encore une fois ces hymnes, ces Alléluiah ! parfaite expression du sentiment religieux (8) ; ou bien les poèmes des Àssaph, des Héman, des Ëthan, des Yedouthoun, s'échelonnant tout le long du cycle biblique jusqu'à Ezra (9), promoteur d'une nouvelle organisation religieuse ? Et ce lyrisme, qui se transmet comme un patrimoine inaliénable d'une génération à l'autre, est aussi l'une des plus riches sources de l'inspiration prophétique. Le fils d'Amotz est peut-être plus grand quand il célèbre le créateur du ciel, le constructeur de la terre, l'ordonnateur de l'humanité, le régulateur des générations, le directeur des peuples, le scrutateur
(1) Genèse, XII, 9; XXVI, S5; XXXIII, (è) Le rite Sephardi.