‹ La morale économiqueChapitre 105 sur 242 · LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE

politiques, commerciaux, financiers, etc., qui se produisent non seulement dans leur localité, mais encore dans le reste du pays et à l'étranger. Telle a été la cause déterminante de l'extension prodigieuse du débouché de la presse depuis un siècle. Ce qui le prouve, c'est qu'elle a été partout proportionnée au développement du marché de la généralité des industries. Dans les pays où la production est demeurée stationnaire, où les chemins de fer n'ont pas pénétré, où la vie et les intérêts sont restés concentrés dans une sphère étroite, où on ne vend et n'achète, on ne prête et n'emprunte que dans la localité et pour la localité, les journaux ne se créent que lentement une clientèle, et ils servent seulement à alimenter la curiosité d'une minorité oisive. Il en est autrement dans les centres d'affaires, où vit et travaille une population dont les intérêts sont rattachés, directement ou indirectement, par les liens multiples de l'échange et du prêt, à l'ensemble du monde industriel et commercial, où l'influence des faits et des événements politiques et économiques se fait sentir sur la vie et les affaires de chacun. Là on éprouve, au plus haut degré, le besoin d'en être informé rapidement et les journaux qui répondent à ce besoin sont devenus pour le plus grand nombre un article de première nécessité.

La presse est donc, avant tout, un instrument d'informations. Parmi ces informations de toute espèce, qu'elle recueille et publie chaque jour, il en est sans doute qui servent simplement à alimenter la curiosité, mais la plupart sont destinées à satisfaire des intérêts. Grâce à la concurrence qui existe entre eux et dans la mesure de cette concurrence, les journaux sont parvenus à les recueillir d'une manière de plus en plus complète, sûre et accélérée, comme aussi à les offrir à un prix de plus en plus réduit parle perfectionnement de leur outillage et l'abaissement général de leurs frais. Mais à cette fonction principale de producteurs d'informations, les journaux enjoignent une autre : celle de produc-

teurs d'opinion. Celle-ci a plus ou moins d'importance selon l'étendue du besoin auquel elle répond. Dans les pays où les facultés nécessaires à la production d'un jugement sur les hommes ou sur les faits sont peu répandues, ou bien encore dans ceux où l'influence du climat rend les intelligences paresseuses, on ne se donne généralement pas la peine de se former une opinion sur la multitude des actes et des événements que la presse livre chaque jour à la connaissance du public, et l'on accepte volontiers l'opinion qu'elle apporte toute faite. Chacun lit de préférence le journal qui répond le mieux aux tendances de son esprit et se range à son opinion, à moins toutefois quil ne s'agisse d'une question qui touche aux intérêts du lecteur. Dans ce cas, son opinion est faite d'avance, et si celle du journal n'y est pas conforme, c'est tant pis pour le journal! Il ne tarde pas à compter un lecteur de moins. Mais, en exceptant ce cas particulier, la presse, considérée comme productrice d'opinion, acquiert fréquemment, dans les pays auxquels nous venons de faire allusion, une influence prépondérante et presque dictatoriale. Cette influence se trouve encore augmentée lorsque la presse est placée, comme en Russie, sous un régime de monopole qui limite et concentre la production de l'opinion dans un petit nombre de journaux d'un prix élevé. Dans des pays, au contraire, tels que l'Angleterre, où les journaux sont nombreux et à bon marché, où l'on ne se contente pas d'en lire un seul, où d'ailleurs la culture intellectuelle est générale, où les facultés productrices de l'opinion sont développées et stimulées par des intérêts liés à ceux de l'ensemble du monde civilisé, chacun se fait soi-même son opinion ou du moins choisit celle qui lui convient le mieux. On y demande à la presse des informations plutôt que des opinions. On peut toutefois signaler à cet égard, dans le même pays, des différences très marquées suivant les catégories de lecteurs. Les journaux qui s'adressent aux masses, généralement dépour-

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