‹ La morale du judaísmeChapitre 25 sur 35 · I Samuel, X, 5 et 10 ; XIX, 25 et · texte numérisé non relu

I Samuel, X, 5 et 10 ; XIX, 25 et

(3) Exode, XV, 1-19. (8) Voy. nos Trois cycles, p. 43-46;

(3) Deutér., XXXII. notre Théodicée^ p. 361-368.

(t) loges, V. (9) Voy. Midrasch Haiitha, CanUqne des

(5) I Samuel, II, 1-10. cantique^ IV, 4.

des individus, que lorsqu'il enseigne la religion et la morale à une race frappée de dégénérescence. Nous avons là autant de jalons posés sur tont le parcours de cette période qui va d'Abraham jusqu'au grand Synode. Chanter, célébrer, louer, glorifier, exalter le souverain maître du ciel et de la terré, voilà Tune des grandes tâches dévolues à la parole, comme double gage de Taffection divine et de la dignité humaine !

Veut-on savoir maintenant quels sont les êtres, le temps et le lieu propres à l'accomplissement de cette fonction sacerdotale de la parole? C'est encore David, le chantre national, le poëte sacré par excellence, qui va répondre à ces questions : « AUéluiah ! s'écrie-t-il ; louez le Seigneur du haut des cieux, «< louez-le dans les hauteurs ; louez-le, tous ses anges, toutes « ses légions ; louez-le, soleil et lune ; louez-le, tous les astres « lumineux ; louez-le, cieux des cieux, et vous, eaux, qui êtes « au-dessus des cieux î... Louez le Seigneur de tous les coins « de la terre, cétacés et abîmes, feu, grêle, neige, vapeur, «< vent tempétueux, messager de sa volonté, montagnes et col- « Unes, arbres fruitiers et cèdres, hôtes foraines et animaux « domestiques, insectes et êtres ailés, rois de la terre, peuples, « princes, juges terrestres, adolescents et vierges, vieillards « et jeunes gens ! Que tous glorifient le nom de l'Étemel, ce « nom qui dépasse toute altitude (1) ». On ne saurait dire dans un plus beau langage que cette sainte obligation de louer Dieu s'étend à toute la nature, voire môme au monde inorganique. Le psalmiste n'est pas moins explicite en ce qui concerne le temps, le moment opportun de cette adoration verbale : a Chaque jour je te bénis, éternellement je louerai ton u nom. Je louerai le Seigneur toute ma vie ; je chanterai mon « Dieu tant que j'existe (2). » De plus, ce culte de la bouche et des lèvres est aussi de toutes les époques, mais en suivant la marche progressive dont les temps messianiques seront l'apogée. C'est Isaïe qui nous en donne l'assurance : « Et tu « diras en ce jour (de délivrance) : Grâces te soient rendues, « ô Seigneur ! d'avoir exercé ta colère contre moi ; ta colère

(I) Psaume», CXLVllï, 1-13. (i) Psaunef, CXLV, t; CXLVI, «.

«c a passé, et tu m*as consolé... Et yoas voas écrierez en ce <( jour : Remerciez rÉternel, invoquez son nom, proclamez « ses miracles au milieu des peuples, rappelez à tous que son <c nom est ce qu'il y a de plus élevé. Chantez le Seigneur, car «• il a fait des choses glorieuses, c'est connu de tout Tunivers. i< Pousse des cris de joie et d'allégresse, ô lille de Sion, car il <c est grand dans ton sein le saint d'Israël (1). »

Quant au lieu propice à Taccomplissement de cette glorification de Dieu, il est là où nous entendons le bruissement des feuilles de la forêt, le mugissement des vagues, le souffle des vents, le roulement de la tempête, le cri du torrent, le murmure des ruisseaux, le gazouillement des oiseaux, tous ces échos de la grande voix de la nature, c'est-à-dire qu'il est partout où une bouche véridique et un cœur pur s'élèvent vers le Dieu des dieux et le Maître des maîtres.

C'est pour donner corps à cette pensée exprimée avec tant de magnificence dans nos livres saints, pour la vulgariser et la mettre à la portée de tous, que le grand Synode institua cette liturgie dont une bonne part est consacrée à la célébration de la grandeur et de la bonté divines (â). £n raison du caractère de cette obligation universelle et permanente, s'imposant à nous dans toutes les circonstances de la vie, il devenait utile de la rattacher à une formule fixe , alliant la noblesse de la pensée à la simplicité de l'expression, faite pour toutes les époques et toutes les classes sociales. De là ce rituel qui satisfait, dans une juste mesure, à un besoin que les vicissitudes, les révolutions et les migrations nationales ne rendaient que plus urgent. Ainsi considérés, les chefs du second cycle ne sont rien moins que les continuateurs de David et d'Assaph, s'inspirant de leur esprit, apprenant à tous les fidèles à célébrer, soir et matin, les splendeurs de la création et les perfections du Créateur, à remplir journellement la plus noble fonction de la parole.

Mais, dans ce noble essor qui nous enlève vers les régions pures et sereines de la majesté suprême, il importe de ne pas

(I) Ifàîe, XII, 1-6. (s) Voy. nos Trois t^cUt^ p. 66-68.

perdre de vue la terre. Ce devoir sacré qui, nous venons de le voir, occupe une place si considérable dans la Bible, en théorie comme en pratique, cette mission formellement confiée aux soins du Judaïsme : « Ce peuple que je me suis créé a pour mission de raconter mes louanges (i) », a aussi un but éminemment moral. Quel est ce but? Prendre pour idéal la perfection de Dieu, en faire notre modèle pour la conduite de la vie, nous assimiler ces qualités que nous lui reconnaissons, cette sagesse, cette bonté, cette sainteté que nous ne cessons de louer en lui, et qui sont les véritables anges gardiens de Thomme juste et pieux (2).

§ 3. Deuxième fonction de la parole. Enseignement religieux

et moral.

Le Seigneur-Dien m*a fait don d'une langue pour renseignement. (Isale, L, 4.)

A cette première fonction, essentiellement pontificale, vient s'en ajouter une autre , inférieure au point de vue hiérarchique, mais plus impérieuse encore à Tendroit de la perfectibilité humaine : c'est assez dire qu'il s'agit de renseignement, de la diffusion de la vérité. Servir d'instrument à Téternelle vérité, se faire l'organe des principes immuables du bien et du Juste, s'en constituer le défenseur officieux ou officiel, les préserver de toute atteinte, les soustraire à la corruption inhérente à la nature et à l'action terrestre, les maintenir dans la sphère de la stabilité, au-dessus des fragilités mondaines, en revendiquer énergiquement les droits contre les défaillances individuelles et sociales, voilà certes une noble t&che qui ne le cède guère à celle que nous venons de décrire. En trouvonsnous également les titres originels dans la Révélation? Sans

(1) iMie, XLIII, Si. (t) Psaunei, XCr, II.

aucun doute. Ils y sont même Tobjet d*une indication plus étendue, sinon plus précise. Peu de mots suffiront à le démontrer. Nous remarquons d'abord que la Thora attribue partout et toujours à Dieu la confection et la promulgation des lois. Elle nous le montre prescrivant et ordonnant à Adam, puis se manifestant à Noé pour lui annoncer Tarrêt et les causes de la destruction du genre humain ; à Abraham, pour lui révéler sa mission et le diriger dans la voie de sa vocation ; à Jacob, pour lui apprendre la grande loi des vicissitudes humaines, la nécessité des épreuves et de la lutte sociale; à Moïse, pour lui dicter les dispositions constitutives de l'humanité en général, non moins que du peuple d'Israël en particulier; à des païens, enfin, tels qu'Âbimelek et Laban, dans le seul but d'affirmer l'universalité de la loi morale. Pour procéder méthodiquement dans une matière aussi étendue, nous diviserons la parole enseignante en deux parties principales : la parole théorique, formulant les principes, précisant les dogmes, prononçant sur le bien et le mal, sur le vrai et le faux, louant la vertu et flétrissant le vice; la parole pratique ou historique, instruisant par l'exemple, s'appuyant sur des faits qu'elle ramène ensuite à des lois générales.

La parole théorique. — C'est elle qui a la priorité dans l'ordre logique, qui doit contrôler les faits, juger en dernier ressort les bonnes et les mauvaises actions en les appréciant d'après leur degré de conformité avec les éternels principes. C'est pour elle que Dieu daigne descendre sur le Sinaï, c'est par elle qu'il proclame à haute et intelligible voix les commandements qui doivent servir de base à la religion et surtout à la morale. Il ne juge pas indigne de lui de la prendre par le menu, de lui confier la tâche d'être son interprète dans la fixation des moindres détails du culte et des rapports sociaux. N'est-ce pas sous l'inspiration directe, nous allions dire sous la dictée de Dieu, que Moïse prépare cet ensemble de lois, ordonnances, décrets, statuts, témoignages, qui sont comme la matière première de la Thora, et que tout Israélite est tenu d'inculquer à ses enfants, de façon à en garantir la perpétuité

à travers les âges (1)? Ne semblerait-il pas qae cet enseignement théorique ait passé de la bouche divine sur les lèvres plus ou moins pures du législateur et du prophète? Ne retrouvons-nous pas cette origine céleste, ce reflet de la sainteté primordiale, ce prestige de la parole immaculée, dans le sentiment de vénération professé par les masses pour tous les organes de la parole révélée ? Celles-ci se trompent rarement dans leurs impressions instinctives et collectives; elles sentent^ lors même qu'elles ne le comprennent pas, ce qu'il y a de grand et de divin dans la parole qui expose, qui explique, qui commente ces vérités éternelles dont chacun de nous a la notion infuse et confuse. La Tradition a rendu hommage à cette haute conception de la parole en qualifiant les juges de « collaborateurs de Dieu dans le Maassé Beréschithe (2) ». Notez bien qu'elle dit les juges en général, comprenant jusqu'à ceux qui ne s'occupent que du litige des intérêts. Pourquoi? Par cette raison bien simple que les arrêts judiciaires de toute nature, qu'il s'agisse des questions les plus élevées ou de fails vulgaires, doivent découler de la même source, de la source unique du vrai, du juste et du bien. Tant que la parole magistrale est au service de ces trois grandes hypostases, elle reste dans la voie qui lui est tracée, dans celle qui sert de trait d'union entre le temporel et le spirituel. N'oublions pas d'ajouter qu'à ce titre elle est le patrimoine de tous, et non pas le privilège de quelques personnalités ou de certaines castes. Elle n'est la propriété exclusive ni de Moïse, ni du fils de Marie, ni de Zoroaslre, ni de Mahomet, pas plus qu'elle ne s'incarne dans le pontife, le légiste ou le prgfesseur. A vrai dire, et à nous en tenir au principe de la Révélation, nous sommes tous quelque peu pontifes et législateurs (3). Le père qui endoctrine son lils, le frère qui avertit son frère, la mère qui cherche à persuader son enfant, Tami qui fait des remontrances à son ami, le vieillard qui, pour rectifier la jeunesse, use de la double

(l) Dentéronome, VI, 7 et S0-9S.

(i) Taimnd, Sihabbalh, 10, H'iWX'ia nC5>ai n"nphb tinvr.

(.%) Eiode, XVI r, C.

SI

32â DEUXIÈME PAItTIB.

autorité de Tâge et de Texpérience ; en un mot, tous ceux qui, n'importent le temps, le lieu ou les circonstances, se servent de la puissance du langage dans Tintérêt et pour le triomphe de la justice et de la vérité, sont autant d'échos du verbe divin. Tel est sans doute le don prophétique attribué par Joël aux fils et aux filles, aux vieillards et aux adolescents, aux ser* vantes et aux serfs de la palingénésie (1). « Quiconque parle au nom de TËternel sera sauvé (â), » dit-il encore. Or, c'est parler en son nom que d'invoquer les préceptes et les enseignements de sa Loi.

La parole pratique ou historique. — La parole pratique ne diffère de son aînée que par la forme, par le tour spécial qu'elle doune au discours. Elle se lie à la première au même titre que l'exemple s'unit au précepte, c'est-à-dire pour conduire ensemble à des résultats réels. Au lieu de la définir, nous aimons mieux la montrer en action dans le magique appareil dont l'Écriture a su Tentourer; Soit que Dieu annonce à Noé, en la motivant, la perte de ses contemporains; soit qu'il communique à Abraham Tarrôt, non moins motivé, de la condamnation de Sodome; soit qu'il prédise à Moïse les épreuves d'Israël, causées par leurs défaillances et devant aboutir finalement à une glorieuse résurrection; soit qu'il révèle à un prophète la scission d'Israël et de Juda, avec les conséquences qui en découleront, les leçons qui s'y rattachent sont saisissantes, faites pouf frapper les esprits les moins éveillés. Il n'en faut pas davantage pour nous expliquer l'importance du discours historique auquel ont si souvent recours les principaux organes de la Révélation, à commencer par Jeur chef à tous. Le Deutéronome n'est pas autre chose qu'un long discours, que la récapitulation des faits saillants du passé. Les bons et les mauvais exemples y sont également cités : d'un côté, l'élection des patriarches, la délivrance égyptienne, la grande manifestation du Sinaï; de l'autre, la sédition du veau d'or, les nombreuses rébellions du désert ; tout cela exprimé dans une forme concise, propre à faire impression sur la foule, se présentant avec

(1) Joël» III, 1 et 2. (3) Joël, m, 5.

LA MORALE INDIVIDUECLE. 323

le double caractère de modèle à saivre et d*exemples à éviter. Josué et SamujBl suivent les mêmes errements; le premier à Sichem, le second à Mitzpa, se servent de ce mode d*enseignement pratique et solennel en présence de l'assemblée générale de la nation. Un fait plus remarquable encore , c'est que les prophètes, au plus fort de Tinspiration et tout imprégnés du souffle divin, n'ont garde de quitter le terrain solide de Taction ; ils s'y Permettent, au contraire, d'habiles et fréquentes excursions. Isaïe nous offre de brillantes prosopopées à Tadresse d'Ephraïm et de Juda, lancées comme une flèche au beau milieu d'un tableau moral ou religieux, ou bien des comparaisons entre la providence universelle et le Dieu des patriarches, entre la stabilité de la nature et la perpétuité d'Israël, entre la délivrance égyptienne et l'émancipation future. Jérémie fait mieux encore : chez lui, les remontrances relatives à l'état des mœurs et des croyances se mêlent au récit même des événements du passé qu'il invoque à l'appui de sa thèse. Tantôt il exhorte Israël à renouer son alliance avec le Seigneur, en lui rappelant que cette alliance remonte au lendemain de la sortie d'Egypte; tantôt il fait appel au souvenir de la catastrophe de Sodome et à la destruction de Schilô comme précédents d'une ruine imminente, politique et religieuse. Vient ensuite Ézéchiel, qui donne à cette instruction une forme nouvelle et pleine d'originalité : au lieu d'un coup d'œil soudain et furtif jeté sur les tetnps écoulés, ce sont des compositions soignées, trahissant le pinceau d'un maître en littérature. Il est le prophète de l'allégorie et de la fiction, il invente la personnification de la double défection d'Israël et de Juda, qu'il retrace dans les deux immortels tableaux d'Ohola et d'Oholiba, images de Samarie et de Jérusalem. Il importe de faire remarquer, à ce propos, que ce n'est pas au passé seulement que font appel ces puissants interprètes de la Loi, mais aussi au présent, à des événements en courâ d'exécution. Témoin Osée et Âmos, qui ne laissent pas de fixer leurs regards sur la société contemporaine, s'en prenant directement aux vices dominants et aux classes corrompues pour

321 DEUXIÈME PAllTIE.

les vouer à Tanalhème. Ils ont le courage d'étaler les hontes et les impudeurs de Tépoque, et ils savent en tirer une moralité pour tous.

On ne saurait assez louer la fécondité de ce genre d'enseignement. C'est ici ou jamais que la fonction de la parole se montre avec son caractère d'universalité, accessible à tous les esprits, applicable à toutes les conditions. Qu'on le sache bien : il n'y a pas un acte, du présent comme du passé, collectif ou individuel, qui n'emporte avec lui sa signification, religieuse, morale ou sociale, et qui ne soit, par conséquent, de nature à tourner au profit des vérités fondamentales. La parole historique est donc réellement l'un des plus puissants instruments de vulgarisation et du préceptorat populaire; ce n'est donc pas sans raison qu'elle occupe une place si apparente, si considérable, dans le discours public. Prédicateurs sacrés, orateurs politiques, moralistes et discoureurs littéraires, quel est leur secret pour remuer les masses et les entraîner sur leurs pas? Ils invoquent à l'envi le livre de l'histoire, fouillent indistinctement dans les annales vieilles ou récentes, interrogent l'oracle de l'antiquité, la sibylle de jadis, le fait d'hier ou l'événement du jour. Désirez-vous là-dessus quelque chose de plus précis, l'avis formel de l'Écriture? Vous le trouverez, clair et net, dans le livre de la Loi et dans Tépopée sacrée. Moïse, dans son chant final, nous dit ceci : « Remémore-toi les jours du monde (( (naissant); méditez les années des générations écoulées; in- « terroge ton père, il te le révélera; les anciens, ils te le di- « ront (1). » Assaph en fait le préambule de son esquisse historique, et il débute en ces termes : « Peuple, prête l'oreille «< à maThora, sois attentif aux paroles de ma bouche. Je vais « préluder par le Maschal (allégorie ou comparaison), raconter a les énigmes (Hidoth) du passé. Ce que nous avons entendu, « appris, recueilli des récits de nos pères, ne le cachons .pas « à leurs descendants, communiquons-le à la dernière géné- « ration; exposons-leur les louanges de l'Éternel, sa toute- « puissance, les miracles qu'il n'a cessé d'accomplir. Il a insti-

(i) Peui4runoine, XXXII, 7.

u tué un lémoignsige en Jacob, il a promulgué une Loi en « Israël, cnjoignanl aux pères de les transmellreà leurs fils, « afin qu'ils passent aux générations futures, à nos derniers « neveux, à tous ceux qui restent à naître (1). » Dans ces quelques mots il y a toute une thèse de philosophie de Thistoire. En mettant en parallèle le témoignage et la Loi^ le chantre inspiré nous fait sentir la nécessité de Talliance de l'histoire avec la doctrine : elles doivent donc voguer de conserve, se servir mur tuellement de contre-épreuve. Remarquons bien la double qualification deMaschal et de Hida^ appliquée à l'histoire. Qu'estce que le Maschal? C'est l'allégorie, c'est la fiction et, d'après sa racine môme, la comparaison^ comparaison des faits avec les principes, de la réalité visible et tangible avec la réalité spirituelle. La Hida ou l'énigme, c'est la leçon contenue dans les événements, et qu'il faut savoir en extraire au moyen de l'esprit d'examen, des procédés de l'induction et de la déduction, tout comme on procède à l'égard de la solution des énigmes.

Il s'ensuit que la parole historique doit rester la compagne de la parole doctrinale, la vérité théorique et pratique ne pouvant jaillir que de leur accord. Séparez-les, et vous frappez celle-ci de stérilité, celle-là du sceau de la fatalité; réunissezles, et vous les féconderez et vous les éclairez l'une par l'autre, au grand profit de 1 amélioration des cœurs et de l'élucidation des esprits.

§ 4. Troisième fonclion de la parole.

La parole rémunératrice.

Une troisième fonction de la parole, faite pour servir de complément aux deux précédentes, c'est d'être l'organe immédiat du principe de la rémunération. Enseigner la vérité et l'éclairer à la lumière des faits, c'est une noble tâche assurément ; mais elle resterait inachevée, privée de son couronnement, si elle n'apportait sa sanction avec elle. Mais quelle est cette sanction?

(I) Psaamei, LXXVlIf, l-C.

. 326 DEUXIÈME PAUTIE.

Elle consisle dans Texpressioû double el opposée de Tapprobalion et de Timprobation, de la confirmation et de la louange, qui aboutissent à la bénédiction; puis du blâme, de la réprimanda et de la censure, qui se résolvent finalement dans la malédiction. Nous saisissons ainsi sans effort le motif de ces deux termes et de la place considérable qu'ils occupent dans lËcriture. La bénédiction et la malédiction bibliques, que sont-elles en définitive? Pas autre chose que la glorification du bien et la condamnation du mal, revêtues d'une sanction suprême. Puisque la parole est douée de la faculté créatrice, puisque c'est par la parole que le ciel et tous les globes qui roulent dans l'espace ont été produits, elle ne doit pas l'être 5 un moindre titre de la faculté conservatrice, ayant pour mission de confirmer ce qui s'accorde, comme de repousser et de réprouver ce qui est en désaccord avec le plan du Créateur. Voilà donc toute trouvée la raison d'être de la parole menaçante, grondante et maudissante que l'on reproche à la Bible. Est-ce qu'elle n'est pas en rapport avec le rôle usurpé par le mal, avec l'immense développement du vice au sein de la société humaine? Est-ce que la bénédiction elle-même ne serait pas compromise par la suppression de la malédiction? Est-ce que leur corrélation n'est pas aussi étroite que celle du bien et du mal, de la vertu et du vice, de la pureté et de l'impureté, de la sainteté et de la profanation, de la noblesse et de la bassesse? Essayez de rayer la parole réprobatrice dû cadre des fonctions du verbe intellectuel et moral sans déranger l'équilibre du libre arbitre, sans faire pencher la balance du côté de la corruption par les méaagemenls, par l'indulgence avec laquelle vous la traitez! -La vraie ligne est donc celle qui fui tracée par Moïse, lorsqu'il met en regard l'une de l'autre la bénédiction et la malédiction, laissant au peuple la faculté de choisir entre elles avec la responsabilité et les conséquences qui découlent de ce choix. Après tout, il ne fait que formuler en lois et en préceptes les enseignements de la Révélation primitive, nous montrant Dieu luimême qui maudit Caïn le fratricide, et la terre sa complice (1).

(i) Genèse, IV, n.

Mais qu'on le sache bien : la malédiction n'est licite que dans un seul cas, lorsqu'elle est à l'adresse du mal et de ses instruments de perpétration, conscients ou inconscients. Les exemples que nous offre l'histoire sainte en sont la meilleure preuve. Josué maudit les Gabaonites, pour lui avoir imposé un traité de paix par la ruse elle mensonge (1). Saûl maudit celui qui oserait violer une défense faite dans l'intérêt public, en vue du salut commun (â). David maudit l'homme égoïste et avare, sans pitié pour les pauvres et les nécessiteux (3). Jérémie maudit celui qui à la confiance en Dieu substitue la contiance en l'homme (4). Dans aucun de ces cas il ne s'agit d'un intérêt particulier, de l'expression d'un ressentiment fondé sur un tort individuel. La législation mosaïque vient corroborer cette démonstration tirée des faits. Que nous apprend-elle à cet égard? Que toute malédiction qui, au lieu de servir de sanction à la morale et à la religion, ne serait que Técho de l'irritation personnelle, est coupable et souvent passible du dernier supplice, également infligé à celui qui maudit père et mère et à celui qui vomit des imprécations contre Dieu (5). Puis il nous est défendu de maudire le juge, le prince (6) et enfin le sourd (7), cette dernière interdiction comprenant sous ce nom de sourd tous ceux qui, présents ou absents, ne peuvent pas nous entendre, et, par suite, réduisant presque à néant le domaine de la malédiction humaine (8).

Dès le début de cette étude sur la parole, nous avons dit un mot de la puissance mystérieuse, tant soit peu fatale, de cette . faculté, reconnue par la Tradition sous le nom de « alliance des lèvres (9) ». Il semblerait que, par la pénalité sévère dont elle frappe les violations et profanations du langage, la Loi tienne à confirmer cette idée. Si d'ailleurs ce n'était là qu'une

(1) Josué, IX, S3.

(S) l Samuel, XIV, 34.

(?.) II Samuel, XII, S; Pg , CIX. 16-19.

(4) Jéréri ie, XVII, 6.

(5) Exode, XXI, 17; LëTit., XXIV, 15 et 16.

(6) Exode, XXI, S7.

(7) LéTitique, XIX, 14.

(8) Lévit., Rascbi et long leg commentaireg.

(9) Voy. plug haut, p. 311.

chimère, si cette puissance était sans aucune réalité, elle n'occuperait pas une place aussi apparente dans le code religieux et dans le droit canon. Le paganisme et le christianisme lui ont rendu un égal hommage en Tintronisant dans le culte. Pour nous en tenir à ce dernier, tout le monde sait quelle arme terrible était entre les mains des chefs du catholicisme l'excommunication majeure et mineure, et les funestes conséquences qu'elle avait pour les rois comme pour les peuples. Mais on n'y croit plus, nous objecle-t-on ; la raison moderne, en se montrant plus disposée à s'en moquer qu'à s'en émouvoir, Ta tuée par le ridicule. Est-ce bien sûr, cela est-il bien prouvé? Qui ou quoi nous démontre que la raison, parfaitement en droit de rejeter la malédiction comme instrument politique et moyen de gouvernement théocralique, le soit encore de lui dénier toute influence morale? Il n'est pas vrai d'ailleurs qu'elle ait perdu tout prestige et tout pouvoir sur les esprits, témoin la malédiction paternelle, dont l'instinct et le bon sens populaires sont loin de nier l'efficacité. Mais c'est la négation du libre arbitre, c'est la fatalité ! s'écrie- t-on encore. N'est-ce pas une action fatale que celle qui se produit rien que par le mouvement des lèvres, avec le souffle de la bouche, avec l'excitation de la langue, et contre laquelle il n'y aurait ni recours ni refuge? L'objection serait vraie si celte action était inconditionnelle et illimitée; elle cesse de l'ilre si, comme nous l'avons avancé, son pouvoir est subordonné à la cause dont elle se constitue le défenseur, si elle reste l'organe de la vérité et de la justice, si elle ne s'en prend qu'à ceux qui profanent, qui détruisent, qui foulent aux pieds ce pairimoine commun de l'humanité. En ce cas, la malédiction n'est que Tinterprète, violent peut-être, parfois exagéré, mais toujours véridique, de la volonté divine. Elle tient alors son pouvoir de cette voix toute-puissante dont elle se fait l'écho, surtout quand elle passe par une bouche sacrée, sacrée parla pureté de la pensée et par la noblesse des sentiments, et non par la forme et par le convenu pontifical. C'est dans ce sens qu'il convient de prendre Faphorisme traditionnel : at Ne méprisez pas la malédiction

d'un homme du commun (t). » Pourquoi ? Parce que cet homme du commun est souvent l'organe de la justice et de la vérité bien plus que le prêtre revêtu des insignes sacerdotaux.

Passons maintenant à la bénédiction, qui ne fait pas seulement contre-poids à la malédiction, mais qui en explique la portée, qui la délimite par la fixation de son domaine propre, ainsi que nous allons le voir. Que la bénédiction ait la priorité sur la malédiction, sa rivale, cela va de soi, et cette priorité est tout à la fois chronologique et hiérarchique. Le premier soin de Dieu par rapport à la nature et à l'homme tirés du néant, c'est de les bénir. Il bénit l'homme après l'avoir créé (2) ; il bénit la terre par la sanctification du sabbath (3) ; il bénit Noé comme restaurateur du genre humain (4) ; il bénit Abraham en lui notifiant sa mission, et il bénit en lui toutes les nations de la terre (8). Il confirme cette bénédiction patriarcale à Isaac et à Jacob (6). Et non-seulement il bénit, mais par sa bonté et par sa puissance souveraine il convertit en bénédictions les malédictions des hommes, comme cela résulte de la légende de Biléam (7). Jaloux de faire descendre cette no- * tion élevée dans la conscience du peuple de Dieu, Moïse institue la bénédiction pontificale et en fait une délégation des grâces divines (8). Nous avons dit déjà que cette bénédiction, loin de s'appliquer exclusivement à l'homme, s'étend à toute la nature, organique et inorganique, considérée dans ses rapports avec l'humanité (9). Il importe de mettre en lumière ce dernier point de vue : toutes les fois, en effet, qu'il est question dans la Loi de la multiplication des biens de la terre, c'est toujours en faveur de l'homme, à titre de récompense de sa piété et de sa vertu. Le principe de cette causalité est facile à saisir : il a pour but de nous apprendre que la bénédiction doit être éminemment spirituelle, que ce n'est qu'indirecte-

(1) Tahnud, Berachoth, 6; Me;uilla,15.

(2) Genèse, 1, â8.

(3) Ibid., H, 5. (4)/ftirf.,LX, 1.

(5) /frid.,XII, 2 cl 3.

(6) Genège, XXV, n ; XXVI , 3 el 4 ; XXVIII, Uj XXXV, 9-12.

(7) Deutéronome, XXUI, 6.

(8) Nombres, VI, 93-27.

(9) Deulér., VU, |3; XXVIII, 2-12.

330 DEUXIÈME PARTIB,

ment qu^elle est temporelle, en tant qu*elle sert d'impulsion à la réalité morale. Il ne faut jamais perdre de vue cette vérité si Ton tient à conserver à la bénédiction son sens élevé et pur. Cette considération nous amènera sans doute à comprendre dans sa véritable acception la bénédiction dont nous osons combler la divinité, et dont nos livres saints usent dans une si large mesure. N'oublions pas de faire remarquer que les personnages qui ouvrent la série de ce genre de bénédiction sont des non-israélites : c'est le serviteur cananéen d'Abraham qui se sert le premier de la formule, devenue usuelle : « Béni soit rÉternel (1) »; c'est ensuite Jélhro, le prêtre de Midian (2), donnant à cette formule une sorte de consécration universelle. Tout le monde connaît la fréquente application qu'en fait le psalmisle (3). On n'ignore pas davantage la place prépondérante qu'elle occupe dans notre liturgie, servant d'enveloppe, pour ainsi dire, à toutes nos actions de grâces, faisant le fond de la principale prière quotidienne comme de toutes les invocations secondaires. Que signifie donc cette bénédiction dont Dieu est de notre part l'objet constant? Louer, célébrer, glorifier, exalter la Divinité, cela se comprend ; mais bénir Dieu, qu'est-ce que cela veut dire? quel avantage, quel profit peut-il en tirer? Voici l'explication qu'en donne l'un des plus autorisés de nos théologiens : « Baruch (Ti'i'^a) a une double signi- « jicatiou ; c'est un terme qui s'applique à l'objet aussi bien « qu'au sujet de la bénédiction, à celui qui reçoit et à celui « qui donne. Dans la première acception, il est passif; dans « la seconde, il est actif, analogue aux autres qualificatifs de « Dieu, tels que « miséricordieux (fiîini) » et « généreux ()Mn) ». « La bénédiction elle-même figure une sorte de canal d'abon- « dance (nis^na ^ î^^'ria) (4), susceptible dégrossir, d augmenter « indéfiniment, prenant sa source dans l'auteur, dans le maît< tre des grâces, pour féconder l'immensité des êtres appelés

(i) Genèse, XXIV, 27 et 48. ClV, i et 5«; CVI, 48; CXIX, 12; CXXXIV,

( ) Exode, XVIII, 9. 1 et S; CXXXV, 19 et 21. (5) Psaumes, XXXIV, 9; XLI, 14; LXXU, (4) Cf. Beréschith Rabba, sect. 39.

18 et 19; LXXXIX, SS; CIII, 1, 2, 20-â2,

« à en jouir ians des proportions diverses. Ce canal contient « tout l'ensemble des prospérités humaines, spirituelles, rao- « raies et matérielles (1). » Lors donc que nous disons : « Béni soit Dieu »,. c'est un appel que nous adressons au souverain dispensateur des bénédictions, en le priant d'en ouvrir la source en notre faveur, d'en diriger le canal en droite ligne vers nous, en dépit de nos imperfections, de nos fautes et de nos péchés qui pourraient en détourner le cours (2). Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ainsi comprise, la bénédiction nous fournit en même temps le vrai sens de la malédiction. Il suffit, en effet, de la prendre dans le sens opposé, c'est-à-dire de n'y voir autre chose que Tobslruclion de ce canal des grâces célestes, le détournement, la déviation de la sollicitude providentielle repoussée par le crime et l'impiété. Tant que nous restons dans la voie de Dieu, ensemençant, cultivant le sol sacré de la religion et de la morale, le fécondant de nos sueurs, le défendant contre la sécheresse et la stérilité, aidant la volonté divine dans l'expansion de son action bienfaisante, « nous sommes bénis ». Si, au contraire, nous prenons le chemin du vice et de la défection, soit en négligeant la culture des saintes plantations, soit en les arrachant ou en les foulant aux pieds, faisant pousser les écueils dans le fleuve de la bénédiction, fortifiant et peu à peu rendant infranchissable la barre qui en obstrue l'entrée, oh ! alors, nous sommes maudits, indignes des attentions de la providence générale et spéciale, livrés à toutes les incertitudes, à tous les bonds capricieux du hasard.

Nous estimons que la raison la plus exigeante peut s'accommoder de cette interprétation des termes « bénédiction et malédiction », conforme au bon sens non moins qu'à l'esprit philosophique. Elle nous explique, en outre, le fait pratique qui accompagne ordinairement la bénédiction, nous voulons parler de celte imposition des mains qui la constitue en acte sacerdotal, en une sorte de récipient symbolique de ce canal invi-

(i) Ikarim, liv. l\, chap. 26.

(â) Cf. Éïn Yacob, Berachoib, sar le.texte « Ismaël, mon fils, bénis-moi ».

sible par lequel les grâces d'en haut doivent passer pour arri- Ter à ceux donl nous souhaitons la prospérité. Nous avons ainsi un témoignage de plus en faveur de ce principe souvent posé, à savoir que les données de la Révélation, voire môme celles qui, de prime abord, nous paraissent offrir des contrastes plutôt que des analogies avec la raison moderne, contiennent de précieuses parcelles de réternelle vérité, indépendante du temps, des lieux et des circonstances. La bénédiction et la malédiction ne sont donc point, comme on voudrait nous le faire accroire, des formules inexorables et fatales proférées par le destin qui commande à Jupiter, mais des invocations raisonnées, fondées sur la nature même des rapports qui lient l'élément diviil à Téiément humain. Déjà l'enseignement dogmatique nous avait révélé ce que c'est que l'épanchemenl divin (1) : eh bien, la bénédiction et la malédiction sont à cet épanchement ce que sont l'attraction et la répulsion à l'harmonie universelle.

Les considérations qui précèdent nous ont un peu éloigné de notre sujet. On voudra bien nous pardonner cette digression, eu égard à son objet, la détermination du rôle de la parole rémunératrice au point de vue biblique. Il nous reste encore à étudier cette dernière sous le rapport moral proprement dit. Nous allons voir se présenter à nous, sous une nouvelle forme, la leçon que nous avions recueillie dans l'exposé du dogme. Il a été démontré que la rémunération forme le couronnement de la Théodicée et de la Révélation, que sans elle l'édifice théologique resterait inachevé. Il n'en est pas autrement de la parole : les deux premières fonctions précédemment développées, la glorification divine correspondant à la connaissance de Dieu, et l'instruction religieuse et morale correspondant à la Révélation, en provoquent une troisième qui doit leur servir de sanction et qu'elles trouvent dans la parole rémunératrice. Celle-ci s'offre à nous sous deux formes : la première, dans la bénédiction et la malédiction que nous venons d'étudier ; la seconde, plus usuelle, mais égalc-

(I) Voy. ■otre Providence et Rémunération ^ p. 116-121.

ment double, vient se traduire dans Téloge et dans le blâme. Or, ces deux nouvelles formes ne sont pas autre chose que la sécularisation des deux formes primitives et révélées. Qu'est-ce que réloge? Une bénédiction indirecte. Qu'est-ce que le blâme? Une malédiction déguisée ou sous-entendue. C'est encore, c'est toujours la parole rémunératrice, inaltérable dans le fond, malgré la diversité de ses aspects. Des prémisses que nous venons de poser découle celte conséquence qu'il doit y avoir une certaine connexité entre la seconde et la troisième fonction de la parole, entre la parole enseignante et la parole rémunératrice. Telle,, du moins, nous la rencontrons dans l'Écriture, où ces fonctions sont rarement séparées, mais très-fréquemment entremêlées, presque fondues ensemble. N'y cherchez pas un exposé double, ici la doctrine, là la rémunération ; d'un côté les devoirs et les prohibitions, de l'autre la récompense et le châtiment. Non, elles s'offrent à nous dans une certaine confusion, dans un désordre peut-être calculé, fait pour nous convaincre de leur étroite corrélation. La Tradition l'entend bien ainsi lorsque, dans un de ces aphorismes écrits en style lapidaire, elle nous dit : « Le livre et le glaive sont descendus du ciel entrelacés (i). » Ce qui veut dire que la doctrine et la rémunération se servent réciproquement de contrôle : celle-là est la raison d'être de celle-ci, comme celle-ci est l'indispensable complément de celle-là. Aussi la parole rémunératrice est-elle le trait le plus caractéristique de l'enseignement religieux et moral. Où l'éloge et le blâme interviennent-ils avec le plus d'efficacité et d'opportunité? Évidemment dans le domaine du bien et du mal, dans la sphère particulière du libre arbitre. Il n'y a pas moyen de s'y tromper quand nous voyons Moïse revenir jusqu'à trois fois sur le choix . qu'il laisse à Israël entre la bénédiction et la malédiction, le subordonnant formellement, solennellement, à la liberté morale, lors de la proclamation qui devait en être faite sur le. mont Guerizim et sur le mont Ebal. La raison et le. bon sens ne confirment-ils pas cette doctrine ? £st- il susceptible d'ap-

(I) VaTkra Rsbba, leet. S5.

334 deuxième: pautie.

probalion ou d'improbation celui qui agit forcément, qui n'est pas mailre de ses actes? Assurément on ne peut, on ne doit louer que l'être moral qui, pouvant mal faire, choisit le bien, de même que le blâme ne saurait atteindre que celui qui, libre de faire le bien, préfère se livrer à la perpétration du mal.

C*est grâce à cette qualité de sanction finale du discours que la parole rémunératrice est si puissante, qu'elle exerce son ascendant infaillible sur les esprits simples comme sur les masses qu'elle soulève ou apaise à son gré. Notons bien que cette influence s'attache au blâme autant qu'à l'éloge, peutêtre davantage au premier. Expression de cette irritabilité, dont nous avons reconnu l'importance dans le jeu des facultés humaines, le blâme doit occuper et occupe réellement une place analogue dans le gouvernement de la parole. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur la littérature générale, tant sacrée que profane. Voici, en effet, ce que nous remarquons dans la première : Malgré ses semblants de protestation contre les sévérités de Moïse, l'Ëvangile n'a pu se défendre de faire de larges emprunts à la malédiction biblique, de lancer toutes les foudres de l'anathème contre ces Pharisiens qui se refusaient à reconnaître un nouveau Dieu dans le fils de Marie (1). On sait, de reste, ce qu'est devenu ce redoutable instrument entre les mains du christianisme triomphant : un engin terrible, frappant de près et de loin, flèche empoisonnée lancée de Rome sur le monde interdit. Quant à la littérature profane, ne nous montre-t-elle pas comme ses chefsd'œuvre les PAi/i/)piçue5 de Démosthène, les Caiilinaires de Gicéron, les.SahVes de Juyénal, imitées par les orateurs et par les poètes du monde moderne ? Rien de plus logique, d'ailleurs, au point de vue moral. Le blâme n'est-il pas le puissant auxiliaire de l'éloge? L'éloquente réprobation du mal n'est elle la plus salutaire diversion en faveur du bien? La louange ne tarde pas à nous peser. Est-ce infirmité de notre nature, est-ce conscience ou conviction de notre infériorité ?

(i) Malh., XXII, 13-38. ' ' . .

LA MOUALE INDIVIDUELLE. 335

Nous ne savons. Ge qui est certain, c'est que, pareils aux Athéniens, qui se fatiguaient d*entendre appeler Aristide le Juste, nous ne prétons qu'une oreille distraite au panégyrique pour peu qu'il se prolonge. La vertu ne s'impose pas autant à nous par ses qualités natives que par le contraste qu'elle forme avec le vice. C'est dans cette tendance manifeste que gît le secret du pouvoir exercé par la parole qui réprouve, qui condamne, qui flétrit, qui s'indigne, qui maudit. Maudire le mal, c'est encore servir le bien, c'est nous le recommander de la façon la moins antipathique à notre faiblesse et à notre misère; c'est employer, à l'instar de la médecine, le système des réactifs; c'est faire jaillir la perfection du sein de la corruption, de même que la bouche divine sait dégager la noblesse du sein de la honte (1). En fin de compte, éloge et blâme, approbation et improbation, bénédiction et malédiction, panégyrique et flétrissure, sont deux courants aboulissa nt au même résultat, se confondant ensemble dans cet océan sans bornes et sans rivage qui s'appelle la perfection suprême, et dont la parole est l'un des plus puissants âge nts.

Le cérémonial qui préside à la grande solennité de la proclamation des bénédictions et des malédictions vient confirmer par un fait patent la thèse que nous venons de développer. Voyez comme le législateur se montre jaloux d'opérer à cet effet un juste partage, plaçant la moitié des tribus sur le mont Guerizim, l'autre moitié sur le mont Ebal (2). Aussi le fidèle serviteur et continuateur du maître a-t-il soin de suivre et d'accomplir à la lettre cette prescription, en faisant prononcer par la même bouche, celle des pontifes et des lévites, la double formule sacramentelle, irrécusable témoignage en faveur de l'unité du but de cette émission contradictoire de la parole.

(i) Jérémie« XV, 1 9. (â) Deuléronome, XI, S9; XXVII, 13 et 13.

§ 5, La parole écrite régie par les mêmes lois que la parole verbale.

•^attj b5 Dapa-a*! qo'^ «bi bina bip bè^rrr» isrn ©fitri (i?"> \-) cn37) "^b» û3ïa»i û'^îax ninîib

Les paroles prononcées par rÉternel en présence de Totrc réunion du haut de la montagne, au milieu des flammes, des nuées et du brouillard, d'une voix puissante et inimitable, il les écrivit sur deux tables de pierre qu*il me remit. (Deutér., V, 19.)

En traitant des diverses et multiples fonctions de la parole, il ne parait guère possible de nos jours de passer sous silence la parole écrite, devenue une force et une puissance qui ne prétendent à rien moins qu'au renversement de tous les autres pouvoirs pour en prendre la place. La Bible ne nous dit rien, elle ne peut rien nous dire des merveilles de la presse ni de sa redoutable influence. Mais peut-élre nous en laisse-t-elle entrevoir Timage lointaine dans ce qu^elle nous révèle de la manifestation sinaïque. La presse ne ressemble pas peu à cette parole qui retentit au milieu du tonnerre et des éclairs, sur une hauteur enveloppée de nuages, lançant vers le ciel des colonnes, vaporeuses, et se sentant ébranlée jusque dans ses fondements (1). Ne vous semble-t-il pas reconnaître dans cette description la parole moderne à la voix retentissante, accompagnée des sons de la trompette, du bruit du tonnerre, des lueurs fulgurantes de l'éclair, environnée d'une atmosphère fumeuse et nuageuse? Pareille à cette voix merveilleuse, qui faisait sauter les montagnes et bondir les collines (S), celle de la presse ne fait-elle pas trembler les rois sur leurs trônes, chanceler les peuples sur leurs bases? A celte ressemblance dénature, la Tradition vient ajouter celle de direction et d'évolution, en nous citant la légende d'après laquelle le verbe divin parcourait en un clin d'œil toute l'étendue du camp

(1) EioJr, XIX, 16-18; beiitér.,V, 19. (i) Psaumcf, CIV, 4.

dlsraël avant de venir se fixer sur la lable de la Loi (1). Sous celle ficlion nous espérons saisir la loi même de la parole écrile. En nous insinuant que la parole de Dieu parcourait le camp avant de se graver sur la pierre sacrée, elle tend à soulever un coin du rideau, à nous enseigner que la parole écrite doit être la fidèle expression de la parole ailée. Elle a donc sa règle et sa route bien tracées : elle doit se mouvoir dans Torbite de son aînée, se faire, comme elle, le triple organe de la glorification divine, de la propagation du bien et du vrai, et enfin de la rémunération par lapprobation du bien et par la réprobation du mal. Si la presse, émissaire de la parole écrile, méconnaît cette mission, soit en s'allaquant à Dieu et aux institutions créées pour sa glorification, soit en prenant en main la défense des mauvais principes ou des mauvaises mœurs, soit enfin en affaiblissant la croyance à la rémunération par une indifférence calculée ou par une hostilité déclarée à la sanction morale dont cette croyance doit être l'expression, alors le cordial se change en poison, ainsi que le dit encore la Tradition. Elle manque à son devoir, elle viole ses plus saintes obligations, non-seulement en se faisant Tadversaire des fonctions normales de la parole, mais encore en lui refusant son concours, ou bien quand elle le lui offre tiède et sans énergie ; car alors elle ressemble au roseau du prophète qui perce la main de celui qui le prend pour point d*appui (2). La presse doit être comme le livre du souvenir, où Ion n'inscrit que ce qui est digne de commémoration, digne d'être enregistré pour le présent comme pour l'avenir. Sans prétendre, à cet égard, atteindre à la perfection, la perfection élant incompatible avec notre nature et notre action imparfaites, elle doit tendre à ce que la somme du bien l'emporte sur celle du mal, et que le bon grain ne sait pas. étouffé par l'ivraie. Il faudrait désespérer de l'avenir de la société si un instrument d'une telle puissance, si approprié au rôle divin de la parole, venait à dégénérer en engin de perdition. Il faut

(l) Midrasch Haziiha, 1,3.

{i) II Rois, XYIII, 31; Ézéchiel, XXIX, 7.

donc espérer que, malgré ses égarements, malgré les ardeurs et les violences de la passion qui semblent inspirer son burin, la presse ne cessera d'être Técho de la vérité primitive, l'organe de la morale éternelle. De même que la parole sacrée n'a jamais pu être étouffée par les clameurs du siècle, de même que la voix du prophète dominait le bruit assourdissant des cent mille bouches de chair et de sang, de même ce nouveau schofar, pareil à celui dlsaïe (1), restera l'interprète de la justice et de la charité. Ce qui est certain, c'est que la multiplication de la parole par l'Écriture et par les différents mécanismes que lui apporte la science pour faciliter sa lâche est tout à fait dans l'esprit du mosaïsme. Le législateur en a fait l'objet formel de ses dernières recommandations : à l'enseignement de vive voix, il ajoute comme couronnement celui de la loi écrite et mise à la portée de tous (2). Là ne se borne pas sa sollicitude propagatrice : il veut que toute la Thora soit gravée sur des pierres monumentales, afln d'en étendre la bienfaisante influence sur les non-israélites (3). Enfin, en ordonnant d'enduire ces pierres d'un ciment conservateur, il fait allusion à la précieuse qualité que la parole écrite, imprimée, vient apporter à la parole ailée et fugitive. Quelle est cette qualité? La durée, la stabilité, que la dernière ne possède pas par elle-même. Il s'ensuit que si la première abuse de cet avantage en se faisant le fauteur du désordre, des tempêtes sociales et des mauvaises passions, au lieu de la stabilité elle sème la fragilité, marchant à rencontre de sa mission. Alors ce n'est plus la justice et la vérité, mais le mensonge et le péché, dont elle devient le dur, l'indestructible burin (4).

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