L'ÉVOLUTION PROGRESSIVE DE LA MORALE
Le monde économique est gouverné, comme le monde physique, par des lois qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de supprimer ou de changer, mais qu'il est libre d'observer ou d'enfreindre. De même que les lois de la nutrition, de la digestion et de la circulation du sang, elles fonctionnent indépendamment de sa volonté. De même encore qu'il peut agir de manière à seconder ou à troubler l'opération de ces lois physiologiques, à conserver sa santé ou à la perdre, à augmenter ses forces ou à les diminuer, il peut agir de manière à seconder ou à troubler l'opération des lois économiques qui président à la production et à la distribution utile de la richesse, il peut maintenir l'ordre dans la société ou y introduire le désordre, s'enrichir ou s'appauvrir (en prenant ces expressions dans leur acception la plus large, c'està-dire en y comprenant les richesses morales avec les richesses matérielles), progresser ou reculer. Dans l'un et l'autre cas, les lois naturelles agissent pour réparer les effets de ses erreurs, de ses fautes, de ses excès et de ses folies. Il y
a une vis medicatrix naturœ, propre aux organismes dont le fonctionnement est indépendant de la volonté de l'homme, et qui agit pour conserver soit le corps humain, soit la société et l'espèce. Mais les erreurs, les fautes, les excès et les folies que la nature répare n'en causent pas moin? un mal qui se traduit, dans les deux cas, par une perte de forces. Ils abrègent la durée du corps humain, après l'avoir condamné à une existence précaire et douloureuse. Ils exercent une influence analogue sur l'espèce, en troublant et en retardant ses progrès, et en l'empêchant ainsi d'arriver au degré de développement matériel et moral qu'elle aurait pu atteindre. S'il ne dépend pas de lui d'empêcher d'agir les lois de l'économie des forces, de la concurrence et de la progression des valeurs, il peut contrarier l'opération de la loi de l'économie des forces, en entravant la liberté du travailleur et en ne respectant point sa propriété ; il peut encore, en se refusant de tenir compte des lois de la concurrence et de la progression des valeurs, ou en opposant des obstacles à leur opération régulatrice, empêcher dans quelque mesure l'établissement de l'équilibre de la production et de la distribution utile de la richesse. S'il n'a point égard, par exemple, dans sa reproduction aux besoins du marché ouvert à la population, s'il offre à ce marché un nombre de bras hors de proportion avec la demande, les lois de la concurrence et de la progression des valeurs agiront pour abaisser les salaires au-dessous de la rétribution nécessaire à la subsistance et à la reproduction des travailleurs; les moins capables et les plus faibles périront et l'équilibre se rétablira à la longue; mais non sans une production de souffrances et une déperdition de forces qu'une observation exacte des lois économiques dans leur application à la population aurait épargnées. Il y a donc en ce qui concerne soit la santé et la durée du corps, soit la santé et l'avenir de la société et de l'espèce, une manière d'agir utile ou nuisible selon qu'elle