LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE. 2<W
nécessaires à la satisfaction de ses besoins, il n'aurait eu aucun motif de faire l'effort et de se donner la peine qu'impliquait la recherche de cette loi et l'obligation de la suivre. Selon toute apparence, il eût vécu au jour le jour d'une vie purement animale. Mais, dès son apparition sur la terre, il a senti l'aiguillon de la concurrence. Il s'est trouvé en conflit, pour l'acquisition de sa subsistance, avec d'autres espèces plus fortes, mieux armées, contre lesquelles il n'a pu se défendre qu'en associant ses forces avec celles d'un certain nombre de ses semblables. II a constitué des sociétés, d'abord sous la forme embryonnaire de troupeaux, de clans ou de tribus, ensuite sous la forme d'États politiques. Chacun des individus associés avait, comme s'il eût été isolé, son intérêt particulier, qui consistait à obtenir la plus grande somme de jouissances en échange de la moindre somme de souffrances, mais pour que cet intérêt pût être satisfait, que fallait-il avant tout? Il fallait que l'existence de l'individu fût garantie contre la destruction dont la menaçait la concurrence des autres espèces animales et des autres hommes, associés ou non. Il fallait, par conséquent, que la société qui lui procurait cette garantie non seulement subsistât, mais acquit la plus grande somme possible de forces et de durée. L'intérêt de l'individu se trouvait lié et subordonné à l'intérêt de la société. Mais celle-ci ne pouvait subsister, conserver et augmenter ses forces qu'à la condition de découvrir les règles de conduite appropriées à ce but, de les établir et d'obliger la généralité de ses membres à s'y conformer.
Ces règles, la société les découvre par l'observation cl l'expérience. Elle reconnaît les actes individuels ou collectifs qui lui sont utiles et ceux qui lui sont nuisibles, elle autorise la production des uns et même la rend obligatoire et interdit celle des autres. Le résultat, c'est la création d'un code de morale ou d'une loi qui fixe la sphère d'activité, les droits et les devoirs de chacun. Celte loi est formulée et éta-
blie par les membres réputés les plus capables de la société
qui se croient ou se prétendent inspirés par la divinité. Ils se trompent fréquemment sur le caractère utile ou nuisible des actes qu'ils apprécient, car la plupart de ces actes ont des conséquences lointaines qui diffèrent de leurs conséquences immédiates et sont même en opposition avec elles. Mais l'expérience révèle ces erreurs et apprend à les rectifier de manière à approprier de mieux en mieux la loi à l'intérêt de la société'.
Cependant, il ne suflit pas de découvrir et d'établir la loi, il faut encore la faire observer. Si chacun des membres de la société comprenait l'utilité de la loi et possédait la volonté et la force morale requises pour lui obéir, aucun pouvoir coactif ne serait nécessaire pour en assurer l'observation. Mais il n'en est pas ainsi. Dans toutes les sociétés, il y a des individus qui refusent de se soumettre à la loi, quand celte loi, établie dans l'intérêt général et permanent de la société, leur parait en opposition avec leur intérêt particulier et actuel ; il y en a d'autres qui n'ont pas la capacité intellectuelle et morale nécessaire pour la connaître et l'observer. De là, la nécessité d'un appareil de gouvernement destiné à obliger chacun à agir dans les limites du droit établi par la loi et à s'acquitter des devoirs prescrits par la même loi. Nous avons décrit, dans le livre précédent, les différentes pièces de cet appareil : le gouvernement qui établit la loi et la sanctionne au moyen d'une institution chargée de découvrir et de juger les actes réputés particulièrement nuisibles et de leur appliquer des pénalités graduées suivant leur degré de nuisance; la religion qui embrasse, dans son code moral, la généralité des actes uliles ou nuisibles, encourage les uns par la promesse de récompenses, décourage les autres par la menace de pénalités d'un caractère approprié au tempérament de ses fidèles, l'opinion qui s'enquiert de même des actes de chacun, les juge, les approuve ou les condamne: la