‹ La morale économiqueChapitre 109 sur 242 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l'influence de la littérature, du théâtre et des

beaux-arts.

La littérature et le théâtre sont, comme la presse, des agents de la police morale, mais leur action est de même fort inégale. S'il y a des livres et des pièces de théâtre qui contribuent à la moralisation d'un peuple, il y en a d'autres, au contraire, qui agissent pour le démoraliser. Parmi les livres nuisibles, on peut ranger les ouvrages antireligieux, socialistes et révolutionnaires qui ont pour objet de ruiner des croyances utiles et de provoquer des bouleversements dont le résultat inévitable est de retarder les progrès de l'humanité. S'ensuit-il cependant qu'il faille interdire la publication de ce genre d'ouvrages? Non ! ce serait commettre une autre nuisance, peut-être pire. Telle est, en effet, l'imperfection de l'esprit humain qu'il n'atteint d'habitude la vérité qu'après avoir longtemps poursuivi l'erreur. Vouloir interdire la production de l'erreur ce serait empêcher celle de la vérité et retarder ainsi des progrès nécessaires. D'ailleurs, quel pouvoir, à moins de posséder la science infuse, posséderait la capacité requise pour les distinguer à priori? Toute vérité nouvelle ne commence-t-elle pas par être considérée et détestée comme une erreur, car elle diffère toujours de la vérité ancienne et régnante, et se trouve même, le plus souvent, en opposition avec elle. Tel a été le cas de la liberté religieuse à l'époque où la religion était partout unie à l'Etat et protégée contre la concurrence des cultes étran-

gers ou dissidents. Tel est encore aujourd'hui le cas de la liberté politique, en présence du régime partout en vigueur de la « sujétion » et de la liberté économique en présence du protectionnisme. Le seul moyen utile de supprimer l'erreur c'est de travailler à la connaissance de la vérité.

Grâce à l'appareil qu'il déploie pour agir sur les sens et l'esprit des spectateurs, le théâtre exerce sur les mœurs une influence particulièrement puissante, en bien ou en mal. Il y a des spectacles utiles et des spectacles nuisibles. Les combats d'hommes et d'animaux qui alimentent le vice de la cruauté et la passion du jeu, les exhibitions indécentes qui font appel à la luxure, les pièces dites patriotiques qui excitent à la haine et au mépris des autres peuples, tout en exaltant la vanité nationale, etc., etc., ne sont-ils pas visiblement nuisibles? Mais à quelles conditions une pièce de théâtre peut-elle être utile, partant morale? La première de ces conditions c'est d'intéresser ou d'amuser le spectateur. Comme l'a dit avec vérité, quoique d'une façon trop absolue, un des maîtres du théâtre moderne, M. Dumas, « il n'y a pas de pièces immorales, il n'y a que des pièces mal faites ». C'est en proportion de l'intérêt et de l'amusement que le spectateur trouve dans une pièce de théâtre que la leçon morale qu'elle contient s'imprime dans son esprit. Si elle est mal faite, si elle ne l'intéresse ni ne l'amuse, la leçon est perdue, ou produit même une impression contraire, en sorte qu'on pourrait dire qu'une pièce mal faite n'est morale qu'à la condition d'être immorale.

Comment cette leçon doit-elle être donnée? Est-ce en mettant dans la bouche des personnages d'une pièce de théâtre les maximes d'un traité de morale? Non, ce procédé n'est pas celui de l'art dramatique. Le théâtre n'est pas une chaire de professeur ou de prédicateur. Ses héros ne doivent pas enseigner et encore moins prêcher, ils doivent agir. C'est à cette condition seulement qu'ils peuvent intéresser le specta-

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