‹ La morale économiqueChapitre 106 sur 242 · LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE

vues de la capacité, des connaissances et des loisirs nécessaires pour se former une opinion, exercent sur leurs lecteurs une influence bien plus considérable que celle qui appartient aux journaux dont les classes supérieures constituent la clientèle.

Quels sont les droits et les devoirs de la presse dans ce double rôle de productrice d'informations et d'opinions ? Ses droits de recherche, d'examen, d'appréciation et de critique s'étendent, sans exception aucune, sur la généralité des actes et des faits publics ou privés, des lois et des institutions de chaque pays et de tous les pays. Car il ne se produit aucun acte ou aucun fait individuel ou collectif, public ou privé, il n'existe aucune loi, coutume ou institution qui n'exerce une influence utile ou nuisible sur la société particulière à laquelle le journal s'adresse et, par répercussion, sur toutes les sociétés qui se trouvent en relations avec elle. Ce n'est pas seulement le droit, c'est encore le devoir de la presse de faire part au public de tout ce qui le touche à un degré suffisant, en bien ou en mal, dans la masse des faits qui viennent à sa connaissance, de les juger, de les louer ou de les blâmer. Et ce devoir, elle doit le remplir, en dépit de toutes les résistances qu'elle peut rencontrer, des dangers et des pénalités auxquels elle peut s'exposer.

Tel est le droit et tel est le devoir de la presse. Mais est-il nécessaire de dire que la presse n'exerce ce droit et ne remplit ce devoir que d'une manière fort imparfaite. Si elle s'est merveilleusement perfectionnée et développée, au point de vue matériel, elle est encore, au point de vue moral, un outil singulièrement défectueux et grossier. Comme instrument d'informations d'abord. Trop souvent, la presse omet des informations nécessaires, altère le sens de celles qu'elle reçoit, les présente sous un jour mensonger, publie des nouvelles fausses, en vue de servir un intérêt inavoué, de provoquer un coup de bourse, de déterminer la hausse ou la

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baisse d'une marchandise ou simplement d'augmenter son tirage en flattant la passion du jour. Mais c'est surtout comme productrice d'opinion que la presse se montre infidèle à sa mission.

Sans doute, un acte, un fait ou une institution peut être l'objet de jugements divers et même complètement opposés suivant les tendances d'esprit et de caractère, les passions et les intérêts de celui qui l'apprécie et le juge. On conçoit que la presse reflète ces différences d'appréciation et qu'il s'établisse des journaux répondant à chacune des nuances de l'opinion. On conçoit même que des partis politiques ou des institutions financières et autres fassent les frais de journaux qui se chargent de propager leurs principes ou de défendre leurs intérêts, qui soient leurs avocats auprès du public. Si les journaux remplissent ouvertement ce rôle, s'ils ne cachent point l'origine de leurs capitaux et la source de leurs revenus, si les journalistes sont convaincus de la bonté de la cause qu'ils soutiennent et s'ils la défendent en se tenant dans les limites de leur droit, cette division du travail de l'opinion et les débats contradictoires qu'elle engendre peuvent avoir un résultat utile en portant la lumière sur toutes les faces des questions qui intéressent le public. Malheureusement, cette constitution et cette pratique de la presse sont toujours viciées par quelque point. Si les journaux ne se cachent point d'être les organes d'un parti politique, ils sont généralement discrets sur l'origine de leurs ressources financières. Cette discrétion est motivée par la préférence naturelle du public pour les opinions désintéressées. S'il admet, par exemple, qu'un journal défende une institution financière, qu'il préconise une entreprise, qu'il engage ses lecteurs à participer à un emprunt public ou autre, en revanche, il accorde peu de confiance aux opinions qu'il sait être rétribuées. On se cache donc avec soin de recevoir une rétribution et l'on donne comme l'expression indépendante et impar-

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