LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
tiale de l'opinion du journal telle réclame d'autant plus grassement payée qu'il s'agit d'une affaire moins recommandahle. Bref, on vend au public une opinion adultérée, qu'aucun laboratoire municipal ou autre ne se charge de vériûer et qui ne manque pas d'être funeste à sa santé financière. A défaut de laboratoire, la presse possède dans ses bas-fonds des chimistes interlopes qui exploitent les faiseurs d'affaires, en les menaçant de publier l'analyse véridique de leurs entreprises et dont le silence s'achète.
A ce que l'on pourrait appeler la tromperie sur la qualité de l'opinion se joignent encore d'autres abus qui déconsidèrent la presse et affaiblissent son autorité morale : telles sont la calomnie et l'injure. La presse possède un droit illimité de dénonciation, d'examen et de critique des actes, des faits, des lois et institutions qu'elle juge nuisibles, mais aucun droit n'est plus difficile à exercer et n'entraîne une responsabilité plus lourde. Si la presse dénature ou falsifie les faits qu'elle dénonce, si elle dépasse la mesure de la critique ou du blâme, si elle se sert d'un langage violent et injurieux qui excite les passions de la foule contre des individus, des lois ou des institutions, si elle pousse cette foule à l'émeute, surtout dans un pays où la masse de la population est particulièrement passionnée et ignorante, elle devient, à son tour, une nuisance.
Ces vices et ces abus de la presse ont provoqué l'établissement d'une législation destinée à les prévenir ou à les réprimer. Mais cette législation a été elle-même viciée à ses débuts sous l'influence de la raison d'État des gouvernements. De tous temps, les gouvernements, conscients de leurs vices et de leurs faiblesses, avaient redouté l'examen et la critique de leurs actes et s'étaient efforcés de les interdire. Ils avaient soudoyé des espions et des délateurs, chargés de faire la police des conversations, violé le secret des lettres, puni avec une rigueur extraordinaire les imprudents qui se
permettaient de censurer leurs actes. Ils ne pouvaient manquer de prendre un surcroît de précautions contre le nouvel et puissant instrument d'examen et de critique que l'imprimerie avait mis au service de l'opinion. Ils soumirent d'abord la presse à la censure, et plus tard, lorsque l'opinion fut devenue assez puissante pour les obliger à se contenter d'une législation moins restrictive, leur manière d'agir à l'égard de la presse se résuma dans ces deux mots : intimidation et corruption. Ils s'efforcèrent de rendre précaire l'existence des journaux hostiles ou simplement indépendants et ils soudoyèrent d'autres journaux spécialement chargés de louer leurs actes, en sorte qu'au lieu d'avoir contribué à améliorer la presse, en l'obligeant à se tenir dans les limites de son droit, ils ont agi à la fois pour retarder son développement utile et la démoraliser.
Est-ce à dire qu'il faille renoncer à réprimer les abus de la presse et à corriger ses vices? Non, sans doute. Les gouvernements, les institutions et les établissements de toute sorte, aussi bien que les individus, ont le droitde se défendre contre la calomnie et l'injure, commises par la voie de la presse ou par toute autre. Les gouvernements ont, de plus, le droit de réprimer et de punir la provocation à la sédition et, en général, les actes contraires à la sécurité des personnes et des propriétés, mais, en exerçant ce droit, ils doivent se garder de priver la presse des garanties de sécurité et de liberté dont elle a besoin comme toute autre industrie. Car c'est seulement lorsqu'elle se trouve en possession de ces garanties qu'elle peut se développer et se moraliser.
La sécurité et la liberté ne sont, en effet, pas moins nécessaires à la presse qu'aux autres branches d'industrie. Il faut que l'on puisse fonder librement des journaux et y engager des capitaux sans avoir à craindre que la propriété en soit confisquée ou compromise par une interdiction permanente ou temporaire de publication ou ruinée par des amendes sys-