‹ La morale économiqueChapitre 116 sur 242 · LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE

seconde ou contrarie l'opération des lois naturelles. Pour le corps, cette manière d'agir est du ressort de l'hygiène et de la médecine ; pour la société et l'espèce, elle est du ressort de l'économie politique et de la morale. L'économie politique constate les eflVts utiles ou nuisibles de chacune des manifestations de l'activité humaine; la morale enseigne la conduite qu'il faut prescrire à l'individu et lui imposer au besoin, dans l'intérêt de la société et de l'espèce, pour empêcher la production des actes nuisibles et déterminer celle des actes utiles.

Cette conduite morale consiste dans l'exercice d'une série de droits et l'accomplissement d'une série de devoirs, qui dérivent les uns et les autres de la nature de l'homme et des conditions de son existence : droit d'exercer son activité et de jouir des fruits de cette activité sans porter atteinte au droit d'autrui, comprenant la série des libertés et des propriétés, classées suivant leur objet; devoirs envers soi-même et envers autrui, classés d'une manière analogue, — droits et devoirs impliquant l'accomplissement de la généralité des actes utiles et l'abstention de la généralité des actes nuisibles.

Gomment l'homme est-il arrivé à connaître ses droits et ses devoirs et à les pratiquer? Gomment la morale a-t-elle été instituée et s'est-elle successivement développée, en s'adaptant aux conditions d'existence des sociétés? Voilà ce que nous avons maintenant à rechercher.

Quel est le mobile de l'activité de l'homme ? Gomme toutes les autres créatures pourvues de vie, l'homme s'efforce d'éviter la souffrance et de se procurer la jouissance, et si les conditions que la nature a imposées à son existence sont telles qu'il ne puisse acheter celle-ci qu'au prix de celle-là, il s'applique du moins à obtenir en échange de la moindre somme de souffrances la plus grande somme de jouissances. Tel est le premier mobile de ses acles ; tel est l'intérêt auquel

m LA MORALE ÉCONOMIQUE.

il obéit instinctivement, en suivant l'impulsion de sa nature. Mais comment doit-il agir pour atteindre l'objectif auquel ce mobile ou cet intérêt le pousse? Lui suffit-il d'obéir aveuglément à ses appétits? Non! Il doit les gouverner et les régler de manière à conserver sa vie le plus longtemps possible, à entretenir et à accroître les forces constitutives de son être. Il doit, en conséquence, mettre ses forces en œuvre de manière à leur faire produire la plus grande somme possible des pouvoirs réparateurs dont l'assimilation ou la consommation constitue pour lui une jouissance, et répartir ces pouvoirs de manière à réparer et, s'il se peut, à augmenter la somme des forces qu'il a dépensées pour les produire. Or ces opérations impliquent, pour le producteur, la nécessité de s'imposer des privations, partant des souffrances actuelles afin d'assurer sa consommation et d'augmenter sa production futures, et de s'épargner ainsi dans l'avenir des souffrances ou d'obtenir des jouissances qui dépassent les jouissances actuelles, bref, de se procurer une vie plus longue et meilleure. L'individu peut se contenter d'obéir à ses appétits, il peut encore régler sa production et sa consommation d'une manière vicieuse et nuisible. Mais, dans l'un et l'autre cas, l'augmentation de ses souffrances et la diminution de ses jouissances, l'avertissent de la déperdition de ses forces et l'excitent à s'imposer une règle utile. S'il manque de l'intelligence nécessaire pour la découvrir ou s'il ne trouve pas en lui-même la volonté et l'énergie nécessaires pour la suivre, ses souffrances continuent à augmenter et ses jouissances à diminuer, il perd ses forces et abrège sa vie. Cette règle conforme à son intérêt, cette règle en vertu de laquelle il doit agir, s'il veut obtenir un maximun de jouissances en échange d'un minimum de soulfrances, c'est la loi morale.

Cependant, en supposant que l'homme eût vécu isolé, sans contact et sans conflit avec les autres créatures, et qu'il eût trouvé partout, toujours et en abondance toutes les choses

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