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CHAPITRE IT. — Des devoirs négatifs de la parole

Après avoir exposé, avec un certain développement, les fonctions positives de la parole, il importe d'en faire autant

(l) Isaïe, LVni, «. (3) DeuléroDome, XX VII, S et 8.

(i) Dculéronome, XXXI, 9, 19 el 2i. (4) Jérémle, XVII, 1.

pour ses devoirs négatifs ou prohibitifs. Nous allons commencer celte nouvelle série par la moins grave de ses atteintes, c'est-à-dire par la parole inutile.

§ 1®'. La parole inutile.

(u*» '♦ >icp) s?to6 iti^j;; »î» û'^'15*! -'ja

Tout verbiage inutile engendre le péché.

(Prov., X, 19.)

Nous avons vu Maïmonide faire une catégorie spéciale de la parole permise, organe indispensable des nécessités de la vie individuelle et sociale. Mais la parole nécessaire touche par tant de points à la parole inutile, qu'il est difficile d'en bien tracer le domaine si Ton ne s'occupe d'abord de la fixation des limites imposées à celle-ci.

Il va sans dire qu'il nous est permis de faire usage de la parole pour la satisfaction de nos besoins, de nos intérêts, des mille et mille transactions exigées par la viematérielie. Nous ne sachions pas que l'Écriture et la Tradition soient restrictives à cet égard. Nous estimons donc que c'est un droit autant qu'un devoir de nous servir du précieux organe que nous devons à la munificence suprême pour tous les cas précités. Les patriarches nous en donnent l'exemple, n'hésitant pas à s'expliquer clairement quand il s'agit de leurs biens et de l'amélioration de leur fortune. Cependant cette première faculté de la parole usuelle n'est pas illimitée, mais sujette à restriction. Autant on en admet l'emploi juste et convenable, autant on en désapprouve la superfluité. On blâme donc la prolixité, les amplifications oiseuses ; on considère la parole comme un gage trop précieux de notre perfectibilité religieuse pour la gaspiller en prodigalités stériles. De là cette belle pensée d'un théologien : i< Si j'avais été présent à la distribution des organes destinés à l'homme, j'aurais eu soin de demander à Dieu deux langues, l'une pour le sacré, l'autre pour le profane (1). » Et cette res-

(l) Taimnd YérnschalemL

U'iclion s'appuie sur deux fails qui consistent, le premier, dans la concision du langage biblique et de la langue sainte en gë< néral ; le second, dans Téloge accordé au silence. La concision nous est recommandée môme pour Tinslruclion religieuse, môme à Tendroit de la glorification de Dieu. Moïse qualifie Dieu de « redoutable en fait de louanges (1) », c'est-à-dire ne pouvant être loué qu'avec réserve, avec une grande sobriété d'expressions. David dit dans le môme sens : « Pour toi (ô Seigneur!) le silence est le plus bel éloge (!2). » Tout le monde connaît, d'autre part, la parabole traditionnelle, comparant celui qui tombe dans l'exagération louangeuse à ce flatteur qui croit faire merveille en attribuant à son roi un million de pièces d'argent lorsqu'il possède des milliards de pièces d'or (3). îl faut donc se bien garder de faire accroire que l'on peut épuiser l'énumération des mérites divins, mais plutôt fortifier en nous la conviction que plus on en dit, plus il en reste à dire. Quant au silence proprement dit, la doctrine n'est pas moins formelle. Écoutez rinlerprèle de la sagesse populaire nous enseigner que a môme le sot qui sait garder le silence passe pour sage (4) ». a Je n'ai rien trouvé de plus salutaire pour le gouvernement du corps que le silence, » dit un père de la Synagogue (5). « Si la parole vaut un franc, le silence en vaut deux », dit un autre (6), aphorisme reproduit par le dicton vulgaire : a La parole est d'argent, le silence vaut de For. » Insistons maintenant sur ce point, que la parole inutile est loin d'être considérée comme un léger écart : elle est rangée parmi les délits : « A force de parler, on ne saurait éviter le péché », dit encore l'auteur des Proverbes (7), et le Traité d'Aboth, avec plus de précision : v Multiplier les paroles, c'est multiplier les fautes (8). » Ces affirmations ont donné lieu à toute une théorie développée par le Talmud au sujet de la causerie stérile. On nous conseille d'éviter ces

(l) Exode, XV, H. (g) Talmud Vdruscbalemi , Beracholh,

(3) Psaumes, LXV, 2. ch.ip. IX.

(:>) Talmud," Berachoth, 33. (7) Proterbcs, X, 19.

(4) ProTcrbes, XVII, 28. (8) Aboli, « *.

(5) Abolh, I, 19.

LA aiORALE INDIVIDUELLE. 341

entretiens futiles, ces colloques sur la pluie et sur le beau temps, ou sur les nouvelles oiseuses du jour. On les condamne moins en eux-mêmes ^ue par les conséquences qui en découlent. Il est bien rare, en effet, que les propos insignifiants et les bavardages sans but se maintiennent dans cette sphère innocente ; ils aboutissent fatalement à ce que la Bible appelle « la société des mauvais plaisants, la conversation des parasites (û-^sb nœi^a) ». Ce parasite, ce letz, est un véritable objet de réprobation pour les livres saints. La sagesse de Salomon le repousse pour son inutilité, comme la poésie de David le rejette à cause de sa bassesse et de sa vulgarité. Faisons encore quelques citations pour fixer la doctrine. Qui ne connaît le début des Psaumes : « Heureux Thorame qui ne suit pas le conseil des méchants, qui ne s'arrête pas dans le chemin des pécheurs, qui ne fréquente pas la société des parasites {letzùn) (i). » Et le livre des Proverbes est tout plein d'avertissements et de recommandations tendant à nous préserver de' cette fréquentation, à la fuir comme la mort (2). Que Ton ne se hâte pas de protester contre celte sévérité outrée qui frappe l'abus de la parolje. Si elle dépasse les bornes de la morale ordinaire, c'est pour notre bien, par un sentiment de sollicitude éclairée pour notre salut. Le regard perçant de la Révélation va droit au but. Convaincues des dangers que la parole inutile porte dans ses flancs, sachant bien qu'elle n'est pas faite pour rester à Fétat inoffensif, que le discours vain, que les propos vides, que le verbiage pur, impuissants à se servir de but à eux-mêmes, finissent toujours par des excursions sur le terrain défendu, l'Écriture et la Tradition ne sont-elles pas autorisées à nous conseiller de couper le mal dans sa racine ? Et puis, la vaine causerie n'est-elle pas un vol fait aux dépens de la parole sérieuse, émissaire du vrai et du bien? Ne tendelle pas, pour nous servir d'une expression théologique, à expulser la schéhina (présence divine) de la conversation hu-

(l) Psaumes, 1, 1.

(i) Proverbes, III, 54; XIX, 29; XX, I; XXI, 11; XXIV, 9; XXIX, 8.

maine (1), à réduire ce noble organe de l'intelligence aux fonctions d'un pur ramage, ou, ce qui pis est, à un grognement bestial? Pour expliquer et justifler cette sévère retenue poussée jusqu'à Tabstention, on n'a qu'à voir un peu comment se passent les choses dans le monde. On débute par des riens, par un échange de mots sur l'état hygiénique et météorologique; mais, comme rien ne s'épuise plus vite que l'insignifiance, on a hâte de chercher de nouveaux et plus substantiels aliments à la conversation. A défaut de sujet grave, digne d'être médité et sérieusement discuté, que l'on évite à dessein, on se jette sur les nouvelles du jour, parmi lesquelles on choisit non pas celles qui pourraient réveiller en nous les grandes idées de providence, de perfectibilité, de responsabilité, de mission et de destinée humaine, puisque ce serait retomber dans le sérieux que l'on fuit, mais les faits les plus propres à stimuler notre curiosité blasée, à fouetter nos sensations émoussées ; on choisit donc les petits incidents, et de préférence les scandales qui chatouillent si agréablement notre égoïsme féroce ; on devise là-dessus à perte de vue, au point de devenir pour bien des personnes le sujet principal des entretiens sociaux. Ces causeries fades, par la seule force de l'habitude, sont converties en occupation régulière et constante, la parole ne pouvant pas demeurer un instrument sans emploi. On se réunit, on s assemble, on se fréquente, on se lie dans le seul but de se donner cette vaine satisfaction, de tuer le temps, comme on dit vulgairement, de tuer, devrait-on ajouter, cette précieuse faculté du langage à force de la profaner. Que de paroles perdues, que de propos inconsidérés, que de colloques ridicules ou absurdes, que de conversations dérisoires, quel gaspillage du trésor sacré, que Ton pourrait éviter par le silence ou par la retenue imposée au verbe ! Il y aurait de quoi nous en inspirer l'effroi et l'horreur si nous en faisions le bilan jour par jour, heure par heure ! Faut-il s'étonner maintenant de voir la morale biblique et traditionnelle pousser à la réaction contre une tendance aussi funeste, aussi uni-

(I) Ai)oth, m, 4 et 7.

verselle? A-l-elle tort d'opposer de fortes barrières à celte invasion de la volubilité? En morale comme en physiologie, il faut user souvent de réactifs violents pour arriver à cette moyenne que nous recommande TËcclésiaste (i).

§ 2. La parole coupable.

Ne permets pas à ta bouche de devenir l'instrament de la damnation de ton corps. (Ecclés., Y, 5.)

Si la parole inutile est déjà l'objet du blâme sévère que nous venons de prononcer au nom de la doctrine révélée, quelle sera la réprobation infligée à la parole coupable ! Elle ne pourra s'exprimer que dans les termes les plus vifs, elle en fera le point de mire de ses flèches les plus acérées, épuisant le vocabulaire des qualifications flétrissantes. Si nous remontons aux causes de celte grande colère, de celte énergique indignation à l'adresse de la parole coupable, nous y découvrons tout d'abord un profond hommage rendu à la spiritualité de la parole. C'est parce qu'elle est appelée à nous donner la plus haute idée de l'origine et du but du langage que la Révélation en condamne les abus avec tant de rigueur. Comme le père qui châtie son fils parce qu'il l'aime, la morale religieuse trahit son affection et ses respects pour la parole de vie par les sévérités qu'elle déploie contre la langue pécheresse. Autre chose est l'altéralion d'instruments inférieurs, grossiers, voués à un rôle secondaire; autre chose la désorganisation d'un organe essentiel, distingué par sa délicatesse et par sa pureté. La peine ou, pour mieux dire, le blâme, qui est la première des peines morales, sera proportionnée à la gravité du délit. On s'explique ainsi ce fait anormal, contraire à l'opinion commune, à savoir que les péchés des lèvres subissent, dans la Bible, une plus forte condamnation que les délits moins fugitifs commis par les sens physiques. La mauvaise parole est

(1) Ecclésiaste, VII, 18.

deux fois coupable, et parce qu'elle est mauvaise, et parce qu'elle est la parole. L'un de nos plus grands moralistes (i) nous en fournit une démonstration allégorique. Figurez-vous un roi qui, désireux d'honorer son serviteur par une marque de distinction, lui fait don d'un anneau portant son chiffre gravé par le plus habile artiste. Que fait le favori objet de cette distinction ? Au lieu d'en témoigner sa reconnaissance par un usage noble et discret, il affiche son dédain pour cette munificence royale, en l'appliquant à des usages dégradants. Pourra-t-il se soustraire au juste courroux de son maître et de son bienfaiteur?

Pour exposer les écarts de la parole dans un ordre logique, nous suivrons les degrés de la culpabilité, en commençant par le moins répréhensible, c'est-à-dire par la parole inconsidérée.

1" La parole inconsidérée ou précipitée. — Cette première incartade de la parole agit par surprise : au lieu d'être et de rester l'interprète de la pensée, elle la devance, l'engage contre son gré et constitue une sorte d'usurpation intellectuelle. L'Écriture fait de cette vérité une application spéciale aux vœux religieux ; mais rien ne nous empêche de la généraliser et de l'étendre à toutes les situations de la vie. Voici d'abord les textes où le principe se trouve formulé : « Si tu fais un « vœu à l'Éternel, ton Dieu, ne tarde pas à l'accomplir; Dieu « pourrait t'en réclamer la réalisation et tu serais en faute. « Mais si tu t'abstiens de paroles votives, tu ne seras pas pris « en défaut (2). » Cette double recommandation est reproduite en termes peu différents par l'Ecclésiaste : « Quand tu « auras fait un vœu à l'Éternel, ton Dieu, aie hâte de le remet plir,car il ne prend nul plaisir aux vœux inconsidérés. Paye « donc ton offrande; mais mieux vaut encore l'abstention de « tout engagement de cette nature qu'une volation restant « inaccomplie. Ne laisse pas ta bouche rendre coupable ta a chair; ne dis pas pour te disculper devant l'ange : a C'était vi une erreur. » A quoi bon attirer sur tes propos la colère de

(1) Ba*hia, Devoin des cœurs, (S) Dcatéronome, XXIH, 22 et 3:^.

« Dieu, et l'exposer aux funestes conséquences qui en rejail- « liront sur les entreprises (1)? » Voilà donc la foi el la raison, Moïse el TEcclésiasle, peu accoulumés à se rencontrer, qui se prononcent dans un sens identique. En parfait accord avec les tendances sceptiques de ce dernier, dont le livre n'est que l'exposé du pour et du contre sur bien des choses, cette doctrine n'est pas sans quelque singularité dans la bouche du législateur, plus habitué à parler la langue autoritaire qu'à exprimer des réserves. Pourquoi donc cette restriction inusitée de sa part en matière de vœux ? Pour donner une nouvelle consécration à la dignité et, comme conséquence, à Tinviolabililé de la parole, pour nous mettre en garde contre les surprises du langage. Dieu ne veut pas de ces engagements ab iraiOy pris dans un moment de précipitation et de surexcitation, où les mots devancent la réflexion au lieu de la suivre. Le sage ne fait que compléter le sens de la doctrine révélée, lorsqu'il met l'abstention des vœux au-dessus même de leur accomplissement ponctuel. La Tradition, professant les mômes principes, a traduit en loi l'aphorisme du philosophe (2). La sagesse infinie ne peut agréer que les offrandes qui sont l'expression de la pensée libre et de la volonté indépendante. Quant à celles qui sont le résultat de la contrainte, contrainte de faits ou pression d'une imagination troublée, elles ne lui inspirent que du déplaisir. Telle est aussi la raison d'être de toute une série de dispositions relatives à l'annulation des vœux, annulation que certains moralistes superficiels voudraient considérer comme une atteinte portée à la loi morale. Mais il suffira, pour faire tomber l'objection, de constater que celte annulation frappe exclusivement les vœux de dévotion et de renoncement, alors que nul intérêt social n'est en jeu, et où le tort, si tort il y a, ne serait qu'envers Dieu et envers nous-mêmes. La morale la plus rigoureuse ne saurait justifier la prétention d'accuser le Judaïsme d'avoir imaginé... quoi ? des moyens de résiliation des engagements aveugles, pris en. dehors de la raison ou en dépit du bon sens, en tant que ce

(t) Ecclésiaslc, V, 3-5. (i) Talmad, Nedarim, SS.

dénoûment ne porte aucun préjudice aux intérêls et au droit du prociiain. Nous ne faisons d'ailleurs aucune difficulté d'avouer que cette thèse est en désaccord avec celle du catholicisme, qui, dans son organisation absorbante, a fait à la prononciation des vœux la place que tout le monde sait, et dont nous nous plaisons à reconnaître les grands, parfois les héroïques effets, pourvu que Ton reconnaisse avec nous que ces vœux, par cela seul qu'ils sont contre nature, deviennent d'une observation bien difficile, pour ne pas dire impossible, pour le plus grand nombre de leurs contractants. Comme moyen de gouvernement, celte instilution est une puissance; comme élément de direction morale, nous n'hésitons pas à lui préférer la doctrine biblique et traditionnelle, opposant une fin de non-recevoir à ces résolutions d'abstinence radicale, de renoncement absolu aux devoirs de la paternité, de la maternité, aux joies de la famille et aux obligations qui en découlent.

Nous disions plus haut que le procédé de la généralisation nous permettait d'étendre l'application des restrictions concernant les vœux au domaine civil et mondain. Nous y sommes d'autant plus autorisé que la Bible ne nous ménage pas ses exhortations à cet égard. Elles ont été recueillies dans les monuments de la sagesse pratique, et le livre des Proverbes nous fait toucher au doigt les suites fâcheuses des engagements précipités en matière d'intérêt; il blâme vertement ceux qui se portent caution à la légère, sans songer aux conséquences de leurs engagements : « Tu as été pris au piège, tu es tombé dans les filets de ta propre parole, fais donc tous tes efforts pour recouvrer ta liberté (1). » Ainsi, la parole inconsidérée est condamnée sous le rapport religieux de même qu'au point de vue moral et social; elle est condamnée comme une déviation, comme une perturbation dans l'ordre spirituel, qui exige que l'expression reste subordonnée à la pensée, que le verbe ne vienne pas usurper la place de l'idée.

2** La flatterie. — La flatterie occupe le second degré de

(l) ProtcrbeB, VI, t-4.

cette échelle de la parole coupable; elle est plus répréhensible que la parole précipitée, par le fait de la substitution de la préméditation à l'irréflexion. En comparant la parole à un cour^ d'eau, le moraliste dira que la flatterie le trouble et le corrompt à ses deux bouts, dans sa source comme à son embouchure : dans sa source, grâce aux honteux mobiles qui la provoquent, aux motifs, aux calculs de bas étage qui président à son émission : ce ne sont pas les petits que l'on flalte habituellement; c'est aux grands, aux riches, aux heureux du jour que l'on offre cet encens insipide, dans l'espoir de s'en faire des amis et des prolecteurs ; et dans ses résultats, qui sont autant d'aboutissants à l'hypocrisie, à la perfldie, au mensonge. Quels sont les enseignements que nous donne l'Écriture au sujet de la flatterie? A vrai dire, nous n'y trouvons pas l'indication directe de ce vice, le terme qui sert à nous le signaler n'ayant cette signification, relativement nouvelle, que dans le style de la Tradition, Dans la Bible, il signifie plutôt hypocrisie, dont elle est à tout prendre l'un des principaux organes (1) ; mais elle n'y est pas moins infirmée, réprouvée par les pressantes recommandations dont elle abonde à l'endroit de la sincérité et de la rude franchise. Quand Moïse nous dit : « Ne hais pas ton frère dans ton cœur; n'épargne pas les remontrances à ton prochain, mais ne le condamne pas sans retour (2) », il élimine clairement la flatterie de son code moral. Des conseils du même genre abondent dans les Proverbes : a Ne méprise pas, ô mon fils, la divine réprimande, et ne sois pas antipathique aux remontrances. — Mieux vaut une semonce publique qu'une amitié qui dissimule. — Les blessures faites par l'ami ont le mérite de la sincérité, tandis que les caresses de l'ennemi sont empoisonnées (3). » Vient ensuite l'histoire, qui confirme la doctrine. On n'a qu'à étudier les allocutions publiques de Moïse, de Samuel, d Elie et d'Elisée, pour être édifié sur ce point; on le sera même doublement

(l) Voyei la racin» honef. Nombres, (3) Léfitiqap, XIX, 17,

XXXV, 33; Isaïe, IX, i6; X, 6; XXXII, (3) Proterbes, III, 11; XXV,35 ; XXVII,

6; Prov., XI, 9; Job, XV, 31; XXXVI, .3. 5 et 16.

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à regard des grands comme à Tëgard des masses : ils rejeltenl bien loin d'eux celle double forme de la flallerie; car si Élie et Elisée osent censurer les grands. Moïse et Samuel savent parler vertement au peuple. Cette remarque n'est pas de trop, pour peu que Ton se place du côté de Yactualité^ qui nous montre si souvent la flatterie démagogique se substituant à la flagornerie princière. Or Tune n'est pas moins coupable que l'autre, et leurs fruits sont également vénéneux.

En celle matière cependant, comme à Tégard de tant d'autres, il importe de ne pas dépasser les justes limites, en confondant dans une même réprobation la flallerie et lurbanilé, formellement recommandée par les sages (i) et pratiquée déjà par les patriarches (2). C'est à tel point que, si nous en croyons l'exégèse traditionnelle, la principale faute de Moïse aurait été précisément d'avoir manqué à celte convenance de langage en jetant à la face d'Israël répilhète violente de « rebelles (3) ». Ceux qui tiennent à se faire" une juste idée de la laideur de la flatterie et de ses funestes conséquences n'ont qu'à lire les textes lalmudiques que voici : « La flatterie aboutit à la violation de la justice, à la perversion des actes, à la fausseté des appréciations morales. La flatterie provoque la colère (de Dieu), détruit toute l'efficacité de la prière, est grosse de malédictions, entraîne à sa suite la dépopulation et la mort (4). » Voilà pour le principe. Quant à la pratique, on nous la montre fatale aux individus comme aux sociétés qui se la sont inoculée. On nous montre Jérémie devenant la victime du pelil-flls du faux prophète Hananiah, envers lequel il avait manqué de fermeté; et les sujets du roi Agrippa sont condamnés en masse pour avoir adulé ce prince aux dépens de la vérité et des lois sur la royauté, la Tradition appuyant ses assenions sur des textes bibliques (5).

Pour compléter ce qui a trait à la flatterie, nous devons signaler l'opinion d'un théologien qui l'autorise à l'égard des

(i) Proverbe», XVJ,83;XVI,93 et 2t. (•) Nombres, XX, 10, d'i^mi W WaC3

(3) Genèse, XXUI, 7, 11 et 13; XXXllI, (4) Talmod, Sdta, 41.

?, lOct H; XLÏ, IC. (.) lbid.,l. c.

LA MORALE INDIVIDUELLE. 3i9

méchants, en invoquant l'exemple de Jacob, qui ose dire à son frère Esaû que son aspect produisait sur lui le môme effet que celui d'un ange (1). Mais hâlons-nous d'ajouter que ce n'est là qu'une opinion individuelle, aussitôt réfutée qu'émise (2). En s'exprimant de cette façon, Jacob ne fait à son frère qu'un compliment exagéré, fort usité d'ailleurs dans le langage des races sémitiques. S'il est coupable, ce serait moins d'hypocrisie que d'un excès de politesse. Mais la flatterie réelle, fille de la dissimulation et de la bassesse, reste ce qu'elle est, un vice dégradant, compromettant pour la dignité humaine.

3° Le mensonge. — La réprobation de la flatterie, qui n'est qu'un mensonge déguisé, implique à fortiori celle du mensonge direct. Ce vice affecte différentes formes et, par suite, se présente à nous à différents degrés qu'il importe d'indiquer successivement. Le premier en grade, le plus repréhensible, c'est évidemment le parjure ou le mensonge sacré, dont l'interdiction est l'objet du troisième commandement du Décalogue. L'arrêt est prononcé, sans appel ni circonstances atténuantes, dans les termes suivants : « Tu ne prononceras pas. le nom de l'Éternel, ton Dieu, à faux; car rÉternel, ton Dieu, ne laisse point impuni celui qui prononce son nom à faux (3). » — « Ne jurez pas fi faux par mon nom, dit ensuite le code moral; ce serait profaner le nom de l'Éternel, ton Dieu (4). » La loi estelle moins sévère ou moins catégorique par rapport au mensonge civil où le nom de Dieu n'est pas mentionné? C est une thèse impossible à soutenir, attendu que le mensonge civil n'est omis ni dans le Décalogue, ni dans la législation lévitique (5). Pour ce qui concerne la sévérilé de cette dernière défense, elle ressort avec évidence de la pénalité dont le législateur frappe le faux témoignage, lui appliquant la loi du talion jusqu'à la confiscation, jusqu'à la peine capitale (6). Remarquons en outre que la flétrissure infligée au faux témoin

(l) Gen^sr, XXXIII» 10. (5) Exode, XX, 1S, nca^ième Gomman-

(â) Talmad, Sôta, «. i. dément; Lévilique, XIX, 11.

(s) Exode, XX, 7. (O) Deulérononie, XIX, lG-21; Talmud,

(4) LéTitiqup, XIX, 19. Maccolh.

rejaillit sur le juge qui accueille les affirmations mensongères, non -seulement dans le cas de préméditation, mais encore par défaut d'investigation et de zèle au point de vue de la constatation de la vérité. « N'accueille pas de faux bruit, dit Moïse au juge dlsraël; tiens-toi à distance de tout propos inexact (1). » Il va plus loin encore : il ne se borne pas à flétrir le témoin qui exprime et le juge qui accepte la fausseté, il réprouve avec la même rigueur celui qui, connaissant la vérité, la cache et en relient la manifestation. « Avoir entendu, ou vu, ou connu la vérité, et se refuser à la révéler, à la faire paraître au grand jour, c'est commettre un crime (2). » On ne saurait, ce nous semble, aller plus loin dans la voie de la prohibition du mensonge. Cependant il nous faut encore combattre une hypothèse. On soutiendra peut-être que^ dans les susdites dispositions législatives, il ne s'agit que du mensonge intéressé, portant un préjudice réel aux biens, à l'honneur ou à la vie de notre prochain ; mais qui nous dit que le mensonge inoffensif est frappé de la même désapprobation? Mais les qualifications de sacrilège et de profanation attachées à ce vice suffisent déjà pour détruire l'objection. El puis , ici comme ailleurs, les livres saints viennent compléter le sens de la doctrine de Moïse et en préciser l'expression légale. Quelques citations, tirées des Psaumes et des Proverbes, de ces livres faits pour l'édification et pour l'instruction populaire, lèveront tous les doutes à cet égard : « Qu'elles soient frappées de mutisme les lèvres mensongères! — Qui est appelé à franchir les degrés de la montagne de Dieu, à prendre place dans son sanctuaire? C'est l'homme aux mains pures, au cœur san& tache, qui n'expose pas son âme à la fausseté ni sa bouche à un serment trompeur. — L'organe du mensonge ne pourra pas subsister devant moi (dit Dieu) (3). » La sagesse pratique est sinon plus expressive, elle ne saurait l'être, du moins plus pressante encore, multipliant ses avertissements et ses sentences, poursuivant la fausseté dans ses derniers retran-

(1) Ëxode, XXÏU, 2 et 7. (3) Psaames, XXXI, 19; XXIV 5 et 4;

(2) LéTiUqne, V, 1. ci, 7.

chements. D'abord elle compte le mensonge aa nombre des péchés capitaux, de ceux qui excitent la haine, Thorreur de Dieu (1). Puis elle nous en parle dans les termes suivants : « Les lèvres mensongères cachent la haine. — La parole véridique possède la stabilité, mais la fausseté dure à peine un instant. Le juste abhorre tout faux propos. — Le témoin sincère est un sauveur d'âmes ; le propagateur du mensonge est un instrument d'imposture. — Le malfaiteur n'est attentif qu'aux paroles iniques, et le mensonge est l'arme de la pertidie. — Une langue menteuse est ennemie de ses victimes, une bouche mielleuse ne produit que des ruines, etc. (2). » Cette fréquence de recommandations revenant presque dans chaque chapitre, cette variété de préceptes embrassant les différentes nuances et les ressources infinies du mensonge, prouvent surabondamment que la Bible le condamne sous toutes ses formes, n'en exceptant ni n'en épargnant aucune. Le voilà donc désapprouvé, flétri, condamné, indépendamment du but qu'il poursuit, comme l'un des plus redoutables engins de la démoralisation.

Il reste à savoir si la doctrine traditionnelle est en parfait accord avec celle que nous venons de développer au nom de l'Écriture. Il semble que le doute n'est pas possible à cet égard quand on la voit appliquer à la réprobation de ce vice ses différentes méthodes d'enseignement, y employant tour à tour la forme gnomique, allégorique, dogmatique et logique. Au point de vue des deux premières, elle nous dit ceci : « La vérité est stable, le mensonge sans consistance (3). — La vérité a des bases solides (des pieds], le mensonge en est privé (4). » N'est-ce pas le condamner radicalement que de lui refuser toute garantie de durée? Sous le rapport doctrinal, elle nous offre sa célèbre théorie du parjure, en commentant le troisième commandement du Décalogue, élargissant, universalisant la solidarité morale qui est la conséquence de cette violation, la

(1) Proterbei, VI, 17. (r>) Talmud, Schibbatb, 104.

(2) Ibid., X, 18; XII, 19; XllI, S; (4) Othlotb de R. Akiba, XIV, 5 el âS; XVII, 4; XXIV, Î4; XXVI, S8.

faisant passer de la personne coupable à la famille, de la famille à la société , de la génération présente à toutes les générations à venir (!)? Est-ce envers le parjure seul qu'elle déploie cette implacable sévérité? Non pas, puisqu'à ladresse de la transgression d'un engagement verbal, d'un simple changement de parole, elle professe ceci : « Quiconque change de parole doit être considéré comme un idolâtre (2). — Celui qui a puni les générations du déluge et de Sodome sévira contre quiconque manque à sa parole (3), » Voilà certes des arrêts qui ne pèchent ni par l'indulgence ni par le manque de précision.

Ici pourtant surgit une objection qu'il ne nous est pas permis de passer sous silence. Il s'agit d'une réserve formulée par certains organes de la Tradition, de cette clause qui autorise, nous ne voulons pas dire prescrit le mensonge dans certains cas, notamment dans un intérêt de concorde et de paix (4). Faut-il accuser la morale talmudique d'avoir porté atteinte au principe de la véracité absolue? N'est-il pas à craindre qu'une fois entrée dans la voie de la fausseté, on ne sache plus s'arrêter sur une pente aussi glissante? Le mensonge n'est-il pas toujours le mensonge, c'est-à-dire la violation de la vérité, n'importe le mobile qui nous porte à le commettre? N'est-ce pas prêter la main à la thèse, justement flétrie, que la fin légitime les moyens? N'est-ce pas entamer la souveraineté de la loi morale, tomber dans le piège du convenu et du relatif, enfermer la vérité dans une case mobile dont chacun fera jouer les ressorts à sa guise, selon ses convenances personnelles et momentanées, et finalement lui infliger celte instabilité qui est la plaie incurable du mensonge? Et puis, les exemples mêmes que Ton invoque en faveur de cette testriction sont-ils de force à contre-balancer les litres antérieurs et supérieurs de la vérité? Qui nous prouve que les frères de Joseph ont bien fait de surprendre la bonne foi de ce dernier? Qui oserait soutenir

(1) Trflmad, Schebouoih, 39. (4) Bemidbar Rabba, sect. il; Debarim

(2) Talmod, HuUin. Rabba» sect. 5, et passim; Talmad, Yeba- (5) Baba'Mclzia, chap. f, Mischna i. molli, 05.

l'innocence de Jacob, lorsqu'il en impose à son père sous les faux dehors d'Ésaû? Le lexle biblique couvre-t-il ces écarts de son approbation formelle? Indirectement, par l'acceptation du fait accompli, peut-être; directement, au moyen d'une déclaration de principe, jamais. On le voit bien, nous ne cherchons pas à atténuer la gravité de Tobjeclion. Le meilleur moyen de la résoudre, c'est de réduire la proposition à ses justes proportions, au lieu de la dénaturer en l'exagérant. Il faut donc, avant tout, reconnaître que cette opinion ne se produit nullement comme un principe absolu. Non, elle fait partie d'une série d'affirmations ayant pour objet de célébrer les mérites de la paix. On avance donc que c'est l'une des prérogatives de la paix de ne pas fléchir même devant la vérité, si la vérité devait aboutir à la haine, à la discorde et aux dissensions intestines. Il ne pouvait pas échapper à la clairvoyance de nos théologiens que les principes viennent parfois se heurter dans la pratique de la vie. Oui, il doit arriver, il arrive réellement aux faits moraux, non moins qu'aux faits matériels, de s'entrechoquer dans leur rencontre, et de ce choc résulte une contrainte, une pression qui s'exerce au préjudice de l'un ou d( l'autre. Qu'y a-t-il d'étrange ou d'illogique dans cette subordi^ nation nécessitée par une cause purement locale et temporaire? Voici, par exemple, la paix et la vérité qui, par leur nature, sont également éternelles et infinies, si bien faites en outre pour se soutenir, pour se prôler un mutuel concours, pour unir leurs forces morales dans le plus grand intérêt du développement humanitaire. Et pourtant, dans telle circonstance donnée, il peut arriver que, sur cet étroit champ de bataille qui s'appelle la vie sociale, elles se trouvent en lutte de telle façon que, pour prévenir une collision, il faut que l'une ou l'autre recule en arrière.. Mais laquelle des deux cédera le terrain? Évidemment, celle dont la retraite causera le moins de dommage à la loi morale; ce sera, par conséquent la vérité qui, conformément à l'adage « minima de malis », se retirera devant la paix, eu égard aux funestes conséquences qui découlent fatalement de la paix compromise et de l'bosti-

354 dëuxièvs partie.

lilë menaçanla. Ce ne sera pas dans ce caâ, qu'on le sache . bien, la vérilé fondamentale et absolue qui sera violée, luaiB une vérité locale, accidentelle, qui battra en retraite devaiu Tinlérêt supérieur de la paix. Ce seront les frères de Joseph qui se permettront une légère altération dans Texposé des dernières instructions paternelles pour couper court à son ressentiment. Ce sera Dieu lui-même, comme dit la légende, qui modifiera les propos de Sara par rapport à Abraham, dans ub intérêt de conservation de la paix entre les époux (1). Mais que Ton se garde bien d'en induire à un compromis de principe, à une capitulation de conscience que la religion et la morale ont en égale horreur. Il ne s'agit que d'un point d'équilibre moral que l'on ne trouble pas impunément. Réduite à ces limites, l'altération ou le déguisement de la vérité n'est plus qu'un expédient dont il est permis d'user dans des circonstances exceptionnelles, alors seulement que la vérité vraie, franche et nette deviendrait une source de conflits et d'inimitiés. Par* tout ailleurs, le mensonge est condamné et frappé de la répro^ balion divine et humaine.

La parole impure. — Ce n'est pas sans raison que, sur l'échelle de la culpabilité de la parole, on assigne le dernier degré, le plus élevé, à la parole impure. Les catégories qui précèdent ont du moins leur raison d'être dans la passion ou dans l'intérêt, et ne sont pas sans offrir des circonstances atté^ nuantesau législateur moral. La parole précipitée ou inconsidérée est une faiblesse plutôt qu'un délit; la flatterie et k mensonge nous dominent tantôt par la crainte, tantôt par l'égoïsme. Mais ce qui ne saurait être disculpé, ce qui est Tindice d'une profonde perversité, ce sont les propos licencieux, les discours orduriers, les expressions obscènes ^ que novs confondons sous la dénomination commune de paroles impures. Est-^il une plus criminelle profanation de ce divin présent, de ce gage inappréciable de la bonté suprême! Ne cobstitue-t-elle pas une chuie, une dégraxlation pire que celle de la concupiscence, une déchéance qui nous place au-dessous de

(I) «idnsrii Ribba, «. t.

LA MOKAIE INDIVIDUELLE. âSS

la brute? Qu'on êe figure un rôi qui, se plaisant à honorer solï serirtteur d*une marque éclatante de son affection, lui fait présent d'un manteau royal en tout semblable au sien. Au lieu de se draper majestueusement dans ses plis et d'en prendre l(?s soins qu'il comporte, cet indigne valet le traîne dans la fange et le porte, ainsi taché et souillé, sous les yeux de son maître. Est-il «ne peine trop grande pour un pareil -sacrilège? Eh bien, la parole impure constitue ce sacrilège , ce crime vis-à-vis du* quel la souillure des objets sacrés du culte n'est qu'un délit.

Voyons maintenant, à ce propos, les enseignements de la loi écrite et orale. Il n'en est guère question dans la première, qui s'occupe beaucoup plus des actes d'impureté que de la parole impure. On s'explique cependant cette omission ett songeant que la parole impure est généralement le produit d'une civilisation raffinée jusqu'à la corruption, mais qu'elle se rencontre peu dans les âges primitifs, au parler net et franc, parfois grossier, mais nullement obscène. Ici une distinction devient nécessaire : on aurait tort de faire consister l'obscénité dans la claire désigaation soit des organes, soit des faits, soit des circonstances se rattachant à l'œuvre de la procréation. A ce compte, la Bible serait entachée d'impuretés, elle qui ne se gêne pas d'appeler les choses par leur nom, de nous les exposer de la manière la plus simple, mais aussi la moins couverte. Nous estimons don« qu'on peut lire, sans le moindre danger pour les mœurs, et l'épisode des filles de Lot, et l'histoire de Juda et deThamar, et celle de Joseph avec la Putipbar. Dans cet exposé sobre et précis, nous ne voyons aucun aliinent pour l'imagination, nulle tentative de surprise pour les sens. Nous n'en dirons pas autant, par exemple, du livre des Cantiques ou des satires d'É2échiel, écrites avec le burin d'un Juvénal, œuvres d'une littérature avan<:ée, arrivée à la plénitude de son épanouissement, retraçant avec un pinceau mythologique des scènes d'amour et de passion. Il suftlt de comparer ce style flamboyant avec la simplicité de l'idiome mosaïque pour apprécier l'assertion que nous venons d'émettre^ à savoir que la parole impure est en raison direcle des

progrès de la civilisation. Le législateur n'avait donc pas à se préoccuper d'un vice inconnu à ses contemporains. Par contre, c'est Isaïe, le prophète élevé à la cour des rois, respirant au sein d'une littérature florissante et d'une corruption qui ne Tétait pas moins, c'est Isaîe qui nous parle le premier d'un peuple aux lèvres impures (1) ; c'est lui aussi qui est le premier à imprimer le sceau de la flétrissure aux incongruités du langage (2). Habitué à chercher, en ce qui concerne la vérité révélée, la raison des choses dans les dénominations qui leur servent d'expression, nous croyons trouver la confirmation de notre dire dans le terme affecté par la Tradition à cet écart de la parole. N est-ce pas la racine nabal (b^iai), qui signifie flétrir^ désignant une feuille, une fleur ou une plante gâtée, après être arrivée à maturité? Or, c'est précisément le dernier texte susvisé qui sert de base aux considérations de TÂgada sur la laideur et la pénalité de ce vice : « La parole obscène « (më bnaa], dit-elle, est comme une source de maux ; elle est « la cause de la perte des jeunes gens enlevés à la fleur de « l'âge; elle engendre l'oppression et les dénis de justice dont « sont victimes la veuve et l'orphelin. — Écouler des paroles M ordurières avec une certaine complaisance, c'est se rendre « complice de cet acte d'immoralité; leur lot à tous deux, c'est « l'enfer (3). — Tout le monde sait, lisons-nous ailleurs, à « ((uoi doit aboutir la cérémonie nuptiale; eh bien, celui qui « on fait le sujet de ses commentaires graveleux, perd le M bénéfice de tous les mérites portés au compte de son crédit (t moral (4). » La Tradition se serait-elle exagéré les conséquences du cynisme de la parole? On ne saurait le soutenir quand on sait que ce cynisme, indice révélateur de la corruption des mœurs, est l'avant-coureur de la décadence des nations. Rome et Athènes l'ont éprouvé dans l'antiquité, et le monde moderne ne semble pas vouloir s'y soustraire. Il est des prôneurs, nous ne l'ignorons pas, qui opposent avec une certaine complaisance les détours de la phraséologie actuelle à la

(1) Isaïe, VI, s. (5) Talmad, Schabbalh, 33.

(t) Uid., IX, 96. (4) Talrnnd, Kelhouboth, 7.

LA VORALE INDIVIDUELLE. 357

crudilé du langage biblique. Ne s'efforce-t-elle pas, ne possède-t-elle pas le grand art, prétendent-ils, de gazer Timpudear, de donner une enveloppe à la licence, de cacher la nudiié de la honte en lui faisant un vêtement brodé, d^étouffer les miasmes de la pestilence par Tencens de Texpression parfumée? C'est très^vrai, mais c'est précisément ce que nous lui reprochons, avec tous les vrais moralistes. Cette forme nouvelle de la parole impure, cette habileté pertide à exciter Tattenlion sur les opérations de la luxure par des réticences et par des équivoques, sont des plus dangereuses. Encore un coup, les dénominations directes offrent un bien moindre péril ; les organes et les fonctions de la nature n'ont rien d'impur par eux-mêmes : le supposer, ce serait faire injure au Créateur qui nous en a pourvus. Il n'est donc pas illicite de parler des actes et des membres de la génération avec cette simplicité et cette réserve dont rÉcriture nous offre de nombreux exemples. Où le danger commence, c'est alors que le discours se traduit en invocations à Vénus et à Cupidon, en hymnes à l'adresse des passions libidineuses, en apolhéoses de la femme adultère et de la courtisane éhonlée, en séduisantes descriptions de ces jouissances criminelles. Ce qui augmente encore le péril, ce sont ces représentations théâtrales élevant le vice sur le pavois, lui consacrant une tribune, une chaire on un trône du haut duquel il lance le trait empoisonné dans le cœur des assistants, de ces foules recrutées dans toutes les conditions et dans tous les âges. On sort de ces scènes émd et charmé, n'en ressentant pas de suite les émanations délétères; on en sort répétant, commentant les mots et les gestes qui vous ont le plus frappé, enfonçant de plus en plus le dard envenimé. La voilà bien, la femme décrite par le sage, la femme sotte, irréfléchie, en proie à des agitations stériles, assise à la porte de sa maison, sur un trône élevé, d'où elle interpelle les passants, les invitant à entrer chez elle, leur offrant les délices de l'eau volée et du pain dérobé (1), c'est-à-dire de la beauté de la forme, des charmes extérieurs cachant la pourriture du dedans. Telle est

(1) ProTerbeF, IX, 13-18.

U parole impure de nos jours, avec ses airs modernt s^ ses t^ataUoos,. ses séduclions, ses eotraînemeDts, soa îDflueDce sur la dissolulion desmoeurs^ devenue, pour doo» servir d*uiie expression lalmudique, une violation permise (1), c'est-à-dire tellement passée dans les habitudes qu'on la considère comme chose licite. On ne saurait donc, au nom des origines et des saintes obligations de la parole, on ne saurait trop réagir contre ce funeste abus, ni assez revendiquer les titres de la parole pure, chaste, claire, puisée à la source du salut, rejetant comme de viles haillons ces oripeaux du langage passionné, produit d'un sensualisme aussi honteux en réalité qu'il est raf&né en apparence.

§ 3. £a parole malveillante ou legiiùn hakàa (snri li^^).

La mort et la Yie sont au pouvoir de la langue. (Prov.. XVIÏI, 21.)

On nous approuvera sans doute de consacrer un paragraphe spécial à la parole malveillante, eu égard à son action multiple, à sa fréquence, à son universalité, non moins qu'à la place qu'elle occupe dans les enseignements de la morale révélée. A vrai dire, cette branche de la parole appartient à la morale sociale plus qu'à la morale individuelle, puisqu'elle fait du non-moi son but et son aliment. Mais ce serait scinder la théorie de la parole que de la diviser dans ses applications; il nous semble donc plus opportun de lui conserver cette unité d^exposition qui la rend plus saisissante , sauf ensuite à la morale sociale de s'en adjuger les conclusions.

De la gravité de ce péché. — Ce qu'il importe de constater tout d'abord, c'est que la parole malveillante est l'objet tout particulier de la réprobation biblique, et cette réprobation est formulée par l'histoire en termes non moins vifs que par la législation sacrée. On a, non sans raison, préféré parfois lais-

(0 Talmud, Y«ma, 88, ^^'^ro lb n-^CSD.

ser parler les faits dont Kaatorité remporte, dans la pratique, sur celle des préceptes. La Genèse nous en offre déjà un spe^ oitnen dans Thisloire de Joseph, qui prélude par ces mots : « Joseph tint à son père de maayais propos sur la conduite de ses frères (I) », tenant en quelque sorte à justifier par ce fait les dures épreuves par lesquelles devait passer le futur dominateur de l'Egypte. Viennent ensuite les rébellions successives d'Israël dans le désert, offrant ce trait commun qu'elles sont toujours aggravées par des excès de langage clairement désignés par cette formule : « Le peuple murmura contre Dieu et contre Moïse (2). » Celui-ci ne manque pas de relever ce délit, de le reprocher au peuple dans son exhortation finale (3). Une première leçon à dégager de ces récits, c'est que les transgressions de ce genre ne semblent pas susceptibles de plus ou de moins; on n'y remarque aucune gradation, et la simple médisance et l'extrême violence de langage y marchent de pair. Miriam et Aharon, se permettant une expression désobligeante pour Moïse, sont réprimandés et punis à l'égal de vils calomniateurs. Du reste, le poète sacré se charge du soin de tirer la moralité de ces faits, de prononcer contre leurs auteurs l'irrévocable arrêt. L'histoire nous raconte avec simplicité la dénonciation de Doèg et la délation des gens de Zif, dirigées contre David fuyant la haine et les persécutions de Saùl (4). Mais c'est dans les psaumes qu'il faut chercher l'appréciation de ces trahisons et l'inflexible condamnation dont elles sont frappées: « Ta langue (ô Doèg), dit le psalmiste indigné, est comme un « rasoir fraîchement aiguisé, un instrument de perfidie. -Tu « préfères le mai au bien, le mensonge à la juste vérité; tu « cultives la parole destructrice et les propos trompeurs. « Aussi Dieu te brisera-t-il ; il t'anéantira, il t'arrachera à ta « tente, il te déracinera de la demeure des vivants. — Sei- V gneur! s'écrie-t-il encore, détruis et confonds le langage « (de mes délateurs), car je ne vois que violence et discorde

(1) GcDèse, XXXVII, 2. (3) Dentëronome, I, 37 et 54.

(2) Exodf, XVI, H; XVH, S; Nombres, (4) 1 Samuel, XXll, 9 et 10; XXVI, 1. XIV. a; XVII, 6; XXI, 5.

% dans la cité; riniquité y règne en maîtresse absolue, la dac pUcité et rimpQslure en ont pris possession.... Il (le calom- « niatcur) attaque ses propres commensaux; il viole la sà^^nte c alliance (de Tamitié); sa bouche est douce comme la crèià^, a mais son cœur est un arsenal de guerre ; ses paroles couleiuL « comme Thuile, en fait ce sont des engins de mort.... Je me\ a trouve comme dans une fosse aux lions ; je suis entouré de \ ce lames tranchantes; je couche au milieu d'hommes dont les S « dents sont des lances et des flèches, dont la langue est un « glaive acéré. — Leur colère est pareille à la colère des ser- « pents, à celle de la sourde vipère dont Toreille reste inac* tf cessible aux formules magiques du plus habile des sorciers. « Dieu! brise-leur les dents dans la bouche; écrase les mo- « laires de ces léopards, ô Seigneur! — Que le péché de leur « bouche, que le crime de leurs lèvres deviennent leurs « propres filets, piège de leur orgueil, de leur malfaisance et « de leur hypocrisie! — Sauve-moi, ô Éternel, des lèvres « mensongères, de la langue qui distille la perfidie. — Que « gagnes- tu donc, quel profit penses-tu acquérir, ô langue <c trompeuse? Ce sont des flèches acérées, lancées d'une main « vaillante; ce sont des charbons ardents couvant sous la « cendre (1). » A ceux qui seraient tentés de voir dans ces éloquentes réprobations moins une doctrine morale que le sentiment personnel de David surexcité contre ses ennemis, nous citerons quelques sentences impersonnelles de la sagesse proverbiale : « Il est des propos non moins violents que des « coups d'épée; mais la langue du sage possède le secret de « les guérir. — Le vaurien est un abîme de perdition, et ses « lèvres un feu dévorant. — La mort et la vie sont au pouvoir « de la langue. — Pareil à Fhomme qui se fait un jeu de c lancer des flèches mortelles est celui qui, perfide à Tégard « de son prochain, s'excuse en disant : Je voulais m'amuser ! « — Ce qu'est la braise au charbon, le feu au bois, le querelleur « l'est pour les disputes. — Les paroles quinleuses sont comme

(f) Pfaamei, V, LU, LIV, LVI, LIX, CXX,

LA MORALE INUIVIDUELLE. 36i

% des coups de couteau, elles pénètrent au plus profond des « entrailles. — Semblables aux scories couvrant un vase de c terre, sont des lèvres brûlantes, instruments d'un mauvais « cœur(l). »

La poésie et la sagesse, Tinspiration et le bon sens, fulminent donc le même analhème contre la parole malveillante. Or la sévérité de la condamnation doit être en rapport avec la grandeur du crime. Avant de la motiver, nous jugeons à propos de confirmer ce jugement par le verdict de la Tradition. Rendons d'abord justice à cette dernière en signalant le progrès qu'elle a fait faire à la théorie, grâce au nom dont elle Fa dotée, à cette qualification de Leschôn Harâa (mauvaise langue), non moins efficace pour la parole que celle de Yetzer Harâa Test à Tendroit des passions. Une dénomination claire et précise fait parfois plus pour la propagation d'un principe que les considérations les plus étendues, pénétrant comme un coin dans les eg^WfrTermoins ouverts à la spéculation. Comment s'exprime la Tradition sur le Leschôn Harâa : « Le Leschôn Harâa équic vaut à la violation des cinq livres de Moïse (^). — La rançon « du Leschôn Harâa consiste dans les plaies et les ulcères (3). « — Le Leschôn iyarâa l'emporte à lui seul sur les trois pé- « chés capitaux : idolâtrie, homicide et luxure (4). — Le € Leschôn Harâa est frappé de malédiction; c'est à ses arti- « sans que s'applique l'anathème de Moïse : a Maudit soit « celui qui frappe son prochain secrètement : frapper en ca- « chette, c'est médire (5). » Le premier crime et le premier « châtiment furent Tœuvre du Leschôn Harâa y personnifié <c dans le serpent tentateur. — Le Leschôn Harâa est pire « que l'assassinat : on ne peut tuer que de près, tandis que la « médisance et la calomnie assassinent à d'énormes distances, c Tel est le motif de la double comparaison dont il est l'objet « dans la Bible, tantôt avec la flèche, tantôt avec le venin

(0 ProterbM, Xif, if ; XVI, i:; XVIU, (4) Talmud, Erachin, 18; Talmud Yérn-

If ; XXVI, 48-33. schâleml, Péah, chap. l«r.

(i) Vaîkra Rabba, lect. 16. (») Midrasch ThehUlim et Pirké R.

(Z) Ibid. È'Uttt.

862 DBUXIÈMS PARTIS.

a lancé de loin (4). — Le Leschôn Harâa est Tane de ces iUK « quités monstrueuses qui bouleversent le ciel et la terre (2). — « Le Leschôn Harâa comprend et confond dans une môme rè* « probalion le discoureur et Taudileur. Écouter sans protesta^ « tion des propos malveillants, y prêter une oreille attentive a ou complaisante, en jouir, s'en repaître silencieusement « a c'est assumer la responsabilité qui ailleurs lie le receleur aa « voleur (3). »

Motifs de la sévérité déployée contre le Leschôn Harâa. — Il s'agit maintenant de nous rendre compte des motifs de cette sévérité dont nous venons de saisir la double expression dans l'Écriture comme dans la tradition. La théologie morale s'en est occapée, et nous allons exposer après elle les principales raisons alléguées. Notons d'abord la première, qui est comme la résultante des qualifications hyperboliques dont ce méfait est l'objet: c'est parce qu'il jouit d'un pouvoir illimité, qu'il possède à un haut degré cette fluidité que n'arrêtent ni les efforts^ .des hommes, ni les remparts, ni les montagnes, ni les mers, qae^ le Leschôn Harâa est si fort à redouter. Éminemment spirituelle, la parole délie toutes les entraves de la matière. On s'étonne parfois de la puissance de diffusion et de la rapidité d'informations que la science a su mettre à la disposition de la parole : elle ne fait pourtant qiTen développer les facultés virtuelles. La parole cesserait d'être la parole si elle se laissait renfermer dans les bornes étroites de l'organisme. Or, la loi des compensations veut que dans les grandes facultés tout soit grand, le mal comme le bien. La langue ne peut rien faire à demi ; elle est un organe de salut ou de perdition, de vie ou de mort, comme dit notre texte. Constater cette influence, montrer les redoutables effets qu'entraîne fatalement sa direction pernicieuse, appeler sur elle toutes les censures, toutes les malédictions possibles, n'est-ce pas, en définitive, rendre hommage au principe surnaturel du langage, le traiter en roi? Remarquons en outre que cette puissance de locomotion n'est

(1) Taimnd , Ertcluo , k. «.; Vaïkra (i) TiUinad, Eraokio, u. «.

Kabba, i». *. (3) Ibid., l. e.

LÀ MOHAiE INDIVIDUELLE. 963

comparable qu'à sa force de dilatation : il n'en coûte pas plus de déverser la haine et la catomnie sar une famille, une corn* munautë, une cité, une race tout entière, que sur un seul individu. De nombreux exemples nous en sont fournis par Tbistoire sainte. Doëg dénonce à Saûl comme complice de David le chef de la confrérie sacerdotale deNob, et la délation Jiboutit à Textermination de toute une cité. Haman est len^nemi personnel du seul Mardocbée, mais il lui paraît si facile d'envelopper dans la ruine de son adversaire tous les israélites disséminés dans les cent vingt-sept provinces de la Perse l Comment donc ne pas songer à prendre les plus rigoureuses précautions contre un mal aussi envahissant, aussi terrible par sa rapidité que par son expansion?

Le second motif de la sévérité déployée à l'égard de la parole malveillante provient de la nature irréparable de ses dommages. Une fois lâchée, la médisance et la calomnie ne font que grandir, passant de bouche en bouche grossies et amplifiées, finissant par prendre des proportions démesurées. C'est une flèche dont la vitesse s'accroît en raison de la dislance parcourue; c'est un filet d'eau qui recueille sur son passage tous les éléments humides qu'il transforme en fleuves ; c'est la tache d'huile allant toujours en s'élargissant. On est épouvanté des progrès effrayants réalisés par ce fléau, même an surveillant ses allures : que sera-ce donc quand on l'aban^ donne à lui-même, à ses bonds désordonnés? Que de fois le plus léger soupçon ne se change-t-il en imputation criminelle, un simple écart de conduite en faute impardonnable, une erreur d'un moment en perversité systématique, un dévouement mal compris en trahison 1 Et quand ces odieux travestissements sont devenus un fait accompli, quand le sacrifice est ûQBsommé, quand la victime est immolée sur l'autel du Leschùm Haràa^ idole aussi sanguinaire que Moloch on Âstharoth, personne ne veut assumer la part de responsabilité qui lui en revient,, ni l'auteur premier du maU parce qu'il ne reconnaît plu» ses propres paroles dans ces rapports défigurés ; ni les organes intermédiaires, prétendant n'avoir eu là dedans qu'un

rôle passif, celui de tube de transmission. Il ne reste pas même à la victime la triste satisfaction de maudire son bourreau, dont les traces se sont perdues parmi les millions de lèvres qui s'en sont faites les complices. S'il suffit de deux paroles pour faire pendre celui qui les a prononcées, il n'en faut souvent qu'une seule pour consommer la ruine d'un individu, d'une famille dont il est le soutien, d'une société dont il a servi et dont on l'empêche de continuer à servir les intérêts sacrés ou profanes, matériels ou moraux. La doctrine révélée a-t-elle bien fait de nous prémunir contre de pareilles conséquences, contre ce venin subtil, contre ce poison corrosif, répandant tout autour de lui la contagion et la mort? La Tradition est-elle dans le vrai en épuisant contre le Leschôn Barâa tout le vocabulaire de sa réprobation ? Comment en douter en présence des faits que nous venons de signaler et qui s'accomplissent chaque jour, chaque heure, dans les différentes sphères des relations humaines?

A ces deux motifs puisés dans la nature même de ce mal, dans son caractère propre, dans ses qualités natives, rapidité foudroyante et force progressive, vient s'en ajouter une troisième d'origine extérieure : c'est la légèreté, l'insouciance avec laquelle on procède dans cette occurrence. Ce ne sont que des mots, dit-on vulgairement; propos en l'air, bulles de savon, dont il ne reste nulle trace visible ou tangible, ne faisant qu'apparaîire et disparaître. Nous avons vu le livre des Proverbes, de la morale pratique, protester énergiquement contre cette appréciation indulgente : « User de paroles perfides à rencontre de son prochain par simple amusement, c'est tout comme si l'on se faisait un jeu de lancer sur autrui le fer et le feu (1). » Dans un sens analogue la Halacha nous explique une prétendue anomalie entre l'amende infligée au séducteur d'une jeune fille et celle du double prononcée contre celui qui s'en fait le calomniateur. Cette disproportion, nous enseignet-on, est conforme à la vraie nature des choses, le calomniateur étant bien plus coupable que le séducteur. Pourquoi ? Parce

(i) ProTerbes, XXVI, 18 et 19.

LA MORALB INDIVIDUELLE. 365

que le dernier ne s'en prend qu'au corps de sa yictime, tandis que le premier en veut à sa réputation, à son honneur, à la personne morale (1). Remarquons ensuite que les infractions qui ont pour mobile Tintérôt ou la passion charnelle portent leur atténuation en elles-mêmes; il est si difficile de ne jamais défaillir devant Tâpreté du gain, Tappât du plaisir, la fascination du iQxe, la violence des appétits! Le Yelzer Barâa n'est-il pas là, faisant son métier, stimulant nos sens et leur jetant la proie dont ils sont avides? Elles peuvent donc non pas prétendre à Timpunité, mais invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes. En est-il de môme i\x Leschôn Harâa? Gorrespond-il à un besoin naturel, interne ou externe ? Y a-t-il grand profit à tirer de ces transgressions de la parole? Finalement n'est-on pas d'autant plus coupable qu'on a moins de motifs d'excuse à alléguer, et la pénalité ne doit- elle pas être en raison inverse des efforts à déployer pour vaincre les mauvaises inspirations? Moins on rencontre d'obstacles sur le chemin du devoir, plus on est répréhensible de le fouler aux pieds. Voilà donc une loi morale qui s'impose à nous avec toute la rigueur d'un axiome, et dont nous comprenons la cause aussi bien que les effets.

Du domaine de la parole malveillante, — Il paraît difficile» sinon impossible, de tracer avec exactitude les contours du domaine assigné au Leschôn Harâa. Où commence-t-il, où finit-il, quelles en sont les différentes parties, en quels éléments se décompose-t-il ? Autant de questions qu'il est plus facile de poser que de résoudre. Les textes bibliques et traditionnels que nous avons eu lieu de citer dans le courant de cet exposé nous disent assez que Leschôn Harâa est un terme générique embrassant l'ensemble des écarts du langage hostile : a Calomnie, médisance» délation, duplicité d'expression malveillante, dénigrement, propos violents, interprétation perfide et méchante. » Vous pouvez d'ailleurs en suivre la gamme variée dans les faits recueillis par l'histoire sainte : chez Joseph, c'est un simple rapport défavorable à ses frères ;

(1) ErachîD, chap. III, MUchna ».

866 DEUXlfiMt PARTIE.

chezÂharon et Miriam, c*est une médisance des plus bénigtM à l'adresse de Moïse ; chez les explorateurs de la Terre saiote, ce sont des conséquences fausses et malveillantes tirées d*ut exposé Téridique ; chez Doëg, c'est la délation dans toute su laideur ; chez les Ziphim révélant à Saul la retraite de David, c'est une lâche dénonciation ; chez David privant Théritier de Saul de la moitié de ses biens sur la foi de la déclaration intéressée d'un valet, c'est moins le crime lui-même qui est visé que la facilité à s'en rendre complice en lui faisant bon accueil; chez A'hithophet se faisant conseiller d'Âbsalonf, c'est la parole mise au service de la trahison. €es exemples suffisent pour nous donner une idée de retendue comme de la multiplicité des formes du Leschôn Harâa. Il importe de bien noter ce fait, à savoir que la vérité n'y est pas toujours directement lésée, mais seulement mal interprétée, tournée vers le mal quand on pourrait si facilement la maintenir dans la ligne du bien et de Tappréciation indulgente. C'est comme obstacle à opposer à cette fâcheuse déviation que la Tradition va jusqu'à interdire la prodigalité dans Téloge, parce que, ditelle, grâce à l'affinité des extrêmes, la louange côtoie la critique et le blâme (1). Voici sur quel fait on appuie celte moralité : Un sage se vantait devant ses collègues d'avoir observé religieusement toutes les prescriptions rabbiniques. «En êtesvous bien sûr? lui réplique l'un de ses camarades. N'avez- Yous jamais manqué à celle qui vous ordonne de tempérer l'éloge pour ne pas provoquer le blâme?» Et l'autre de confesser son ignorance sur ce point et de prendre l'engagement d'y conformer dorénavant sa conduite (2).

Cependant nous devons constater que, parmi les nombreuses catégories du Leschôn Haràa^ celle qui est l'objet tout particulier de la censure biblique et traditionnelle, c'est la médisance, et voici pourquoi. La calomnie et la délation sont rangées par les moralistes de toutes les nations au nombre des crimes capitMx. Il suffit de les nommer pour en faire ressortir

(I) Talmud, Erachin, U, iniaai ^fiôb Kl irOttî -jinattJ. Cf. ProT., XXVH, f4.

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lindlgnité. Le& Doèg et les Â*hithophel ne sont pas des criminels ynlgaires, mais des exceptions monstrueuses, qui ne tronrent guère d'imitateurs que dans des circonstances exceptionnelles, ne s'étalant à Taise que sous des tyrans comme Tibère, Caïus et Néron. Mais il en est tout autrement de la médisance, qui entre si profondément dans la pratique de la ne et' semble constituer une des propriétés normales de la parole. La Tradition ne s'y est pas trompée, et ne s'est pas flattée d'extirper ce vice dont elle ne se fait pas défaut de noifs signaler l'influence puissante, nous allions dire indestructible. Elle nous dit que c'est un péché habituel, constant, auquel personne ne saurait échapper complètement (i). Pour fixer là-dessus toute notre attention, elle a inventé une nouvelle dénomination , celle de « poussière du Leschôn Harâa (2) », poussière fine, impalpable, s'insinuant partout en dépit des portes et des verrous. Mais alors, objectera-t-on, pourquoi se montrer si sévère contre un mal inévitable ? Pour nous prêter dans cette lutte, dans ce combat de chaque jour, la force de résistance que doit éveiller en nous la conscience du danger. Si nous ne savons pas réagir spontanément contre des habitudes vicieuses, du moins lutterons-nous pour notre salut et profiterons-no,us de ces avertissements répétés à l'endroit de ce piège funeste. El si nous n'arrivons qu'à diminuer la somme du mal, le nombre de ses victimes et l'étendue de ses ravages, ce sera un succès relatif qui n'est pas à dédaigner.

On se demande, comme on s'est demandé depuis David s'écriant : « Quel profit, quel avantage conquiers-tu, ô langue trompeuse (3)? » le secret de ce pouvoir de la médisance. Quel est, en effet, ce charme mystérieux, cet attrait magique qui ne participe ni de la passion, ni de l'intérêt, et qui l'emporte cependant sur ces deux paissants mobiles ? Il faut bien qu'il jaillisse dans la source même du moi^ dans les profondeurs insondables de Texistence interne, une telle vitalité ne

(1) Talmad, Baba Bathra, 16S. (3) Pgaames, CXX, 3.

pouvant émaner d^un germe fortuit et passager. Il provient effectivement de là; il procède de Tégoisme, de ce sentiment si nécessaire à la sauvegarde de la personnalité humaine. Cette personnalité se lie intimement à Tamour du moi, sentiment exclusif, ombrageux, jaloux de tout ce qui gène ou entrave son développement. Évidemment , tout n'est pas mauvais dans cet égoïsme, car alors il faudrait s'en prendre à Dieu qiTi nous Ta implanté. Sans lui, que deviendraient tant de nobles actions dues à Tinitialive individuelle? Sans lui, que deviendrait la supériorité de Tétre humain sur Tôtre animal? Eh. bien, veuton savoir au juste ce que c'est que la médisance? Pas autre chose qu'une excroissance de l'amour de soi-même, une branche parasite qui a ses racines dans le tronc vital. On aime, on savoure le dénigrement du prochain comme une jouissance de l'orgueil et de la vanité; on croit se faire à soi-même un piédestal de tous les mauvais propos qu'on a tenus contre son prochain; on se flatte d'élever sa propre grandeur sur l'abaissement d'autrui. Funeste erreur, étrange aberration que celle qui songe à édifier sur des ruines, à se construire une réputation glorieuse sur un amas d'immondices? Et voili pourquoi la Tradition se montre inexorable envers le crime de la médisance. Comme contre les grands maux, il faut les grands moyens, elle a classé parmi les fautes irrémissibles, au nombre de celles qui entraînent la damnation éternelle, le penchant à tirer honneur pour soi-même de la déconsidération du prochain (1). C'est aussi pour nous soustraire à la fatale influence de ce penchant qu'elle infirme, ainsi que nous l'avons vu, la louange exagérée dont elle prévoit le résultat final.

On l'a dit : indiquer la source du mal, c'est indiquer le remède. Remonter à l'origine de la médisance, la saisir dans son germe, la surprendre à Tétat embryonnaire, c'est découvrir des armes pour la combattre. Ne tuons pas i'égoïsme, puisqu'il est le principal agent de notre activité, l'inspirateur de nos résolutions les plus importantes, l'heureux adversaire de cette langueur morale dans laquelle nous faillirions tomber, au

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gr»d préjudice de «notre mission temporelle et éternelle. Mais sachons le renfermer dans ses limites naturelles, ne le laissons pas empiéter sur le terrain d'antrui, envalitrle champ social, ravager le domaine putbiic avec le glaive acéré de la parole malveillante qui, len le dénatarannt et «n Tempoisonnant, convertit le don Ae la honlé taQoie en offrande de Baal (1 ).

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