CHAPITRE Xll
l'influence de l'éducation.
Avant de donner à l'enfant l'instruction spéciale qu'exige l'exercice du métier, de la profession ou de l'art qui lui procurera ses moyens d'existence, avant de former un ouvrier, un artisan, un artiste, un avocat, un médecin, il est nécessaire de former un homme. C'est l'affaire de l'éducation proprement dite. L'éducation se fait par deux procédés : l'enseignement et l'exemple. L'enseignement consiste dans un ensemble d'exercices et de connaissances destinés à développer ses forces physiques et ses facultés intellectuelles et morales, et appropriés à sa nature, à ses penchants et à sa condition sociale. La morale est ou devrait être la base de cet enseignement. Comment, en effet, l'homme pourrait-il gouverner sa vie, sans nuire à lui-môme et à autrui, et en la rendant aussi utile que le comportent ses facultés et sa situation, s'il ne connaissait point ses droits et ses devoirs? Il faut donc, avant tout, les lui enseigner et lui en faire comprendre l'importance capitale. Mais cet enseignement courrait le risque de demeurer stérile s'il n'était point corroboré par l'exemple. La théorie des droits et des devoirs resterait dans l'esprit de l'enfant une lettre morte si elle n'était point éclairée et vivifiée par la pratique ; si ceux qui lui enseignent les règles d'après lesquelles il doit se gouverner lui-même ne se conformaient point, sous ses yeux, à ces règles dans la conduite de leur vie; s'ils ne joignaient point l'exemple au précepte. Quand l'éducation contient à la fois le précepte et l'exemple, elle exerce une influence essentiellement bienfai-
19i LÀ MORALE ÉCONOMIQUE.
santé. Celte influence ne suffit pas à la vérité, comme on se plaît trop souvent à le supposer, pour transformer la nature d'un enfant et extirper des vices qui se sont transmis de génération en génération comme les maladies héréditaires, mais elle agit pour les affaiblir en développant les forces morales qui peuvent leur être opposées dans la lutte de la vie. Lorsque l'éducation est poursuivie dans une série de générations et aidée par un changement dans les conditionsd'existence de la société qui rende moins profitable l'exercice d'un penchant vicieux, elle peut déterminer un progrès moral appréciable.
Malheureusement, de toutes les branches de l'activité humaine, l'éducation est la plus arriérée, et on peut se demander même si elle n'a pas suivi, dans ces derniers siècles, une marche rétrograde. La morale qui en est la base est demeurée en retard sur toutes les autres sciences. Sur bien des points essentiels, la morale religieuse continue à être adaptée à un état de la société qui a cessé d'exister ou qui est en voie de se modifier dans ses conditions fondamentales. Tandis, par exemple, qu'elle persiste à condamner le prêt à intérêt, même lorsqu'il n'est point entaché d'usure, ses docteurs, ignorants des lois naturelles qui présidentàla production et à la distribution des richesses, s'abstiennent déjuger les monopoles politiques et économiques, et de réprouver les gains dolosifs dont ils sont la source. La moralelaïque ou indépendante n'a jusqu'à présent rien ajouté à la morale religieuse et elle en a retranché la base. Cette morale qui commande à l'individu de sacrifier son intérêt particulier à l'intérêt général, sans posséder d'autre sanction que la force publique et les pénalités temporelles, qui ne lui promet aucune compensation ultérieure pour les sacrifices qu'elle lui impose et la résignation dont elle lui fait une loi, qui laisse le mauvais riche sans châtiment, l'infirme et le misérable sans consolations et sans espérances, est-elle vraiment digne de ce nom et peut-elle acquérir l'autorité nécessaire pour assurer l'observation de ses préceptes ?