LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
pourvoir, elles deviennent nuisibles après avoir été utiles. L'opinion les soumet à une enquête, instruit leur procès, les juge, et selon que son verdict leur est favorable ou contraire, les maintient, les réforme dans la mesure où elles doivent être réformées ou les supprime. Si c'est une loi naturelle qui vient remplir leur office, elle laisse cette loi se manifester et agir sans lui opposer d'obstacles : quand par exemple les progrès de l'industrie et des moyens de communication étendent la sphère d'action de la concurrence, elle lui laisse Je champ libre pour supprimer les monopoles naturels, et remplacer la coutume et la réglementation. S'il s'agit d'une institution artificielle, elle en provoque la réforme ou la création. L'opinion est l'instrument nécessaire de cette œuvre de transformation continue. Quand elle manque de lumières, d'activité et de puissance, les institutions vieillies, appuyées sur les intérêts qu'elles ont créés, se perpétuent jusqu'à ce que l'accumulation de leurs effets nuisibles provoque la décadence et la ruine de la société. 11 peut arriver, à la vérité, que les intéressés eux-mêmes reconnaissent la nécessité de les réformer. Mais ce cas est rare, leur intérêt particulier et actuel les aveuglant d'habitude sur le dommage que cause aux intérêts généraux de la société une institution vieillie et surannée. Ajoutons que les réformes qui ne sont point voulues et activement secondées par l'opinion sont le plus souvent emportées par la réaction des intérêts au détriment desquels elles ont été accomplies.
Ce rôle de l'opinion, qui consiste à apprécier les actes, les faits, les lois et les institutions, à les approuver ou à les condamner, exige la mise en œuvre de tout un ensemble de qualités intellectuelles et morales, et il ne peut être rempli utilement qu'au moyen d'une procédure analogue à celle de la répression judiciaire et pénale. Avant de prononcer un jugement sur un acte, un fait, une loi ou une institution, l'opinion doit procéder à une enquête, et l'enquête n'a de valeur qu'à
la condition d'être faite avec soin et impartialité. S'il s'agit d'un acte, il faut que cet acte soit bien constaté, que l'on s'applique à en connaître les mobiles, que l'on s'informe des circonstances atténuantes ou aggravantes dans lesquelles il a été commis. S'il s'agit d'une institution, il faut savoir à quel besoin elle répond et comment elle y répond, quels effets directs et indirects, utiles ou nuisibles elle a produits dans les différentes phoses de son existence, etc., etc. Cette enquête peut être laborieuse et compliquée, mais elle est indispensable. Quand on se dispense de la faire ou quand on la fait légèrement on s'expose à porter un jugement faux, partant nuisible. C'est ce qui arrive fréquemment en matière d'infractions à la morale, dans les actes ordinaires de la vie. Les détectives volontaires de la police sociale se donnent rarement la peine de pousser à fond leurs enquêtes, et leur imagination ne se fait point scrupule de suppléer à l'insuffisance de leurs informations. Mais l'enquête fût-elle complète et sûre, il ne s'ensuivrait pas que le verdict de l'opinion dût nécessairement être conforme à la vérité morale. Ce verdict peut être faussé par la passion, le préjugé, l'intérêt particulier, l'incapacité d'esprit du juge et le manque d'élévation de son étalon moral. La passion vicie surtout les jugements de l'opinion quand il s'agit des actes, l'intérêt particulier quand il s'agit des choses. Qu'une passion politique ou religieuse vienne à s'emparer des esprits, elle les rendra aussitôt incapables de mesurer exactement la valeur des actes qui la servent ou qui la contrarient ; on exaltera les uns, on rabaissera les autres, on fera de leurs auteurs des héros ou des monstres, sauf à casser plus tard ce jugement et même à le retourner. Mais du moins l'influence perturbatrice de la passion, en matière de jugement, n'est point constante, elle laisse dans les esprits des intervalles de lucidité. 11 en est autrement de l'intérêt particulier. C'est le propre de cette sorte d'intérêt d aveugler le jugement, chaque fois qu'il s'agit d'actes, de
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lois ou d'institutions qui le concernent de près ou même de loin. A part un bien petit nombre d'individualités d'élite, tout homme a sa raison d'état qui lui sert de critérium pour ce qui toucbe à son intérêt personnel, ou à son intérêt de famille, de corporation ou de parti. Ce critérium vicieux agit comme une cause permanente d'altération de l'étalon moral, surtout quand il apparaît comme la règle habituelle des actes de ceux-là mêmes qui ont pour mission d'établir les lois morales et de les faire observer. Un gouvernement et une religion qui méconnaissent et violent ces lois quand leur intérêt particulier est en jeu donnent un exemple que la multitude ne manque pas de suivre, quand ses intérêts de personne, de famille ou de profession se trouvent à leur tour en opposition avec la morale établie. De là l'abaissement général de l'étalon d'après lequel l'opinion apprécie la moralité des actes, la déconsidération de ses jugements et l'affaiblissement de la police qu'ils exercent.
L'opinion fait ses enquêtes et rend ses verdicts sur les hommes et les choses, directement ou par des intermédiaires qu'elle choisit et auxquels elle confie ses pouvoirs, ou qui s'instituent d'eux-mêmes et lui offrent leurs services qu'elle accepte ou refuse. Les enquêtes et les jugements directs ont un caractère privé ou public, ils sont individuels ou collectifs. Ils se produisent par voie de conversation ou de correspondance, dans des réunions de toute sorte, au foyer domestique, dans les ateliers, les cabarets, les salons, les meetings. Ces divers modes de production et de manifestation de l'opinion ont cbacun des mérites et des défauts qui leur sont propres. Dans les réunions publiques, par exemple, la passion dominante du moment altère et vicie toujours, à quelque degré, le jugement delà foule. Chacun y apporte sa passion individuelle et cette passion s'accroît par le contact et la communication de celle d'autrui. (Test pourquoi les réunions publiques présentent, aux époques d'agitation, des
dangers qui motivent leur interdiction. Seulement, il arrive d'habitude que cette prohibition est maintenue aux époques de calme, où elle n'est plus qu'un obstacle a la production utile de l'opinion.
Le parlement, et, en général, les corps élus dans un but politique, économique, littéraire, etc., la presse et les publications qui s'y rattachent sont les intermédiaires et les organes de la production de l'opinion. Le parlement est censé représenter directement ou indirectement les différentes classes de la nation, et chargé à la fois de formuler leur opinion et de faire prévaloir celle de la majorité en l'imposant au besoin par la force à la minorité, soit qu'il s'agisse de juger les actes du gouvernement, de récompenser leurs auteurs en les maintenant au pouvoir, de les punir en les renversant, soit encore qu'il s'agisse d'établir, de conserver ou de réformer les lois et les institutions. Le parlement devrait nécessairement être composé des individus les plus capables de remplir cet office important et difficile. Mais tel est le vice des institutions fondées sur la servitude politique que la qualité de leurs membres s'est successivement abaissée et que le système de la représentation officielle de l'opinion au moyen de corps élus et investis, sans limite aucune, du pouvoir d'imposer à la généralité des membres de la nation, les lois et la direction politique, économique et morale voulues par la majorité parlementaire, se trouve actuellement en pleine décadence (1). Il en est autrement de cet organe libre de l'opinion que l'on nomme la presse.
(1) Voir l'Évolution politique et la Révolution et les Lois naturelles de l'économie politique, quatrième partie.