‹ La morale économiqueChapitre 110 sur 242 · LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE

teur. Ils doivent agir d'une manière conforme à leurs passions, à leurs vices, à leurs travers ou à leurs vertus, c'est-àdire à leur caractère. Le génie de l'auteur dramatique réside, dans son aptitude à connaître et à faire agir ses personnages en accordant leurs actes avec leur caractère. Tout acte ou toute parole qui ne réalise point cet accord est une fausse note, qui choque et irrite le spectateur, et d'autant plus vivement qu'il a l'esprit plus juste et plus délicat. En quoi consiste l'action dramatique? En une lutte. Dans la tragédie et le drame, c'est une lutte entre des vices et des passions, qui poussent au mal et des vertus qui leur font obstacle. Si la lutte est habilement conduite, le spectateur s'y intéresse, et comme il a un sentiment naturel de répulsion pour le mal, il prend parti contre le vice, il applaudit à la vertu. Tout ce qu'il y a de bon en lui s'exalte et, quel que soit le dénouement de la pièce, il en reçoit une impression morale : il sort du théâtre meilleur qu'il n'y était entré. Le résultat peut être différent si* le vice mis en scène répond à la raison d'état du spectateur : un auditoire de voleurs applaudira volontiers aux exploits d'un bandit, se réjouira de le voir échapper aux embûches de la police ou déplorera son sort s'il y tombe ; toutefois, même en ce cas, les spectateurs dont l'étalon moral est le plus abaissé ne s'intéressent qu'à un héros qui obéit à quelque mobile vertueux, tel que la générosité, le dévouement, la fidélité à la foi jurée, et ils quittent le théâtre avec une impression plutôt bienfaisante que malfaisante. Dans la comédie ou le vaudeville, la leçon morale ressort de la mise en action de simples défectuosités de caractère, la vanité, la coquetterie, la frivolité, ou bien encore de quelque travers plus noble, tel que la misanthropie. Au lieu de provoquer l'indignation et la colère, d'émouvoir violemment la sensibilité et de faire jaillir les larmes, ce qui serait disproportionné, ces défectuosités vénielles produisent des dissonnances de conduite, dont le spectacle, en excitant le rire, détermine dans l'esprit du spectateur une réaction utile

contre le défaut ou le travers mis en action. Dans les deux cas, et avec des procédés différents mais également adaptés et proportionnés au but qu'il s'agit d'atteindre, le théâtre exerce une action répressive des vices et des défectuosités morales qui engendrent les actes nuisibles.

Outre cette action répressive qu'il exerce avec plus ou moins d'efficacité selon qu'il est plus ou moins parfait, le théâtre peut encore contribuer à élever l'étalon moral d'un peuple, parle spectacle du beau.

Réaliser le beau, atteindre l'idéal, c'est-à-dire le beau dans sa manifestation la plus complète, tel est l'objectif commun de tous les arts, du théâtre, de la littérature, de la poésie, de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, de la musique, de la danse, et même de la parure. Cet objectif, chacun le poursuit dans sa sphère et par les procédés qui lui sont propres, en assemblant et en combinant des idées, des sons, des formes et des couleurs. On le poursuit aussi dans la conduite de la vie : une belle vie est celle dans laquelle on a agi conformément à la loi morale, en résistant aux impulsions contraires de la passion ou de l'intérêt pris dans son acception commune. Dans ce cas, le beau s'appelle de son autre nom, le bien. Mais comment le beau réalisé dans la littérature, le théâtre et les actes plastiques, conduit-il au bien? Ce n'est point d'une manière directe : un sculpteur, par exemple, excellera à combiner des formes, un musicien combinera des sons de manière à produire une belle statue ou une belle mélodie, mais l'un et l'autre pourront être incapables de réaliser le beau moral dans la conduite de leur vie. Cependant ils contribueront, chacun avec les procédés propres à leur art, à cultiver et développer le sentiment du beau, que tous les hommes possèdent, à quelque degré et par quelque côté. Si tous, en effet, ne sont point également aptes à apprécier et à goûter la beauté dans les formes, les couleurs, les sons, les idées et les actions, cette aptitude existe en eux

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