CHAPITRE X
l'influence de la. presse.
Quoique l'idée de recueillir et de publier les nouvelles et les informations qui n'avaient eu jusqu'alors d'autres instruments de transmission que la parole et la correspondance ait été mise en pratique à Rome et probablement aussi ailleurs, longtemps avant l'invention de l'imprimerie, c'est l'imprimerie qui a fourni à la presse la machinerie sans laquelle il lui eût été impossible de se propager. C'est même à une des pièces principales de cette machinerie qu'elle a emprunté son nom. Cependant, il ne lui suffisait pas déposséder l'outillage dont elle avait besoin, il lui fallait encore un débouché. Ce débouché a été lent à se créer et c'est seulement depuis l'avènement de la grande industrie qu'il a commencé à s'étendre, en donnant à la presse une importance croissante et extraordinaire. Auparavant, la vie de l'immense majorité des hommes s'écoulait tout entière dans la localité où ils étaient nés et où ils trouvaient leurs moyens d'existence. La ville pourvoyait aux besoins industriels des campagnes de son voisinage, les campagnes subvenaient aux besoins alimentaires de la ville. Quelques branches d'industries de luxe, à peu près seules, exportaient leurs produits, mais en comparaison des autres elles n'avaient qu'une importance secondaire et n'employaient qu'un petit nombre d'individus. Les arts du gouvernement, la politique, la guerre, la religion, possédaient à la vérité une sphère d'activité plus étendue, ils poussaient leurs entreprises au dehors, parfois même dans
les régions lointaines, et leur personnel dirigeant était intéressé à avoir des informations régu'.ières sur ce qui se passaitdans les autres pays, mais ces informations, que des agents spéciaux étaient chargés de recueillir et qu'on se gardait de divulguer, n'avaient qu'un faible intérêt pour la multitude, dont les moyens d'existence n'étaient point affectés par les événements du dehors. Dans cet état de choses, les journaux ne pouvaient avoir qu'une rare clientèle : dans la localité même, on n'avait pas besoin d'eux pour connaître les nouvelles du jour et l'on s'intéressait peu à ce qui se passait ailleurs. La lenteur et l'insuffisance des moyens de communication et en particulier du service des postes opposaient un autre obstacle à l'extension de la clientèle de la presse. Enfin, la méfiance des gouvernements, de bonne heure éveillée sur cet instrument de publicité, ne tarda pas à enlever aux journaux leurs principaux éléments d'intérêt en les soumettant à la censure. La connaissance des faits et gestes du gouvernement et la critique de ses actes auraient pu en effet intéresser tous ceux — et ils étaient nombreux — qui souffraient de l'excès et de l'inégalité des impôts et de tant d'autres abus. La censure y mit bon ordre, en n'autorisant les journaux à publier que ce qui ne déplaisait ni au gouvernement, ni aux corporations et aux personnes sur lesquelles s'étendait sa protection spéciale. C'est pourquoi les premiers journaux qui obtinrent la vogue et dont la clientèle cessa d'être simplement locale furent ceux qui s'établirent dans des pays tels que la Hollande, où la censure n'existait point.
Cependant, il n'aurait pas suffi d'abolir la censure et même d'accorder une entière liberté à la presse, pour lui procurer le débouché qu'elle a acquis au moment où nous sommes, si la transformation de l'outillage de l'industrie et le développement des moyens de transport n'avaient élargi la sphère où se meut la généralité des existences et intéressé un nombre croissant d'individus à être informés régulièrement des faits