‹ La morale économiqueChapitre 111 sur 242 · LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE

et elle est susceptible de s'accroître et de se perfectionner par une culture qui lui soit appropriée. Cette culture, à la vérité, est lente à agir; avant de goûter la beauté plastique de la Vénus de Médicis, ou la beauté morale d'une vie utile, la multitude préférera longtemps les statues en bois peint et les héros à panaches. Un jour arrivera cependant, où, sous l'influence de la culture, le sentiment du beau se développera dans les natures les mieux douées. Ce développement s'opérera dans chaque individu suivant ses aptitudes spéciales : les uns deviendront plus aptes à apprécier la beauté d'une statue ou d'un tableau, les autres celle d'une mélodie, d'autres encore celle d'une belle action ou d'une belle vie. Or, — et c'est par ce côté que le théâtre, la littérature, la poésie et les beaux-arts contribuent à élever l'étalon moral, — la culture spéciale qui développe et affine l'aptitude à apprécier le beau en littérature, en musique ou en peinture, agit indirectement pour développer et affiner le sentiment auquel aboutissent les impressions produites par l'art auquel chacun est particulièrement accessible. Les canaux par lesquels l'impression du beau arrive sont différents : c'est par la musique que cette impression est produite chez les uns, par la peinture, la littérature et la poésie chez les autres, mais peu importe la voie qu'elle a prise : après avoir atteint la faculté qui était apte à la recevoir, elle se répercute de proche en proche, et envahit tout entier l'être moral, qu'elle élève et en qui elle développe l'aptitude générale à goûter le beau aussi bien dans les actes et la conduite de la vie que dans les formes, les sons et les couleurs, dans le domaine de la morale aussi bien que dans celui de l'art.

Voilà pourquoi les arts qui alimentent et cultivent le sentiment du beau sont des arts utiles, partant moraux.

Ajoutons quelques mots sur le procès toujours pendant entre le naturalisme ou le réalisme et l'idéalisme. Si l'idéal est l'objectif de l'art, le réel en est la condition fondamentale.

La connaissance exacte du réel est indispensable pour arriver à l'idéal, et c'est en s'y appliquant que les naturalistes ouïes réalistes en littérature et en peinture ont contribué aux progrès de la production du beau, attardée par la routine académique. Ils ont observé la nature et l'ont montrée dans sa vérité, tandis que les prétendus idéalistes se contentaient d'une nature d'atelier ou de cabinet. L'idéal fondé sur cette nature d'imitation et de convention était faux comme elle. Les naturalistes et les réalistes en ont fait justice et ramené l'art dans la voie du vrai, mais suffit-il bien, comme ils le prétendent, d'observer la nature et de la reproduire telle quelle? Et n'est-ce pas obéir à une réaction excessive contre un faux idéal que de s'appliquer de préférence à reproduire ce que la nature contient de laid et même d'ignoble? Le spectacle du laid et de l'ignoble que les naturalistes nous montrent, sous prétexte de vérité, en habituant nos sens à la laideur, ne finirait-il point par nous désaccoutumer du beau, et nous rendre moins aptes à le goûter? Que l'on observe assidûment la nature et qu'on s'attache à la reproduire dans sa vérité, rien de mieux, mais cette étude du réel doit-elle dispenser de la recherche de l'idéal, qui est le but utile de l'art? En un mot, la solution de la question pendante entre le naturalisme et l'idéalisme et dont ils ont chacun posé un des termes ne réside-t-elle point dans cette formule classique : le beau dans le vrai?

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