LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
chant la concurrence de se porter dans l'industrie pédagogique, d'en perfectionner et d'en transformer les procédés et les méthodes comme elle l'a fait dans les autres branches de la production. Les gouvernements modernes exercent en matière de littérature, de théâtre, de beaux-arts et d'éducation une double fonction de police et de tutelle. La fonction de police se justifie et elle a une incontestable utilité quand elle est exercée de manière à ne point faire obstacle au développement et aux progrès de ces branches élevées de l'activité humaine. On conçoit que le gouvernement empêche la publication de livres, la représentation de pièces et l'exhibition d'images obscènes, qu'il surveille, si la chose est nécessaire, la moralité de l'enseignement ; on conçoit encore qu'il intervienne pour contraindre les parents à procurer à leurs enfants les éléments de l'instruction primaire à une époque où la connaissance de ces éléments est indispensable. C'est une obligation naturelle dont il assure l'acquittement comme il assure celui des autres obligations naturelles ou conventionnelles, et en y pourvoyant il remplit son devoir d'agent supérieur de la police sociale.
La fonction de tutelle qu'il joint à celle-là ne se justifie au contraire qu'aux époques et dans les pays où les gouvernements appartiennent à une civilisation supérieure à celle de la multitude gouvernée. Dans ce cas, ils peuvent exercer utilement sur la masse de la population une tutelle générale, dont la direction de la littérature, des beaux-arts, de l'éducation est une branche particulière. Mais tel n'est point le cas des gouvernements actuelsdu monde civilisé. Ils se recrutent au sein de la multitude elle-même ou tout au moins dans les couches supérieure et moyenne de cette multitude. La direction qu'ils prétendent imprimer, en vue d'élever le niveau esthétique et moral du peuple, cette direction pourrait venir d'ailleurs, et leur intervention n'a communément pour résultat que de l'empêcher de se produire dans des
conditions qui la rendraient préférable à la leur, c'est-à-dire dans des conditions de concurrence.
En subventionnant, par exemple, certains théâtres aristocratiques, les gouvernements ne prélèvent pas seulement un impôt injustifiable sur la classe inférieure qui ne les fréquente point, au profit de la classe moyenne et supérieure qui forme presque exclusivement leur clientèle, ils créent une inégalité artificielle de concurrence qui fait obstacle au développement de l'industrie dramatique. L'esprit d'entreprise et les capitaux se détournent d'une industrie dans laquelle les établissements libres se trouvent exposés à la concurrence inégale d'entreprises privilégiées auxquelles un protecteur officiel, en possession de ressources illimitées, alloue des subventions qu'il puise sans scrupule jusque dans la caisse des entreprises libres, et en retour desquelles il se borne à demander un certain contingent de places gratuites pour ses fonctionnaires. Les entreprises libres se trouvent retardées dans leur développement normal, sans que ce relard soit compensé, d'une manière appréciable, par l'essor que le régime des subventions imprime aux établissements privilégiés.
En matière d'éducation, l'intervention tutélaire ou prétendue telle des gouvernements a des conséquences encore bien autrement nuisibles. Elle ne se borne pas à enrayer l'opération utile de la concurrence, et à retarder ainsi la diffusion de l'instruction et le progrès de ses établissements et de ses méthodes, elle livre les jeunes générations à la direction d'un pouvoir qui considère dans l'éducation qu'il leur distribue non leur intérêt, mais le sien, et s'applique à développer chez elles les passions et les préjugés surannés sur lesquels se fonde sa domination (1).
(I) Voir les Lois naturelles de l'économie politique, quatrième partit», cliap. Mil. Comment les classes gouvernantes maintiennent leur prépondérance; le patriotisme et l'enseignement.